Ô Gange
J'ai reçu sur tes berges
L'essence de la suprême béatitude
Les larmes me viennent aux yeux
A la seule pensée de quitter ta rive
Pardonne-moi si je dois partir
Ô Mère
J'ai touché ton eau
Et tes vagues m'ont purifié
Ô Gange
je te prie les mains jointes
Gange vertueuse
J'espère revenir un jour sur tes berges
J'ai reçu sur tes rives
L'essence de la suprême béatitude
Il est futile de se livrer aux dévotions
Expiations, méditations
Alors qu'un seul bain dans ton eau
Purifie la vie entière
Gange
Ne m'oublie pas après ma mort.

Poème chanté par un batelier sur le Gange.

 


Voyage à Bénarès
Copyright 2000 par Richard S. Ehrlich  

Les eaux opaques du fleuve sacré glissent devant Bénarès, que l'on dit être la plus vieille ville continuellement habitée sur terre, rivalisant avec Jérusalem, Athènes, La Mecque et Pékin. Bouddha et d'autres grands sages sont venus ici pour enseigner dans le célèbre Parc aux Cerfs proche de la ville. La littérature écrite en ancien sanskrit décrit la myriade de temples occupant Bénarès, ainsi que les détails des rituels et des calendriers pour l'offre de prières, et comment le Dieu Shiva est venu dominer le paysage spirituel.

Depuis plus de 2500 ans, Bénarès est accrochée à la rive ouest du Gange qui s'étire en un large croissant. Vous pouvez trouver Bénarès en faisant glisser votre doigt sur une carte de l'Inde, pour l'arrêter sur le Gange à mi-chemin entre le lieu de départ du fleuve dans les glaciers himalayens et son delta final dans les chaleurs du Golfe du Bengale. Le Gange est d'une importance capitale pour les habitants de Bénarès, comme pour la plupart des indiens. Le premier ministre de l'Inde, Jawaharlal Nehru, disait, "Le Gange, tout particulièrement, est le fleuve de l'Inde, bien-aimé de son peuple, autour duquel sont entrelacés ses mémoires raciales, ses espoirs et ses craintes, ses chants de triomphe, ses victoires et ses défaites. Il coule à jamais, à la fois immuable et changeant, un symbole de la culture éternelle de l'Inde et de sa civilisation."

 

Les prêtres hindous à Bénarès guident encore les dévots et les visiteurs à travers un réseau complexe de traditions religieuses, incluant souvent un bain dans le Gange. Ces instructeurs vénérés sont appelés "les trois p" - "pandits" (les enseignants), "punaris" (les prêtres du temple) et "pandas" (les prêtres des pèlerins). Ils sont aidés par les "mahants" (les officiels du temple) et "vyasas" (les conteurs). Aventurez-vous dans les ruelles étroites et les cours, vous trouverez des lieux saints où les prêtres et les dévots pratiquent leurs rituels. Les pèlerins se grouperont à vos côtés devant de petits temples discrets et offriront des prières en sanskrit - une pratique éternelle qui révèle la façon dont les hindous adorent et célèbrent leurs divinités.

Le long du fleuve, vous trouverez plus de 70 "ghats" (quais) légendaires, utilisés pour la baignade dans le Gange ou pour les bûchers funéraires. Malgré la couleur brun foncée de l'eau et les débris flottant à la surface, beaucoup d'hindous descendent les escaliers de pierre qui mènent à ses rives et avancent dans le fleuve entièrement habillés. Vous les verrez serrant leurs mains l'une contre l'autre, afin de recueillir un peu d'eau et la laisser couler entre leurs doigts, traduisant par ce geste l'offrande des eaux saintes à leurs ancêtres. Le Gange est vénéré comme une déesse vivante, une mère qui purifie spirituellement chaque personne qui se baigne dans ses eaux, en les lavant de leurs péchés. Ecoutez attentivement et vous entendrez peut-être les dévots se baignant dans le fleuve crier, "Vive notre Mère Ganga !" et autres déclarations. Vous pouvez aussi vous joindre aux visiteurs naviguant à la rame dans de petites barques, et accéder à divers ghats et temples de rivage. Si vous jetez un coup d'oeil vers la rivière, vous pourrez aussi voir, de votre barque, des dévots mettant à l'eau de minuscules lampes à huile en argile, dont les flammes dansantes flottent à la dérive avant de disparaître en aval.

Les dévots hindous aspirent à être incinérés à Bénarès car ils croient que la sainteté de la ville les libérera de "samsara", le cycle répétitif de la vie et de la mort. Séduits par cette promesse de transcendance et de liberté, connue sous le nom de "moksha", les pèlerins qui estiment vivre leurs derniers jours viennent spécifiquement à Bénarès pour mourir. En fait, ceux qui viennent à Bénarès pour attendre la mort sont connus pour être des "jivan muktas," c'est à dire "libérés tandis qu'encore vivants." Bien que vous ne connaissiez aucun des parents du défunt, on vous permettra généralement de suivre ces derniers rites. Les hindous qui ne sont pas incinérés à Bénarès essayent de s'arranger pour être brûlés quelque part ailleurs le long du Gange. Sinon, leurs parents peuvent apporter leurs cendres au fleuve. Certains font même envoyer les cendres à Bénarès par colis postal.

Un des secrets les plus infâmes et les plus sombres de l'Inde est aussi exposé à Bénarès. Cherchez une "pierre sati" et vous découvrirez que c'est en réalité une petite sculpture de pierre représentant un couple marié. Mais chaque "pierre sati" marque l'endroit terrible où une femme s'est jetée sur le bûcher funéraire de son mari et a été brûlée vivante. Le rituel hindou appelé "sati" a été interdit par les colonialistes britanniques et reste toujours illégal, quoique de temps en temps un cas de "sati" soit commis dans des secteurs ruraux. A Bénarès, chaque "pierre sati" est adorée par les gens qui croient que le rituel est la preuve de la dévotion d'une femme pour son mari.

Bénarès est aussi un éblouissant labyrinthe d'arts et d'images. Beaucoup de temples ont des "ashrams" (écoles) où vous pouvez voir les étudiants pratiquer la méditation, le contrôle du souffle, le yoga et autres sujets religieux. Mais les ruelles sont aussi remplies de pèlerins venus seuls, simplement pour se baigner dans les eaux saintes et adorer Dieu en regardant dans les yeux des idoles sacrées. Les échoppes vendent des guirlandes de fleurs fraîches aux couleurs éclatantes, qui sont respectueusement placées autour des statues vénérées. Des batons d'encens laissent échapper des nuages ondulants de fumée odorante. L'écho des cloches en cuivre ponctue chaque prière. Des bâtiments croulants d'âge font résonner le carillon incessant des sonnettes des rickshaws (vélos-taxis). Les balcons affaissés semblent sur le point de s'écrouler dans les ruelles denses, mais le délicat travail de la  pierre et du bois évitent d'une façon ou d'une autre le désastre. La plupart des curiosités les plus intéressantes de la ville sont dans un secteur s'étirant de l'Institut de Gandhi à la respectable Université Hindoue de Bénarès. Des restes archéologiques découverts à Bénarès datent du règne des Mauryas au IVème siècle av. J.-C.

Au milieu du XIXème siècle, le missionnaire Révérend M. A. Sherring écrivit à propos de Bénarès, "Quand Babylone luttait avec Ninive pour la suprématie, quand Tyr plantait ses colonies, quand Athènes grandissait en force, avant que Rome ne soit connue, ou la Grèce ne se soit affrontée à la Perse, ou Cyrus n'eut donné son éclat à la monarchie Perse, ou Nabuchodonosor se se soit emparé de Jérusalem et les habitants de Judée n'eurent été emmenés en captivité, elle avait déjà accédée à la grandeur, sinon à la gloire."

L'auteur américain Mark Twain fut un peu moins diplomatique. "Bénarès est plus ancienne que l'histoire, plus ancienne que la tradition, plus ancienne même que la légende, et a l'air deux fois plus ancienne que toutes les trois réunies !"

En réalité, les vieux bâtiments que vous verrez sont anciens, mais non antiques. Bénarès fut détruite à plusieurs reprises entre les XIIème et XVIIème siècles par les armées musulmanes qui contrôlaient le nord de l'Inde. Les architectes ont reconstruit Bénarès sur les décombres, laissant en son cur un enchevêtrement de ruelles souvent pas plus larges qu'un sentier. La construction rapide dans les 200 dernières années a ajouté à l'encombrement de la ville. Il vous faudra souvent laisser la voie à une vache occasionnelle ou à un rickshaw (vélo-taxi).

Pourtant c'est la suprême spiritualité de Bénarès qui captive la plupart des visiteurs. Le comte Hermann Keyserling, qui arriva ici juste avant la Première Guerre Mondiale, écrivit, "Bénarès est sainte. L'Europe, devenue superficielle, comprend difficilement de telles vérités désormais... Ici, je me sens plus proche que je ne l'ai jamais été du cur du monde ; ici, j'ai chaque jour le sentiment que bientôt, peut-être même aujourd'hui, je recevrais la grâce de la suprême révélation... L'atmosphère de dévotion qui règne au-dessus du fleuve est improbable dans sa force : plus forte que dans n'importe quelle église que j'ai jamais visitée. Chaque prêtre chrétien en devenir ferait bien de sacrifier un an de ses études théologiques pour utiliser ce temps sur le Gange. Ici, il découvrirait ce que la piété signifie".
 

 

Bénarès a été connue sous de nombreux noms, y compris Kashi, la Ville de Lumière, symbolisant sa capacité à donner l'illumination. Bien que la plupart des personnes connaissent aujourd'hui la ville sous le nom de Bénarès, les cartes modernes préfèrent cependant l'ancien nom de Varanasi, parce qu'il se réfère aux rivières Varana et Asi, qui sont deux affluents du Gange aux extrémités nord et sud de la ville. En plus de son important rôle religieux, Bénarès fut aussi le principal centre de commerce du nord de l'Inde, car elle jouit d'une position privilégiée sur deux principaux itinéraires commerciaux : le Gange, et la Route du Nord, connue de nos jours sous le nom de "Grand Trunk Road".

Vous pouvez entrevoir l'histoire et les légendes de la ville dans le musée Bharat Kala Bhavan. Une de ses plus précieuses oeuvres est une statue du Dieu Krishna plus grande que nature soulevant le Mont Govardhana. L'histoire raconte comment il s'attira l'amitié des villageois en les éloignant du Dieu Indra qui, de colère, fit tomber la pluie sur eux. Krishna souleva la montagne afin de l'utiliser comme un énorme parapluie pour protéger les hommes et le bétail de la tempête. Le musée expose d'autres statues anciennes, y compris une image de Krishna du VIème siècle, le représentant comme un bébé volant malicieusement du beurre.

Indiscutablement, Bénarès est plus attachée au Dieu hindou Shiva qu'au Dieu Krishna. En conséquence, il y a de nombreuses évidences de la dévotion envers Shiva, comme les premiers rituels des ascétiques renonçants et des "yogis", dont Shiva était l'objet. Les célèbres statues "lingam" de l'Inde, qui ont généralement la forme d'une colonne phallique en pierre, sont également liées au culte de Shiva et sont ainsi visibles partout dans la ville. Vous pouvez souvent voir des dévots lavant un "lingam" avec de l'eau et du lait, et le bénir ensuite avec de la pâte de santal parfumée, des fleurs et des feuilles. Ils salueront : "Shiva est grand !" avant de s'éloigner. Les érudits disent qu'un "lingam" représente la forme immatérielle de Shiva. D'autres "lingam" sont plus imagés et incluent une statue de Shiva faisant corps à la haute forme cylindrique. Le Musée Bharat Kala Bhavan offre une mine d'histoires et d'exemples d'arts aussi exquis.
 

Le Dieu Shiva

  Photo d'une peinture murale
        sur les ghats (détail).

Le culte de Shiva se pratique au Temple Vishvanatha. Construit au XVIIIème siècle, seuls les hindous peuvent entrer dans son sanctuaire. Mais le quartier est fascinant car il est entouré de ruelles tortueuses et d'édifices qui composent le centre de Bénarès. De tous côtés, des boutiques vendent de la soie, de la chaudronnerie d'art, des affiches religieuses et autres articles comme des rosaires, de l'encens et des bouteilles scellées d'eau du Gange.

Bénarès a de nombreux temples, lieux saints, puits sacrés et autres sites ornés d'icônes spirituelles et culturelles. Bien que certains d'entre eux interdisent aux non-hindous leur sanctuaire intérieur, on permet aux visiteurs d'errer à l'extérieur des lieux saints principaux qui offrent des voisinages aussi fascinants que les temples eux-mêmes. Bénarès est essentiellement une ville pour flâner et se perdre, et même avec l'anglais largement parlé et les frontières de la ville assez proches, il vous sera pratiquement impossible de rester sans direction pendant très longtemps.  

 

 

Sources :
Texte (librement traduit) de Richard S. Ehrlich, journaliste et photographe, correspondant en Asie depuis 22 ans, et co-auteur du livre : "Hello My Big Big Honey!" (disponible en français).

Poème du Gange : "Là-bas si j'y suis"  Daniel Mermet  (France-Inter)

Photographies : Alain Joly


Pour voir d'autres photos de Bénarès, cliquez ici.

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"Les ghats"

 Peinture à l'huile
 d'après une photo noir & blanc

 

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