© Benoît Lange 

La richesse de l'Inde
N'est pas celle qu’empilent les nababs dans le secret des palais
Ne découle ni de quelque manne boursière, ou de juteux capitaux.
Elle s'écoule en flot continu dans les jeux et les rires des enfants
Dans leur énergie debridée et leur insatiable curiosité,
Par le trou de leurs rêves brisés, leurs petites intelligences minées. 

Alain Joly

 egg01.gif 
ENFANTS  DES  GARES
egg01.gif 

Rupa, l'enfant de la gare de Calcutta
De Fabrice Rousselot, pour Libération 1997
Photo © Richard Dumas - Rupa (à gauche) et ses amies -
 

     Sa fierté, Rupa la porte sur son nez. Une fausse perle qu'elle a eue pour 15 roupies et qui lui transperce la narine gauche. Le trou, c'est sa sœur qui l'a fait. Rupa a acheté deux boucles d'oreilles en plastique «pour aller avec parce que ça fait plus joli». Rupa a les dents noires des enfants qui mangent trop de bonbons. Mais de bonbons, elle n'en mange pas. Assise dans les détritus au milieu des rails de la gare de Calcutta, elle comptabilise le butin de la journée, sous un ciel plombé de nuages. Un paquet de cigarettes vide, une bouteille en plastique et une boîte de gâteaux entamée. Elle fait la moue, pas contente. Juste derrière elle, dans sa chemise élimée, un garçon fait mine de lire le journal, assis à l'ombre d'une locomotive.
     D'un train indien à un autre, ils sont partout, les "enfants de la gare". Gamins sortis de nulle part, le sourire aux lèvres, reflets d'une Inde à la démographie galopante. (...) A Calcutta la surpeuplée, dans la gare de Howrah, l'une des trois de la ville, les histoires d'enfants se ressemblent. Rupa dit que sa mère vit à New Delhi, à quelque mille kilomètres de là. Elle était trop pauvre pour s'occuper de ses deux filles. Alors, un jour, elles les a laissées à la gare de Howrah. De temps en temps, elle passe les voir, pour leur réclamer un peu d'argent. La dernière fois qu'elle est venue, Rupa ne s'en souvient pas. Elle a 8 ans. Déjà 5 ans qu'elle est là. Filles ou garçons, grands ou petits, les enfants de la gare ne veulent pas de pitié, ils veulent des roupies. La gare, pour eux, c'est à la fois un terrain de jeux, une maison, et leur gagne-pain. Pour Rupa, la journée commence à 6 heures. Les mains sur les hanches, elle explique son programme avec l'air sérieux des gens très occupés. D'abord, se glisser dans les trains à l'arrivée, pour récupérer, avant le personnel de bord, tout ce qui peut traîner. Les gamins sont organisés en bandes et fouillent chacun des trains différents, ombres furtives qui passent entre les wagons-lits, au milieu des couchettes, et chipent ce qui est à leur portée. Puis ils redescendent et repèrent les passagers qui sortent des premières classes, «
parce que eux, quelquefois, ils donnent beaucoup». Les cibles préférées sont évidemment les touristes étrangers. «Les anglais, glisse Rupa dans un gloussement, on leur fait un sourire et on a 10 roupies.» Mais il y a aussi les corvées. «Ce que je n'aime pas, ajoute-t-elle, c'est devoir porter les valises. Nous on est trop petits, c'est trop lourd, et souvent, les porteurs nous poussent. Parce qu'ils veulent prendre tout l'argent
     A Calcutta, la gare n'est plus une gare, mais un centre de commerce. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se revend. Ses bouteilles, Rupa les cède pour 1 roupie aux vendeurs d'eau qui les remplissent au robinet et les font passer pour de l'eau minérale. La combine est simple, efficace. Les canettes en bon état elles aussi sont négociées à une roupie. Et "les bons jours", Rupa dit qu'elle peut gagner 20 roupies avant le coucher du soleil.
     Les loisirs, c'est l'après-midi. La gare de Calcutta est l'une des rares à arborer, sur les quais, deux télévisions en état de marche. A partir de quinze heures, les gamins sont tous là, assis sur le sol, à regarder des colosses faire semblant de se faire mal dans les matchs de catch américain. Rupa n'apprécie guère. «
C'est des bêtises pour les garçons. Rien d'intéressant. Et puis, c'est de la perte de temps.» Elle, elle préfère jouer à la petite maman avec les bébés de la gare, qui souvent sont nés entre deux trains.
     Rupa fait des signes. Elle veut montrer où elle dort, tout là-bas, au bout du quai. Un carré, par terre, au milieu du hall de la gare. Là, au milieu de centaines de passagers indifférents, sa sœur de 15 ans est allongée, en sari jaune, adossée à d'autres enfants. Mais elle ne veut pas se réveiller, elle ne veut rien dire. Alors, Rupa assure le spectacle pour deux. Pour les photos, elle s'arrange, Iisse sa robe à fleurs rose toute fripée, dénoue ses cheveux et fait des clins d'oeil. Tout autour, elle montre ses amies. Pour qu'elles aussi, participent à la fête. Au passage, elles réclament quelques roupies.
     Quand on lui demande si elle est bien ici, elle hausse les épaules, fait un rictus et dit qu'elle a toutes ses amies autour d'elle et qu'elle fait ce qu'elle veut. Elle n'est jamais sortie de la gare. «
C'est ici, chez moi. Je connais tout le monde, tout le monde me connaît. Personne ne me veut de mal et je me sens en sécurité. Si j'ai un problème, ma sœur peut me défendre. Ce que j'aimerais, c'est voir ma mère plus souvent. Sinon, tout va bien. Je n'ai besoin de personne.» Il est 16 heures déjà, et l'enfant s'impatiente. Sur le quai numéro 9, le train à destination du Bihar est prêt pour le départ. Aux fenêtres, un gamin tend sa timbale vide pour récolter quelques pièces. Rupa montre l'heure et dit merci, mais qu'elle a des choses à faire. Elle s'enquiert de la nationalité de son interlocuteur et, de sa main droite, prend le carnet de notes. En lettres capitales, elle écrit «ARRÊT» sur la feuille blanche, sans une faute d'orthographe. Souvenir sans doute laissé par de lointains touristes français. A l'évidence, il est temps de partir. Miss Rupa doit maintenant, avec ses amies, retourner au travail.
 

 chain2_3.gif

 

Enfants de la Gare de Howrah
Calcutta - 1999
 

 L'Étoile de l'Himalaya
 Extrait du roman de Patrice Favaro
 

     Un feu. Quelques morceaux de planches brûlaient et crépitaient, des lucioles incandescentes s'envolaient en tourbillonnant. Mohan distinguait à peine les formes alentour. La voie de chemin de fer était toute proche, elle courait entre deux hauts remblais à la pente abrupte. L'endroit était abrité par un pont routier qui passait juste au-dessus, on entendait le bourdonnement continuel de la circulation. Pour parvenir jusqu'à leur domaine, Sharma et ses compagnons parcouraient chaque soir 3 bons kilomètres. Passer la nuit à la gare était bien trop dangereux, les bagarres entre bandes rivales étaient nombreuses et violentes, les descentes de police aussi.
     La chaleur du feu accentuait encore celle de l'air. Parmi ceux qui avaient pris place tout autour, afin de profiter de la clarté des flammes, personne ne parlait. Mohan gardait le silence, pareillement. Il avait suivi le groupe avec obstination, rien n'aurait pu le faire renoncer. Seul, il n'était rien, un simple fétu de paille qu'un vent mauvais pouvait balayer ; maintenant qu'il était avec d'autres, semblables à lui, le monde reprenait un sens et le chaos reculait.
     Après avoir partagé un peu de nourriture, le groupe s'apprêtait à passer une nuit tranquille. Sharma fumait un mégot, Ravi et Kumar, le garçon qui s'était approprié le sac, finissaient des beignets assez mal en point : ils les avaient récupérés derrière les cuisines d'un restaurant.
     Un autre, il était nain, tournait avec délectation les pages d'un roman-photo trouvé sur le bord de la voie. D'autres membres du groupe dormaient déjà çà et là, à même le sol. Parvati était assise à l'écart, elle ne quittait pas des yeux le nouveau venu. Cela intimidait Mohan. Au bout d'un moment, elle lui adressa un sourire et le questionna avec intérêt :
     - Pourquoi as-tu atterri ici ?
     - Je...
     - Tu t'es échappé de chez toi parce qu'on te battait ?
     - Non, je...
     - Tu as perdu ta famille dans la foule ?
     - C'est... c'est compliqué à expliquer, avoua Mohan.
     - C'est jamais compliqué. Tu te perds ou alors on te perd ! Moi, ça s'est passé pendant un pèlerinage avec ma famille. On se dirigeait vers les bords du Gange pour se baigner dans son eau sacrée, il y avait des milliers de gens qui faisaient pareil. Je me suis éloignée quelques instants, toute seule, et je n'ai jamais revu mes parents. Je ne pense pas qu'ils m'aient vraiment beaucoup cherchée. Trop pauvres et trop de filles à élever. Il faut se ruiner pour les marier, alors une de moins ! Et toi, tu viens d'où ?
     - De la montagne, comme toi.
     - Pourquoi tu dis ça ?
     - Parvati, c'est le nom d'une déesse, mais c'est aussi le nom d'une rivière qui descend de la montagne, non ?
     Le nain s'était approché, il se mit à rire avec une voix de crécelle.
     - Oh, oh ! ton ami n'est pas aussi idiot qu'il en a l'air, Parvati. Il en sait déjà plus long sur toi, que toi sur lui. Et sans même t'avoir posé une question !
     - Fiche-moi la paix, Farouk. Tu n'es qu'un sale moustique.
     - Mille excuses, princesse vénérée, je ne suis qu'un misérable insecte qui rampe à tes pieds.

(...)

     - Alors ce travail, c'est quoi ?
     - Ça, tu le sauras demain, lui répondit Parvati. On devrait dormir maintenant, tu verras que ce n'est pas de tout repos.
     Le feu était presque éteint. Farouk et Parvati ramassèrent des cartons qui traînaient à côté, ils les déplièrent et s'allongèrent dessus. Mohan fit de même alors qu'un train de marchandises passait plus loin sur la voie. Les roues sur les rails faisaient : Ta ti ké na...
     Mohan se laissa glisser dans le sommeil. Dhin na gué na... Un ciel poudré d'étoiles. Dhin na gué na... Un chapelet lumineux qui court entre les masses sombres du relief montagneux. Dha ti gué na... Le reflet d'argent d'une rivière sous un rayon de lune. Ta ti ké na... Dhin na gué na... Dhin na gué na... Dha ti gué na... Sur la rivière, il y a un pont et sur le pont, cortège de fenêtres éclairées, c'est l'Étoile de l'Himalaya qui passe.

 

 

 

chain2_3.gif 

Réflexions...


     Il existe tant de dignité dans un seul homme, quel qu'il soit, dans un seul être, quel qu'il soit, que l'on ne devrait jamais se sentir l'âme triste, ni ressentir de quelque façon le moindre sentiment d'impuissance ou de misérabilisme.

Silvaine Arabo                

**** 

 
     (...) Car le grand mystère de Calcutta réside dans le fait que sa misère n'exclut pas la joie, les sourires, les couleurs de la vie. En marchant dans ses rues, il y a une atmosphère, une énergie, une désolation, un bonheur qui blessent au plus profond de l'être et gonflent le cœur. Dans les yeux et les pas de ce peuple, on voudrait sentir une faiblesse, une tristesse, mais Calcutta est seulement capable en vérité de toutes les résistances et de toutes les joies. Bien après avoir franchi le cap de l'agression qui nous heurte violemment, qui nous laisse comme seul choix : s'accrocher et rester ou repartir en maudissant, on découvre enfin tout au fond de la chair et du cœur de ce peuple cet envie de vivre, plus forte que toutes les épreuves, toutes les tristesses.

Benoît Lange           

****     

         
     Il y a quelques années au cours d'une visite dans un palais du Rajasthan, j'entendis derrière moi, alors que je descendais un escalier en colimaçon, une vague de rires et de cris joyeux qui se rapprochait à vive allure. L'instant d'après, j'étais dépassé par une cascade d'enfants désarticulés, se servant de ce qui leur restait de bras et de jambes avec une habileté confondante. Je restai stupéfait, redoublant d'attention pour ne pas trébucher sur les marches étroites et abruptes qui venaient d'être si gracieusement avalées par cette petite troupe d'humanité joyeuse.
     En Inde, plus encore peut-être que dans d'autres pays, la pauvreté, la misère, l'handicap, bouleversent et choquent tout à la fois. Lorsque nous y sommes confrontés, nous sommes toujours envahis par ces deux sentiments opposés et concomitants qui sont d'une part la révolte, et d'autre part l'étonnement... qui confine parfois à l'admiration. On n'imagine pas comment ces hommes et ces femmes, ces enfants, si dénués de tout, peuvent encore à ce point sourire, vivre et se battre. Ils nous touchent par leurs regards et leur grâce, surprennent par leur inventivité et leur débrouillardise, et nous proposent là où on ne l'attend pas des trésors d'énergie et de curiosité qui nous font nous interroger sur notre propre humanité.
     A ce titre, la situation des enfants des gares est très révélatrice. Nombre de ces enfants, victimes de mauvais traitements, ont pris la décision de s'enfuir de chez eux, parfois dès l'âge de six ou sept ans. L'alcoolisme des parents et les remariages sont principalement à l'origine de ces souffrances. De nombreux enfants sont également abandonnés par leurs parents, et d'autres, plus rarement, se sont tout simplement perdus lors d'un voyage ou d'un rassemblement. Dans tout ces cas, la pauvreté est bien entendu la première violence faite à ces enfants et à leurs familles.
     Ces enfants se retrouvent donc seuls à errer dans les rues et prennent naturellement refuge dans les gares des grandes villes. Ils y trouvent l'abri dont ils ont besoin, une certaine sécurité et de quoi survivre au jour le jour. Pour manger, leur travail consiste à grimper les premiers dans les trains qui arrivent, à y ramasser les bouteilles vides, les gobelets en plastique, s'emparer d'un éventuel et providentiel reste de repas. Ils doivent agir vite, dans ce laps de temps où les voyageurs sont déjà sortis -- ces derniers ne verraient pas leur présence d'un bon oeil -- et avant l'arrivée des travailleurs attitrés de la gare. Ceux-ci les repoussent sans ménagement, voyant en ces enfants une concurrence et une menace pour leur emploi. Papiers, bouteilles et plastique seront ensuite revendus à de petits marchands à l'extérieur de la gare. Ils gagneront juste de quoi s'acheter une assiette de riz et de lentilles, et certains jours, ils pourront faire quelques économies et nourrir ainsi leurs rêves.
     Les enfants sont essentiellement des garçons agés de sept à quinze ans avec une grande majorité entre dix et douze ans. Les filles, moins nombreuses, sont également présentes mais sont généralement mieux protégées, vivant parfois avec une grande soeur ou une mère, ou bénéficiant de la protection de la police qui fait de son mieux pour les ramener dans leurs familles, car elles sont des cibles privilégiées pour la prostitution. Les enfants se constituent généralement en petits groupes, bénéficiant là d'une certaine chaleur, d'une sécurité. Ils sont ainsi plus efficaces dans leur "travail" et se protègent aussi de bandes rivales plus agées. Ils dorment sur les quais, à même le sol. Si certains d'entre eux s'en sortent bien, d'autres, fragilisés par la maladie, la malnutrition, ou l'handicap, vivent dans une grande précarité.    
     Au fil des mois, les enfants parviennent à tisser des liens de confiance avec par exemple un policier plus sympathique que les autres, voire même un marchand près de la gare qui garde précieusement dans une boîte leurs petites économies. Les associations humanitaires sont également très présentes. Elles entretiennent des relations régulières avec la plupart des enfants et les incitent, toujours sur la base du volontariat, à rejoindre un foyer. Ils y apprennent, au travers par exemple du théâtre, à exorciser leurs souffrances en rejouant les péripéties de leurs vies. Petit à petit, ils reprennent confiance et, se stabilisant, peuvent rejoindre les écoles du quartier pour y suivre une éducation adaptée à leurs besoins. Pour bien des enfants, il est difficile d'oublier la gare et beaucoup regrettent la liberté dont ils jouissaient là-bas. Les organisations le savent bien, qui voient les enfants même après plusieurs mois, voire deux ou trois années de confort dans un foyer, fuguer pour rejoindre leur vie d'avant. Quelques efforts sont aussi faits pour retrouver leurs familles, car ils souffrent d'un grand manque affectif et préfèrent parfois au foyer le retour chez leurs parents, en dépit des difficultés qui les y attendent.  
     Les enfants des gares ne sont qu'une toute petite partie des millions de personnes en Inde qui vivent dans l'extrême pauvreté. Tous doivent, pour subsister, ne compter que sur eux-mêmes. Et si leur situation n'est pas enviable, il est étonnant de voir que tous ont leur place, aussi petite soit-elle, tous ont leur rôle à jouer, aussi minime et dérisoire soit-il. C'est un talent de l'Inde que de savoir permettre cela. Les enfants des gares ont ainsi cette possibilité, plutôt que d'aller contre la société, de l'accompagner. Et toutes ces forces en présence -- multitude des bidonvilles, petits travailleurs, mendiants de toutes sortes -- ont su, plutôt que d'être antagonistes, cheminer parallèlement dans l'interdépendance et la complémentarité, en dépit de l'indifférence et du chacun pour soi qui règnent aussi en Inde.  
     Pour nous occidentaux, ces situations de grande pauvreté agissent souvent comme un miroir et révèlent une foule de sentiments contradictoires : indignation, répugnance, pitié, culpabilité, impuissance, satisfaction de ne pas en être... Mais plus qu'à la réalité d'une humanité blessée, c'est à notre propre déshumanisation que nous sommes souvent confrontés. Nous nous sentons, en règle générale, extraordinairement démunis face à la pauvreté. La plupart du temps, nous tentons, en donnant quelques pièces, de nous alléger de notre sentiment de culpabilité, ou encore de nous débarrasser du mendiant qui vient nous déranger ou nous importuner. Quelques-uns rejoignent des associations humanitaires. Aussi admirables et indispensables soient-elles, ces actions restent encore trop extérieures et n'agissent qu'à la périphérie. Les actes véritablement profonds et porteurs d'un changement réel prennent d'abord naissance à l'intérieur de nous, là même où nous n'aimons pas fouiller, de peur de bousculer de subtils agencements et de provoquer des changements que nous ne sommes pas prêts à assumer. Alors, malgré tous nos efforts, le problème reste entier et nous nous sentons face à la pauvreté aussi démunis que ceux qui en sont les premières victimes. C'est en cela qu'elle est si dérangeante. Existe au plus profond de nous un trou béant dont nous ne voyons pas l'urgente nécessité de combler, nos actions et nos nécessités restant désespérément ailleurs.
     Si nous sommes impuissants, si nous ne savons que faire, eux, savent et agissent, car ils n'ont pas le choix. Ici, on ne s'apitoie pas sur soi, l'instinct de survie est trop fort. La vie se doit d'éclabousser chaque instant. Et dans cette trame que l'on voudrait tragique, parfois, sur le quai d'une gare, ou dans la rue près des abris de fortune, ce sont cortèges de sourires et de dignité, énigmes de beauté magnifiques et troublantes, là où on ne pensait trouver que désespoir et abandon.
     Si nous pouvions comprendre et dépasser nos propres contradictions, nous qui, sublime privilège, en avons le temps, le loisir, -- ne serait-ce pas faire oeuvre de générosité --, si nous savions saisir à chaque instant notre vraie Nécessité et ne plus la lâcher, dût-t-elle nous emmener bien loin, bien haut, alors nos vies pourraient prendre une toute autre dimension. Sinon, notre sort pourrait bien se trouver un jour entre leurs mains. Ils sont infiniment plus solides et plus résistants à la matière de la vie. Et plus sages aussi.

Alain Joly                    


 chain2_3.gif


Extrait du  recueil "Le Spectateur Enchanté"
de Jean-Paul Neveu & Lokenath Bhattacharya
photographie & poème

  


                                               © Jean-Paul  Neveu

Tout son corps est de jeune fille, sauf les yeux, de femme mûre. Mais ce ne sont pas des yeux, plutôt des forets pour percer la pierre !

Peut-être que, déjà, cette fille en a vraiment fini avec tout ce qu'il fallait voir, et que nul vent printanier, inattendu, soudain, ne pourra plus jamais la troubler.

O nuit profonde, source de mystères infinis, ne peux-tu couvrir ces deux yeux, ne serait-ce qu'une fois ! Ne peux-tu noyer dans l'obscurité sa connaissance aussi cruelle que le soleil de midi, son champ de tous les jours, desséché, calciné !

A celle qui sait tant de choses que nulle surprise ne peut plus l'atteindre, que pouvons-nous dire, nous qui, jusqu'à présent, n'avons rien appris, absolument rien !

Lokenath Bhattacharya

 


 


Sources Textes :
 
- "Rupa, l'enfant de la gare de Calcutta" de Fabrice Rousselot paru dans Libération du 9 et 10 août 1997 - (n°6 du dossier sur le Cinquantenaire de l'Indépendance de l'Inde).  
- "L'Etoile de l'Himalaya" de Patrice Favaro
- Collection Aller simple - 1998, roman paru aux  Editions Thierry Magnier.
- "Le Spectateur Enchanté" de Lokenath  Bhattacharya, poème
"Mais je le savais déjà" paru aux Editions La Part des Anges, lapartdesanges@wanadoo.fr 
- Réflexions : Silvaine Arabo dans "Prière muette", Collection Club des Poètes - 1998.
- Réflexions : Benoît Lange dans "Les plumes de l'Aigle" n°10 - 1996.
- Réflexions : Alain Joly dans "Saraswati" n°6 - 2002


Notice bibliographique :
(Littérature de Jeunesse)
"L'Etoile de l'Himalaya" de Patrice Favaro - Collection Aller Simple - Editions Thierry Magnier - 1998 (104 pages).
Dans ce très beau petit roman, Patrice Favaro décrit avec réalisme et sans misérabilisme la vie des enfants des gares. Dans un style non dénué d'humour et de poésie, on suit pas à pas les aventures du petit Mohan. Dans la seconde partie du livre, Mohan part dans New Delhi, avec son amie Parvati, à la recherche de son oncle chauffeur de taxi. C'est l'occasion d'un voyage soudain féerique et initiatique dans les entrailles de la ville. Très bien écrit, ce petit ouvrage gagnerait à être connu des professeurs et des parents pour aborder avec les enfants ce sujet méconnu.          
Alain Joly

 
Sources Photos :
- Photo de Benoît Lange : © Benoît Lange photographe
- Photo - Rupa et ses amies - : © Richard Dumas
- Photos "vignettes" des enfants de la Gare de Howrah, Calcutta 1999 : © Les Galopins de Calcutta
- Photo de Jean-Paul  Neveu : "Le Spectateur Enchanté" - © Editions La Part des Anges lapartdesanges@wanadoo.fr

***

Pour aider les enfants des gares et des rues en Inde, consulter les sites de ces deux associations :
     
Les Galopins de Calcutta
    
AMICITIA

 


RETOUR  SOMMAIRE  TEXTES & POÈMES