CROQUIS  INDIENS


 


     Pierre Suau, voyageur jésuite français, a entrepris le voyage des Indes pour visiter la mission de Maduré en 1900. Ses descriptions sont intéressantes à plusieurs titre. D'un point de vue purement littéraire, elles sont admirablement écrites. Mais elles nous montrent également qu'au delà des siècles, les impressions et les expériences qu'il en retire sont souvent peu éloignée de celles des voyageurs occidentaux du XXIème siècle.
 

L'Inde Tamoule
Divers extraits tirés du livre de Pierre Suau, "L'Inde Tamoule".
Photos de Pierre Suau, S. J. (en visite dans la mission de Maduré) - H. Oudin Editeur, 1900.


     Dans les rues sablonneuses, aux courbes bizarres, toute la ville est répandue. Comment rester en ces maisons étroites et basses, quand dehors, dans un air infiniment pur, coule une si pénétrante lumière ?
     Les boutiques ne consistent qu'en une devanture, et s'ouvrent en plein air. Chacune demanderait d'être reproduite en aquarelle, tant elle est pittoresque. Un menuisier maintient une planche avec ses doigts de pied, qui lui servent d'étau, et varlope au ciseau. Un barbier, assis en face de son patient, lui adoucit la peau avant de l'opérer. Il rase avec un rasoir. Jadis, paraît-il, on le faisait et, dans certains endroits, on le fait encore, avec des éclats de verre de bouteille. Un marchand d'huile compte ses mesures. Accroupi à côté de sa légère devanture, le boutiquier cause avec les passants. Une odeur de poivre et de cannelle imprègne les rues. Du mouvement partout ; mais ni cris ni bruit, sauf, peut-être, celui, très monotone, d'un chant qui traîne.
     Les Paravers (1), comme les Cyngalais de Ceylan, sont vêtus d'un long pagne ou vetti, tombant droit jusqu'à terre. Le Paraver tant soit peu citadin porte aussi une veste fermée. Il est coiffé d'une petite toque plate, ou d'un foulard roulé en turban, et dont la pointe s'étale sur son front. Les femmes, comme toutes les Tamoules, s'enveloppent du silé, un des plus gracieux vêtements qui soient, et un des plus aisés à confectionner. C'est une longue pièce d'indienne, rouge le plus souvent, ou jaune ou verte, d'un mètre de largeur, de cinq à six mètres de longueur. Elles l'enroulent d'abord en guise de robe, puis l'amènent sur leur poitrine, la relèvent sur l'épaule gauche, et la laissent retomber en arrière. Quand elles vont à l'église, les Paravertes portent, en outre, le toupati, qui ressemble au grand capulet des Pyrénéennes. Celui des femmes mariées est blanc, celui des jeunes filles est de couleur.
     Dans les rues, de charmants groupes d'enfants. Les tout petits vont vêtus d'innocence, ou d'une ficelle à laquelle est attaché un grelot. « Pourquoi cette ficelle ? demandai-je à une mère. - Eh ! Swami, il faut bien qu'il soit vêtu ! - Et ce grelot ? - Pour que je sache où il est ! » Je me rends à ces deux raisons. Les fillettes ont aux reins une chaînette d'argent, ou un cordon, auquel est suspendu un bijou en verre, en argent, ou en or. Quand elles grandiront, on percera leurs oreilles — un vrai supplice ; — on augmentera la blessure en y attachant des anneaux de plomb, jusqu'à ce que les lobes, réduits à un ruban de chair, touchent à l'épaule. Ces pauvres oreilles se rompent parfois ; auquel cas, il est une caste chargée de les recoller.
     Cette mutilation sauvage est la seule faute de goût que je relève dans le costume indien. Une autre aussi pourtant : c'est l'excès des bijoux sur les enfants, à certains jours de fête. La femme tamoule les emploie d'ordinaire discrètement. Elle porte un long collier d'or, ou tout au moins, de corail ; aux poignets, un bracelet d'or ou d'argent ; un autre aux chevilles, et des anneaux d'argent aux doigts des pieds. Quand elle s'avance, de sa démarche souple que rien ne gêne, portant, sur sa hanche, une cruche de cuivre au galbe exquis, alors, son silé rouge, sa teinte de bronze, et le cuivre de l'urne, et l'or des bijoux, forment une symphonie de couleurs que le soleil fait délicieusement vibrer. Aux jours de fête ou d'opulence, le silé d'indienne est remplacé par une étoffe de soie lamée d'or ; les colliers d'or abondent ; aux oreilles, au nez, pendent des grappes de perles. Au sommet du chignon, elles fixent une plaque d'or ciselé, d'où partent, vers le front et vers les deux tempes, deux lignes d'or et de perles. Leur gîte est misérable, mais tout leur bien est en parures. Ce qui ne veut point dire que ces gens soient fortunés. Dans ce pays de lumière, ils comprennent, avec cet instinct naïf des enfants et des artistes, qu'il faut tout sacrifier à la fête des yeux, au rayonnement des splendides couleurs.
     Je fais le tour d'un étang sacré, aux larges escaliers de pierre. Il a été creusé par les anciens Paravers, d'avant saint François-Xavier (2). Au moment où j'en approche, une cinquantaine de femmes débouchent du côté opposé, et descendent, en groupe, puiser de l'eau. Quel tableau ! Ces silés multicolores, ces cruches de cuivre, ces démarches de reines, et le soleil du soir empourprant l'air, et projetant sur l'eau l'ombre tremblante des cocotiers !

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     La cour est plantée de tulipiers et de margousiers. Les corbeaux et les anipillays (rats palmistes) y font un sabbat sans trêve. Rien n'est, du reste, sacré pour ces indiscrets animaux, les plus impertinents de la création. (3)

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     La voie, en sortant de Madura, laisse à droite le pittoresque massif du Siroumaley, célèbre par ses bananes et par ses plantations de café, à gauche, la longue vallée qu'étreignent l'Alighiri et les monts Pulney, deux chaînons orientaux qui se détachent des Cardamomes. Les rizières se multiplient, d'un vert éclatant ; les Pulney descendent vers la plaine en mamelons d'un vert sombre, qu'on prendrait de loin pour d'épais fourrés de châtaigniers. Nous traversons des champs de canne à sucre et de maïs blanc. Dans les champs, au-dessus des maïs ou des cannes, soutenus par quatre perches de bambou, de légers treillis sur lesquels un enfant est assis. Il effraie les oiseaux, tandis que ses parents travaillent. Le silé rouge des femmes vibre dans le vert cru des rizières. Enfoncés jusqu'aux genoux dans la boue noire, les bœufs préparent le terrain destiné au riz qu'on transplantera, tige par tige, dans les sillons humides.
     Les singes remplissaient naguère encore les villes, voisins insupportables, mais vénérés à cause de leur parenté lointaine avec le dieu Hanoumân, l'allié de Rama. Cependant, l'un d'eux, par gaminerie, ayant tué le fils d'un brahme, employé du collecteur, celui-ci les fit tous respectueusement empiler dans des voitures, et exiler dans la montagne. Ils abondent dans la plaine située entre le Siroumaley et les Pulney, et, comme ils adorent voir passer les trains, ils viennent aux stations, en famille. Les vieux s'asseoient gravement sur la palissade. Les jeunes se poursuivent en folâtrant dans les branches.
     Nous obliquons à l'est, dans la plaine très plate, étincelante encore de rizières fraîches. Brusquement, l'horizon se raie de pourpre enflammée, où passent des coulées d'or jaune. Le soleil sombre dans un brasier que la nuit recouvre. Dans le ciel, à l'horizon, deux feux rouges grandissent et courent sur nous. Ce sont les fanaux du temple de Siva, qui domine Trichinopoly.

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     Le fleuve, aux trois quarts desséché, laisse à nu une traînée de pagodes (4) blanches. D'exubérants massifs de cocotiers bordent ses rives. Dans la campagne, jusqu'aux montagnes bleues qui s'estompent à l'horizon, s'étalent de splendides rizières, drues comme de la mousse, luisantes comme de l'émail. De loin en loin, jaillissent d'un tertre, en panache, des bouquets de cocotiers. De lourds banians ombragent la route qui mène à Palamcottah. On coupe leurs branches avant qu'elles atteignent le sol, sinon elles y prendraient racine, et, d'un arbre, feraient une forêt.

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     Sur les bords du Cavery, fleuve sacré, aussi saint que l'Indus et le Gange, des fidèles se baignent, silencieux. Des sortes de portiques, aux larges escaliers, donnent accès au fleuve ; matin et soir, les brahmes y viennent faire leur sandhya purificateur. L'éléphant de la pagode s'y baigne en ce moment, et il semble prendre un plaisir infini à se doucher à l'aide de sa trompe.
     Le Cavery mesure environ cinq cents mètres de large. Superbe, à la saison des pluies, dans sa bordure de cocotiers inclinés sur les flots, il contient actuellement plus de sable que d'eau, mais un joli sable doré, encore humide. Un beau pont à arches nous mène à Seringam. L'île sainte a quatre kilomètres de largeur, quatorze de longueur. Au nord, elle est baignée par le Coleron, l'autre bras du Cavery.
     lkshwaku, l'ancêtre de Rama, avait, dit la légende, apporté du ciel l'idole de Vichnou et l'île même de Seringam. Lorsque Rama vint combattre, dans l'île de Lanka, le géant Ravana, un frère du ravisseur l'accompagnait. Celui-ci portait avec lui Seringam, qu'il déposa un moment dans le Cavery. Quand il voulut reprendre son fardeau, Seringam immobile résista. Voilà pourquoi l'île sainte, venue du ciel, repose encore dans le grand fleuve.
     Dès qu'on a passé le Cavery, on s'enfonce dans une large avenue ombragée de banians, bordée de bangalows appartenant à de riches brahmes, ou de mandabams en pierre, servant d'abris aux pèlerins.
Une foule de piétons anime la route. Hindous au vetti artistement drapé ; femmes au silé rouge, portant sur la hanche leurs urnes de cuivre, ou, sur la tête, des pyramides de bouse de vache, réduite en gâteaux pour servir de combustible, ou des charges de paille de riz, ou des piles de cruches en terre. Sur les bords de la route, des marchands accroupis vendent des cocos, du bétel, des pâtisseries, des mangues.
     Toute l'île est un délicieux fourré, dont la puissante végétation recèle, m'assure-t-on, d'énormes serpents pythons, ainsi que de précieux coléoptères. Mais voici la façade, inachevée, et l'entrée de la pagode.

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     Trois heures d'attente en rase campagne et en plein soleil de midi ! Des Paravers m'offrent des oranges vertes et des pamplemousses. Je donne une médaille à un enfant. Aussitôt cent yeux brillent ; des mains se tendent, petites et grandes. Swami ! Swami ! Oh ! ces regards pleins de demandes ! Oh ! les jolis sourires, et quel dangereux assaut m'attire mon imprudence !

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     Une heure encore de railway et de civilisation ! Nous montons ensuite dans un vandi assez semblable aux mauvaises tartanes andalouses. Le lit du char est posé sur un essieu sans ressorts, et surmonté d'une bâche en arceau, couverte d'une toile bleue. Ni bancs, ni siège : une simple jonchée de paille. Nous nous y étendons côte à côte, — nous sommes deux, — appuyés sur nos coudes, comme les Romains sur leurs accubita.
     Nos bœufs blancs partent en trottinant dans un chemin gris, à peine tracé entre les champs de coton. Les roues plongent dans des ornières de sable. Ni vandikarer (conducteur), ni bœufs, ne soupçonnent qu'on doive les éviter. Voici un arbre qui barre la route depuis six mois. Au risque de verser, nous tournons l'obstacle, en inclinant sur la pente du talus. Aucun accident de terrain ne passe inaperçu : à chacun répond un douloureux soubresaut.
     La plaine grise est monotone. Des figuiers de Barbarie, et des cactus blancs de poussière bordent les chemins. Les branches serrées des arbres à épines fouettent la bâche du vandi. Çà et là se dressent des gommiers et des massifs de ricins aux feuilles argentées.
     A l'horizon, la tour blanche d'un clocher émerge d'un toppou de palmiers. C'est Kamanaya-Kempatti. Des enfants nous ont vus. Ils vont nous annoncer ; sous les palmiers s'agite une fourmillière bronzée, piquée de points blancs et rouges.
     Voici nos Sanars : des traits assez rudes, une teinte de café brûlé, une boucle d'or aux oreilles. Nous sommes cernés. A l'arrière, des mains saisissent la bâche du vandi. Toutes les têtes veulent pénétrer. Nous en avons une rangée à nos pieds. D'autres s'élèvent jusqu'à cacher le ciel. Toutes sourient, nous font des grâces, découvrent des dents blanches, rougies par le bétel.
     Un remous de la foule disperse cet étalage. Des enfants arrivent, portant, suspendues à des bambous, des oriflammes rouges et blanches. La musique gronde, une sorte de cornemuse, des fifres, deux ou trois tambours, de longues trompettes droites ou taraï, des conques marines, ou vangous, redoutables
instruments. Enfin, monté sur un char traîné par deux bœufs, un immense tambour persan qu'un paria assis frappe incessamment.
     Le fifre donne une note fondamentale, qui dure éternellement. Les cornemuses essaient quelques roulades. Les clairons, les conques, les taraïs barrient comme des éléphants en colère. Aucun dessein d'harmonie ni de mélodie. Des clameurs juxtaposées, assourdissantes, que domine, agaçant, le cri aigu du fifre : Fen de brut ! aurait dit Tartarin !
     Notre vandi nous dépose près d'un pandel élevé devant l'église. Nous mettons pied à terre. Chacun se prosterne. On étend sous nos pas des toiles. Deux ou trois, replacées tour à tour, suffisent à couvrir le sol jusqu'à la porte. Ces torses qui grouillent, ces instruments qui grondent, causent un moment de vertige.

(...)

     C'est fini : allons nous reposer. Nous reposer !... Des Indiens dorment déjà dans notre cour. D'autres s'installent sous nos varangues. Mon compagnon place sa natte près des leurs. Je me jette sur la mienne. J'allais peut-être m'endormir, quand, vers minuit, la musique reprend. Ces malheureux vont encore faire une procession. Ils sont insensés ! Du reste, on parle autour de moi ; on chante. Je cherche mon bout de bougie : un rat l'a emporté !
     Le 14 se passe en exercices pieux et en crises musicales. Le soir, à sept heures, au roulement inquiet des tambours, au gémissement des fifres, je comprends que quelque chose d'atroce se prépare. C'est d'abord une procession nouvelle, plus grandiose que celle d'hier. La foule est nombreuse, car, tout le jour, il est venu des pèlerins. Elle est éclairée par les torches huilées, piquées à des tridents, luminaire obligé de toute procession indienne. On porte à bras, sur des brancards, trois hauts baldaquins, abritant les statues de saint Ignace, de sainte Quiterie et de saint François-Xavier. Le papier doré, le clinquant des baldaquins resplendissent au feu des torches. De loin en loin, on dispose les brancards sur une ligne, et une sorte de chœur, composé d'une vingtaine d'hommes, s'agenouille, les mains jointes à la hauteur du front. Ils chantent une mélopée suppliante, accompagnée de prostrations.
     La supplication est achevée. Les notables viennent nous présenter le sandipou, l'offrande. Nous les recevons assis sous la varangue. Ils se prosternent le front à terre, puis, se redressant, nous tendent un grand plateau plein de bananes et de sucre blanc.
     Le sandipou reçu, il faut aller chanter vêpres. Cet honneur m'est dévolu. La musique m'entoure et éclate en tonnerre. Ceux qui me précèdent marchent à reculons, afin que je ne perde rien de leur vacarme. Un taraï dresse son pavillon à quelques centimètres de mon oreille. Une trompette me souffle en pleine figure. Que feraient-ils, s'ils voulaient me torturer ?
     L'église regorge de gens tassés. C'est une étuve. Il faut subir une cuisson au bain-marie. Avançons, écartant les dos de bronze, écrasant le moins possible d'orteils. Étourdi, suffoqué, j'entonne. On me suit. Oh ! les antiennes de Saint-Gervais ! Oh ! les psaumes des moniales de Solesmes ! Oh ! les hautes nefs de France, qui versez sur les âmes la fraîcheur et la paix ! Où êtes-vous ?
     C'est fini. Il est neuf heures et demie. La musique me ramène, stridente, impitoyable, un concert d'Euménides. Puis la foule se répand. Elle s'étend, pour dormir, sur la place, autour de l'église, sous notre varangue. Elle geint, parle, ronfle. Assis sur un fauteuil, dehors, j'attends les événements, la tête vibrant encore des secousses de tout à l'heure.
     Vers minuit, le charivari reprend. Des porteurs de torches viennent réveiller les dormeurs à coups et à cris. Les cloches sonnent. Le vacarme s'étend. C'est l'aube du 15 août. On la salue par un feu d'artifice fort beau, tiré à cinq cents mètres de l'église. Des centaines de fusées ronflent dans l'air, des gerbes d'un très grand effet embrasent le ciel. La procession s'ébranle. Outre les baldaquins de la veille, on traîne deux immenses saprams supportant des dômes d'une dizaine de mètres de hauteur, resplendissant de clinquant et de lumières. Des centaines d'hommes tirent ces tours élouissantes, malaisées à manœuvrer. Ils avancent très lentement. La musique continue sans répit ses clameurs. L'air est chargé de fumée. La foule ondule dans une lueur de féerie, muette, puis s'épandant tout à coup en une prière qui court avec des bruits de vagues. Cette exagération d'effets, et l'assourdissant vacarme qui s'y joint, accablent un Européen. Cependant ces splendeurs déroulées comme en rêve jettent l'âme en un étrange ravissement.

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     Adeikalabouram n'est pas loin. Un désert de sable le précède, puis une forêt de palmiers. Tout à coup, dans la nuit, s'élève un gazoullis de voix joyeuses, puis, en chœur, éclate le grand salut Swami sarvesurenuku tôstram ! Une sautillante escorte de petits Sanars nous entoure. On élève deux lanternes pour bien éclairer nos figures. Chacun nous contemple, les yeux écarquillés, les mains jointes, et si heureux quand notre regard rencontre le sien, et lui répond !

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     Une large route, suivant la rive droite du Vaïkai, conduit de Madura à la pagode de Ramesouran où l'Inde entière afflue. Le chemin est ombragé de banians ; il côtoie des champs de bétel. Le lit du Vaïkai est complètement sec, mais l'eau filtre par nappes souterraines, et, sur les deux rives, ces courants entretiennent une bande de splendide végétation.
     A quelques milles de Madura nous laissons la belle route de Ramesouram, et traversons le fleuve. Nos bœufs s'enfoncent dans le sable rose. Le muffle en terre, ils cherchent l'eau qu'ils sentent. A perte de vue les berges étalent leur immortelle verdure. Des groupes de femmes creusent, dans le sable, des puits de quelques pieds. Dans une flaque d'eau pure nos grands bœufs s'arrêtent. Leur robe est blanche, notre vandi est vert. Une boule de cuivre brille aux cornes des bœufs. Une lumière ardente nous baigne, et engourdit nos âmes éblouies.
     Quand le Vaïkai coule à pleins bords, il couvre près d'un mille en largeur, et il est rapide. Si l'on est rajah, on le passe alors à dos d'éléphant. Si non, l'on retourne sur l'eau quatre ou six jarres de terre qui forment cloche. Au dessus, on assujettit quelques planches, puis l'on monte sur ce léger radeau que deux ou quatre nageurs dirigent vers l'autre rive. Quand le missionnaire est passé ainsi, on vient prendre ses effets et son char, puis on pousse ses bœufs à la nage.

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     Les villages se succèdent dans la lande mélancolique. Souvent, devant le village, un grand arbre se dresse sur un tertre muré. C'est un arassa maram, dans lequel une consécration spéciale a fait descendre Vichnou. L'arbre-dieu est souvent marié à un margousier dont le tronc est tordu autour du sien. Le mariage est authentique ; on l'a célébré avec tout le rite du formulaire brahmanique.

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     Les routes cessent à partir d'Idéicatour. Au vandikarer à se guider à travers les champs en jachère, à maintenir son char sur les étroites chaussées qui séparent les étangs. Actuellement les grands ouranis sont encore vides. Des moissons y poussent. Quand les pluies d'octobre les remplissent, le tiers du pays est submergé, et chacun doit rester prisonnier dans son village. Les champs portent du coton, du sorgho, du riz, du millet. Les Odéages tirent admirablement parti de leur terre. A force d'industrie, ils arrachent de belles moissons à ce sol aride et rongé par le sel. Mais l'impôt les écrase. Aussi vivent-ils maigrement. Leurs missionnaires les imitent : du riz, des karikaïs (sortes d'aubergines) composent leur menu, que des bananes, des œufs ou de la viande ne viennent pas toujours varier.
     Quant à l'eau, celle des puits est salée ; il faut donc boire celle des ouranis. L'ourani du village est le puits commun. Malheureusement, c'est aussi l'abreuvoir des bestiaux, le lavoir, la mare où tous se baignent, et comme les Indiens, avant de se baigner, s'oignent d'huile de coco, sur la mare verte ou brune flotte une couche irisée. On hésiterait à se plonger dans cette eau. Il faut en boire. La Providence intervient alors, sous la forme du tetâmaram (strychnos potatorum). Cette plante produit une graine, le tetamcottai, grosse comme un noyau d'abricot. Les Indiens saisissent ces graines entre le pouce et l'index ; ils plongent leur bras nu dans la cruche de cuivre pleine d'eau saumâtre. Ils usent la graine contre les parois de la cruche. Le tetamcottai dégage sans doute de l'alumine soluble qui précipite toute la vase au fond du récipient. L'eau qui surnage est presque propre, et, tout sur terre étant relatif, malgré ce qu'elle conserve de son ancienne saveur, on l'estime excellente.
     Nous traversons une de ces forêts qui jadis couvraient le Marava, maquis d'arbres à épines tels que le carouvelamaram (acacia arabica) et le vevelamaram (acacia leucophloca). Des pouvarassous, aux tulipes jaunes ou rouges, égaient le fourré sombre. Ces bois s'étendent vers le Nord. On y rencontre des cerfs, des bœufs sauvages, des sangliers et surtout des Callers (voleurs). Une fois par an, au moins, tout Caller doit justifier son nom en s'acquittant de ses fonctions héréditaires. Ils n'ont, à ma connaissance, attaqué qu'une fois un missionnaire ; mais qu'une nuit le Swami et son vandikarer s'endorment sur leur char, et un Caller pourra délicatement détacher et enlever les bœufs. Auquel cas, il faudra se plaindre au chef Caller du village voisin. Moyennant rétribution, il fera rentrer les bœufs. Il serait puéril, il va sans dire, de s'adresser à la police. Dans le maquis de Couttelour, on aperçoit de vieilles constructions en granit, lourdes et basses, ombragées d'arbres immenses, restes en ruine des châteaux féodaux. Ce sont de redoutables repaires, dont il ne faut pas s'approcher.
     Aux forêts succède une immense plaine rouge, sorte de pouzzolane desséchée, que la pluie chargera de verdure, puis des karisels, nappe de terre noire crevassée par la chaleur. Sur les sillons durcis notre char sursaute ; quand il pleuvra, le sol deviendra une pâte épaisse et gluante.
     Au centre du Marava, se dressent les gopouras superbes de Kaléarcovil, la pagode du seigneur taureau. Aucune des idoles grimaçantes, ornement des autres pagodes, ne figure sur celle-ci. Les dix étages de sa gopoura sont sobrement ornés de faisceaux de pilastres. Un haut rempart en pierres de taille clôture un bois de cocotiers, d'où émerge la coupole dorée du sanctuaire.

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     Nos bœufs trottinent sur la terre rouge. Le jour baisse. Les fûts sombres des palmiers barrent l'horizon, d'abord en feu, puis d'un rose, puis d'un vert très doux. Le chemin traverse de jolies rizières. Le jour s'éteint dans une paix divine.

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     Après la station d'Ammayanakanour où le chemin de fer me dépose, il reste une quarantaine de milles à franchir pour atteindre le pied de la montagne. Le service du transit est fait par des vandis fort primitifs. Etroits, recouverts de nattes fixées à des arceaux de rotin, ils n'ont aucun siège. En avant, se tient le vandikarer ; en arrière, les jambes ballant au dehors, le peon, sorte de contrôleur. Mon peon est un adolescent, aux cheveux noués en chignon, au vetti rouge, aux formes frêles et gracieuses comme celles d'une statuette de Tanagra. Je m'étends entre les deux, la tête appuyée sur ma sacoche. Un vandi nous croise, traîné par de superbes bœufs gris, ornés de colliers d'énormes clochettes. Un personnage s'y tient assis, coiffé d'un monumental turban rouge et or, le cou serré par un lourd collier d'or qui lui retombe sur la poitrine, les oreilles et les doigts chargés de diamants. C'est le zémindar (5) du lieu.
     La route s'étend, infinie, sous les arceaux des banians où voltigent des singes. La nuit vient. L'eau des rizières reluit des deux côtés du chemin, sous l'éblouissant éclat de la lune. Par l'ouverture du vandi, j'aperçois les silhouettes fantastiques des branches, se détachant en noir sur des fonds éclatants de blancheur. Mon vandikarer chante, sur un vieux raga (thème) que devaient connaître les vandikarers d'il y a mille ans. Il improvise des couplets à ses bœufs, à la lune, au swami qu'il porte. Le peon lui répond. Je me console de ne pouvoir dormir, en admirant ces incomparables fusains qui se déroulent sous mes yeux, en entendant cette inimitable mélodie, coupée par d'énergiques imprécations aux bœufs qui trottent.
     Dans un village que nous traversons, je tombe en pleine représentation dramatique. La foule est assise sur la route, silencieuse. La pièce n'est jouée que par des ombres chinoises. Les dialogues, très courts, sont suivis de refrains nasillards, accompagnés de tambourins et de cymbales. Les ombres, aux allures équivoques, gambadent sur la toile blanche. Peon et conducteur m'ont abandonné, et, accroupis, la bouche bée, ils s'oublient à regarder le spectacle. Je dois les secouer vivement pour rompre le charme qui les captive.

(...)

     Brusquement, comme si elle jaillissait d'un lac, la montagne surgit, et s'élève à 2.000 mètres. J'enfourche un vilain poney, deux coolies prennent mes paquets sur leur tête, et nous nous enfonçons, dans la nuit, sur d'invisibles lacets. Il nous reste neuf milles à gravir.
     Je ne puis diriger ma monture ; je dois me fier à elle. Elle va toute seule, côtoyant des précipices, sautant, sans me prévenir, des ruisseaux ou des blocs de granit, m'emmenant, je ne sais où, à travers des ombres étranges.
     Les coolies ont pris des chemins de traverse. Je les entends, au-dessus de moi, s'entraînant par leur mélopée à deux notes : Angô ô, angô ô ! ou par ce refrain, qui n'a aucun sens : ahôben, handôben, nahoûm da dôben !
     Troublés dans leur sommeil, les singes fuient, en agitant la forêt, et, de loin, le grand gorille à barbe blanche (6) souffle bruyamment comme un puissant soufflet de forge.
     Le soleil se lève enfin, et l'enchantement commence ! Les lacets que je suis serpentent sur un des contreforts de la gorge immense. L'abîme s'étend sans fond, à pic, et, au-dessus de ma tête, la montagne s'élève toute droite. Des massifs de bambous géants, des fourrés de rotin couvrent les pentes, ainsi que des forêts de rhododendrons, des pouns (calophylla) aux stipes élancés festonnés de lianes, des ébéniers, des teks. Des aigles planent dans le ciel. A chaque détour du lacet, la plaine apparaît, immense, comme une coulée d'or rouge, embrasée par le soleil levant. Aucun paysage d'Europe ne m'avait préparé à ces splendeurs.
     D'un bloc de porphyre, part une cascade qui, d'un seul bond, tombe à 500 mètres. Au bruit sourd et monotone qu'elle fait, s'ajoute l'obsédante stridulation des cigales, et le hou-hou du grand gorille. L'horizon s'élargit. La route s'engouffre sous un dôme humide et sombre. Grâce à la pureté de l'air, l'altitude où nous sommes parvenus ne rend pas moins nets les détails de la plaine.

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     Près des cocotiers, toujours courbés sous le poids de leurs fruits, se dressent les tiges vernies des aréquiers, les palmiers à fuseau, les manguiers, l'arbre à pain, l'arbre du voyageur. Sur des massifs sombres flamboient des hybiscus, ou des solanées d'or. De jolies perruches, des bengalis, éblouissent l'oeil, fatigué de suivre leurs couleurs dans le vert éclatant des branches.

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     Le pic Peroumal (2.232 mètres) ferme, au nord, la vallée de Kodaikanal. Un gave aux cascades claires côtoie le chemin qui y mène. Des manguiers sauvages, des cèdres blancs, des pouns et des gommiers l'ombragent ; des fougères arborescentes, des rotins en tapissent les berges ; des troupes de singes en animent les bords. La jolie route dure peu. Ensuite, il faut s'engager, à la file, sur des plateaux sans fin, dans des jungles épaisses où nous disparaissons. Le jour, il serait dangereux de s'y perdre. La nuit il ne faudrait pas même s'y hasarder, si l'on redoute la rencontre des panthères ou des jaguars.
     Pour se défaire de ces taillis de fougères, chaque année on met le feu à la montagne. Alors, durant des jours entiers, des vagues de flammes courent, chassées par le vent, et contenues à peine par de larges tranchées.
     Près du pic de PeroumaI, sur un plateau de gazon, paissent de grands cerfs bruns. Quelques-uns se laissent approcher à une demi-portée de fusil, puis, soudain, reniflant avec force, ils partent comme un trait, et disparaissent dans les bois. Au pied du pic, dans l'abîme sans fond, s'étend la brèche de Coïmbatour ; puis, au nord, les montagnes Bleues. A l'ouest, au loin, les cimes déchiquetées des Ghattes (7) courent dans les nuages. Tout en bas, à l'est, dans un lointain effrayant, la plaine sans limites, rouge ou blonde, semée de montagnes, qui semblent émerger d'une nappe de feu.
     Dans les gorges profondes s'alignent, entourées d'aloès géants, des plantations de café, de thé ou d'eucalyptus, des champs de bananes, dévastés souvent par les sangliers et les cerfs. Voici une montagne où le bison abonde. Dans cette gorge, depuis trois mois, un tigre se signale par ses méfaits. C'est un man-eater, un mangeur d'hommes. Il a fait bien des victimes, mais personne n'ose encore l'attaquer dans son repaire.
     La nuit, tous les bois s'animent. Les fauves vont à la chasse. Depuis que les Européens se sont établis nombreux à Kodaikanal, les tigres fuient cette vallée, mais qui peut se promettre d'être à couvert d'un ennemi qui franchit dix lieues dans une nuit (8). Le jour, tout se tait dans cette immensité. Les pentes à pic des monts sont tapissées de forêts de rhododendrons, vieilles comme le monde, plus épaisses que la mousse, et d'où monte, avec son rythme monotone, l'assourdissant concert de millions de cigales, stridulant en choeur. Seule, alors, sur les bois endormis, la lumière ruisselle, inépuisable, enivrant la nature engourdie, accablée.
     Le soir est l'heure divine. La plaine dort dans l'ombre, que les sommets se jouent encore dans la Iumière. Un calme absolu règne sur ces hauts plateaux. Le jour s'éteint avec d'exquises douceurs de teintes. Une brise se lève, qui apporte, mêlée à la senteur discrète des roses, le lourd parfum des fleurs de thé et des cardamomes. Des chevreuils râlent tout près de nous. Et cet adieu des choses emprunte au paysage où on l'entend une émouvante solennité !

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Son équipage

 

Source Texte & Photographies :
"L'Inde Tamoule" de Pierre Suau, S. J. (en visite dans la mission de Maduré) - H. Oudin Editeur, 1900.

Notes :
(1) Les Paravers, installés sur la côte qui s'étend au Nord du Cap Comorin, sont une communauté de pêcheurs convertie par Saint François-Xavier.
(2)
François-Xavier (1506-1552) part pour les Indes, à la demande de Jean III de Portugal, en avril 1541. Il passe 2 ans sur la côte des Paravers, au sud de l'Inde, parmi les pêcheurs de perles.
(3)
"rat palmiste" : c'est le nom français, bizarre et inélégant, donné au petit écureuil indien le plus répandu, y compris jusque dans les villes.
(4) Le mot "pagode" est utilisé dans ce texte pour désigner un temple.
(5) zémindar : propriétaire terrien.
(6) Le "grand gorille à barbe blanche" dont il est question est en fait le macaque ouanderou (Lion-tailed macaque, Macaca silenus), dont il ne reste aujourd'hui plus que quelques centaines d'individus à l'état sauvage.
(7) Les "Ghattes" sont le nom donné aux deux chaînes montagneuses du sud de l'Inde : les Ghâts Occidentaux, et les Ghâts Orientaux.
(8) Il existait 40.000 tigres sauvages en Inde à l'époque du voyage de Pierre Suau. Il n'en existe aujourd'hui plus que 3.000 individus.

 


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