PANORAMA

 

           La plupart des textes contenus dans cette page existent déjà individuellement et dans leur contexte à la fin de chaque diaporama dans la "Galerie Photos". Ils vous sont présentés ici à nouveau, ensembles, et de manière plus accessible, retouchés pour la plupart, et complétés par de nouveaux textes. L'idée est de rassembler dans une même page la plus grande quantité d'informations possible sur l'Inde en général, ses régions, ses villes, ses monuments. Des citations d'écrivains européens ou indiens vous sont présentées entre chaque texte pour apporter un point de vue plus subjectif ou philosophique, et contrebalancer l'effet un peu descriptif des textes. Quelques ajouts ou modifications pourront être apportés dans le futur pour donner ainsi à tous, étudiant, voyageur, ou passionné, des renseignements divers et variés sur ce pays.

 

 

« Le continent sis au nord de l'Océan et au sud du Mont des Neiges s'appelle le Bhârata. Là réside la descendance de la tribu de Bharata. Sa largeur est de soixante-douze mille fois le chemin parcouru par un attelage. Terre où les actes fructifient pour ceux qui cherchent la Délivrance. »

Brahma-Purâna, XIX, 1 (1)

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      L'Inde est une république fédérale constituée de 28 états et de 7 territoires. Cette grande démocratie par le nombre est, sinon la plus développée, une des plus méritoires de par les obstacles économiques et sociaux qu'elle a su maîtriser. Mais l'Inde est surtout le réceptacle d'une civilisation qui a jadis porté son influence de Ceylan au Tibet (par le bouddhisme), et de l'Afghanistan au sud-est asiatique (bouddhas de Bâmiyân, île de Bali). Tout commença avec la civilisation de l'Indus qui régna dans l'actuel Pakistan et dans le nord-ouest de l'Inde voilà plus de quatre mille ans. Si elle n'a pas brillé par ses monuments, elle était néanmoins très avancée dans les domaines de l'urbanisation, de la canalisation des eaux usées, et possédait sa propre écriture, non déchiffrée à ce jour. Son déclin, ainsi que l'invasion des Aryens qui précipita sa chute vers 1500 av. J.-C., le mélange entre ces hommes d'une civilisation finissante et ces conquérants venus des steppes asiatiques, déboucha sur une des plus formidables explosions culturelles qu'ait connues l'humanité. C'est à cette époque que tous les textes sacrés de l'Inde furent composés, des Védas aux poèmes épiques du Mahâbhârata et du Râmâyama, que fut perfectionnée la langue antique du sanskrit, que furent créés les fonds de pensée de deux nouvelles religions, le bouddhisme et le jaïnisme, que furent établies des sciences multiples, de l'astronomie à la philosophie, de la phonétique à la grammaire, et que furent ainsi jetées les bases de l'hindouisme, et de fait, de l'ensemble des traditions culturelles de l'Inde d'aujourd'hui. Les royaumes pouvaient bien se former et s'effondrer, comme dans le nord les dynasties Maurya (IVème s. av. J.-C.), et Gupta (IIIème s.), et dans le sud l'empire Chola (Xème s.), ils n'étaient plus que vagues à la surface d'une mer profonde, que soubresauts d'une histoire que les Indiens ont toujours superbement ignorée. C'est à la fin du premier millénaire que cette civilisation connut ses premiers essoufflements. Puis ce fut l'arrivée des premiers envahisseurs musulmans, et les colonisations successives des Moghols et des Britanniques, qui mirent entre parenthèses deux mille ans d'un intense foisonnement culturel et religieux. Les premiers détruisirent et pillèrent de nombreux monuments, mirent fin à maints petits royaumes hindous, dont le dernier fut celui de Vijayanagar en 1565. Ils finirent par s'indianiser, s'intéresser à la culture hindoue, et participer à une certaine forme de syncrétisme indo-musulman comme l'attestent l'apparition du sikhisme, et leur grande contribution à l'architecture et à l'art en général. Les seconds apportèrent une administration, un savoir-faire technologique, ainsi qu'une langue, l'anglais, mais laissèrent le pays économiquement exsangue. C'est enfin en 1948 que fut proclamé l'indépendance de l'Inde, les anglais ayant été boutés hors de l'Inde par les génies politiques de Gandhi et de Nehru, et leur doctrine de la non-violence. Malheureusement, la création d'un état musulman indépendant, le Pakistan, provoqua des conflits sanglants entre hindous et musulmans qui firent près d'un demi-million de morts. Le contentieux entre l'Inde et le Pakistan n'est à ce jour pas encore résolu.

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Tapi dans l'herbe humide et sur soi reployé,
le tigre au ventre jaune, au souple dos rayé,
dormait ; et par endroits, le long des vertes îles,
comme des troncs pesants flottaient les crocodiles.
Parfois, un éléphant songeur, roi des forêts,
passait et se perdait dans les sentiers secrets,
vaste contemporain des races terminées,
triste, et se souvenant des antiques années.

Leconte de Lisle,(1852) (2)

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     L'Inde, d'une superficie égale à l'Europe moins la Russie, est séparée du reste de l'Asie par l'immense chaîne de l'Himalaya. Le sud de la péninsule s'élance vers l'océan Indien, entre la mer d'Arabie et le golfe du Bengale. Bien que d'une grande diversité climatique et géographique, le climat en Inde, d'une manière générale, est extrême. Il est sujet à des changements brusques et violents, au déferlement des pluies de la mousson, aux inondations, érosions, températures extrêmes, et tempêtes tropicales. On peut y distinguer quatres saisons : un hiver relativement frais et sec entre décembre et février, suivi par un été chaud et une sécheresse accrue entre mars et mai ; arrive ensuite la mousson entre juin et septembre, et enfin une période transitoire entre octobre et novembre où les pluies se retirent graduellement. La mousson, portée par des vents maritimes de sud-ouest, couvre 90 % des pluies annuelles. Elle est donc attendue avec impatience par les indiens. Elle touche la pointe sud de l'Inde vers le début juin pour atteindre Bombay après une dizaine de jours. Elle balaie alors toute la partie méridionale de la péninsule, composée géographiquement par le plateau du Deccan, qui prend la forme d'un triangle tourné vers le bas. Soulevé à l'ouest pour former une chaîne montagneuse (les Ghats occidentaux) qui culmine à 2695 m d'altitude, ce plateau, d'une altitude moyenne de 1000 m, s'abaisse au fur et à mesure qu'il s'avance vers l'est. Il forme alors un ensemble de collines et de plaines appelé les Ghats orientaux. Ainsi, tous les principaux fleuves de cette région s'écoulent d'ouest en est. Les forêts montagneuses du sud de l'Inde, avec leur climat tropical, abritent de nombreuses réserves et parcs nationaux où s'épanouissent une flore et une faune importante. L'Inde est, ne l'oublions pas, une des dix terres au monde qui possède le plus grand nombre d'espèces animales, et aucune autre région, à part l'Amérique du sud, n'accueille autant d'oiseaux différents. Après avoir arrosé la majeure partie du plateau du Deccan, une deuxième branche de la mousson arrive alors par le nord-est, pour envahir successivement les régions de l'Assam et du Bengale, très humides, et l'état du Meghalaya qui possède le taux annuel de pluviosité le plus élevé au monde (10900 mm). Remontant ensuite d'est en d'ouest la plaine du Gange, qu'elle délivre de ses températures caniculaires (jusqu'à 50°), et les régions montagneuses de l'Himalaya, elle se fond dans la première vague pour n'en former qu'une vers la mi-juin. Elle mettra encore un mois pour parcourir les régions du nord-ouest, composés pour l'essentiel de la zone de Delhi, du désert du Rajasthan, des plaines fertiles du Penjab et du Cachemire.

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     L'Inde, disons-nous, patrie des pluriels unifiés, est bien certainement la terre la plus capable d'étonner, d'attirer, d'irriter, de séduire le marchand et le missionnaire, le poète, l'indianiste et le philosophe, l'homme enfin, quel qu'il soit, et plus spécialement, l'homo occidentalis du XXème siècle crépusculaire, qui s'interroge, se cherche et ne se connaît plus.

Jean Biès, (1973) (3)

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     Un milliard d'habitants. Un océan humain... Moins par le nombre d'habitants que par sa diversité, sa richesse, et son intelligence. La diversité des origines d'abord, entre les peuples issus de la culture dravidienne au sud de l'Inde (25%), et ceux issus de la culture indo-aryenne, venus du nord (72%), sans oublier les populations de type "mongole" venue des régions himalayennes, ainsi que les nombreuses tribus. La richesse de la culture ensuite, vieille de 5000 ans, ses diverses écoles artistiques et les innombrables formes d'artisanat ; la richesse de la religion dans son insondable profondeur comme dans la diversité foisonnante de ses manifestations et traditions. L'intelligence d'un peuple enfin, qui a su donner à ce pays maintes fois colonisé une forte identité et une étonnante stabilité démocratique malgré la pauvreté et les divisions (25 états, 15 langues principales, une mosaïque de dialectes et d'innombrables castes) ; sa faculté à surmonter les obstacles, à absorber les catastrophes et son aptitude à apprendre, qui en fait un "gisement de cerveaux" pour les pays riches, notamment dans le domaine de l'informatique — l'Inde envoie six fois plus d'étudiants à l'université que la Chine. La rencontre avec les enfants y est une source constante de bonheur et d'émerveillement. Le nombre d'enfants par famille, aujourd'hui de 2.9, a beaucoup diminué. L'âge moyen en Inde est de 24 ans pour une espérance de vie de 64 ans. Les indiens, pour une grande majorité, sont soumis à une stricte hiérarchie des droits et des devoirs. Par la famille tout d'abord, qui structure chaque individu, par le système des castes ensuite, divisé essentiellement et originellement en 4 groupes (brahmanes, prêtres ; kshatriyas, guerriers ; vaishyas, marchands ; shûdras, travailleurs manuels), et par les traditions enfin, comme celle, très forte, du mariage. Cela en fait une société bien plus organisée qu'il n'y paraît, une société, si l'on peut dire, en "roue libre", sur laquelle l'état et les institutions n'ont que peu de pouvoir. Dans leur vie, les indiens sont occupés à 60% par l'agriculture, 23% par les services, et 17% par l'industrie. Mais la tradition du renoncement est forte en Inde. Avec sa robe safran, le sâdhu est un moine ascétique que l'on rencontre un peu partout, et qui, vivant d'aumônes, a renoncé aux biens de ce monde. En dépit de leurs conditions de vie assez difficiles, les indiens sont plutôt coquets. Ils font preuve, en tout cas individuellement, d'un étonnant sens de l'hygiène et de la propreté. Ils aiment à bien se vêtir, notamment lors des fêtes familiales ou religieuses. Les femmes sortent alors leur plus beau sari et se parent de nombreux bijoux et de marques diverses comme le fameux tilak sur le front. Quant au sari, cette pièce de tissu de 5 mètres de long, il donne à la plus pauvre des paysannes, et quelque soit son âge, des allures de déesse de temple. "Dans ce pays de lumière, ils comprennent, avec cet instinct naïf des enfants et des artistes, qu'il faut tout sacrifier à la fête des yeux, au rayonnement des splendides couleurs."(4) Tout cela ne doit pas nous faire oublier la misère dans laquelle vit une grande partie de la population et la rigidité de certaines traditions, au premier rang desquelles l'intouchabilité et le système de la dot, qui font porter sur les enfants et les femmes en particulier des conséquences malheureuses.

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     Depuis ses débuts jusqu'au temps présent, la philosophie des Indiens n'est jamais demeurée une explication purement théorique du monde, mais elle a toujours pris la forme d'une pratique de vie. Du fait que la plupart de ses représentants importants s'engagent dans une voie tournée vers le monde intérieur et dirigent leur intérêt avec prédilection vers les mystères de l'âme individuelle, les Indiens sont parvenus, de bonne heure, à des résultats touchant le domaine psychologique que l'Occident n'a utilisés qu'à la période contemporaine sous formes de "psychanalyse", "self-training" etc... Même si c'était une lourde erreur de tout accepter des Indiens sans critique et de "le transposer en totalité dans notre mentalité", il n'y a, toutefois, aucun doute que l'Occident ait encore, à cet égard, beaucoup à apprendre des Indiens. Mais surtout, le monde spirituel indien, comme l'extrême-oriental, peut communiquer à ceux qui s'y adonnent, un patrimoine que bien peu de penseurs sont capables de transmettre à une Europe en perpétuel mouvement et toujours secouée par de nouveaux accès de fièvre : cette tranquille sérénité supra-terrestre qui se reflète sur le visage des grandes lumières et des grands vainqueurs du monde.

H. De Glasenapp (1949) (5)

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     Capitale de l'Inde, Delhi est, avec ses 9 millions d'habitants, la plus ancienne des grandes métropoles indiennes. Digne héritière des sept cités médiévales qui au cours de l'histoire façonnèrent Delhi, une huitième, New Delhi, érigée par les anglais, avec ses parcs et ses larges rues ombragées, vit le jour en 1931. A mille kilomètres de là, nichée dans les contreforts de l'Himalaya, la petite ville de Darjeeling (cent mille habitants quand même), s'étire à 2134 mètres d'altitude au milieu des plantations de thé. Depuis la plaine, un petit train à vapeur met 6 à 7 heures pour couvrir la distance de 82 kilomètres, le temps qu'il faut pour apprécier l'immense beauté des paysages. Bombay, rebaptisée Mumbai depuis 1996, est la capitale financière et économique de l'Inde. C'est une ville grouillante et bouillonnante de plus de 16 millions d'habitants dont près de la moitié vit dans des bidonvilles. Elle abrite un des plus grands miracles d'organisation dont l'Inde a le secret. Chaque jour, des dizaines de milliers de repas, préparés par l'épouse le matin depuis les banlieues lointaines, sont acheminés à vélo, en train, en charrette, puis distribués, grâce à un code mystérieux, par des centaines de dabbawallahs souvent illettrés, sans erreur ni retard, à l'époux dans les bureaux à midi. Les villes sont incontournables en Inde, le réceptacle d'une vie toujours bouillonnante. Leur diversité est remarquable car chacune possède une qualité et un caractère très marqué dû au foisonnement des styles, des histoires, des époques qui ont traversé le subcontinent. Citons encore Madurai, à l'extrême sud de la péninsule indienne, une ville sacrée très ancienne qui attire des milliers de pèlerins. Toute la vie tourne autour du magnifique temple Sri Meenakshi dont les hautes tours (gopuram) délicatement sculptées dominent la ville. Jodhpur, la ville bleue du désert du Rajasthan — dénommée ainsi en raison de ses très nombreuses maisons peintes en bleu — peut être admirée depuis le fort de Meherangarh, vestige majestueux d'un passé turbulent qui s'élève à 125 mètres au dessus de la plaine. Quant à Agra, elle atteignit les sommets de sa gloire au 17ème siècle pendant l'ère moghole comme l'atteste si magnifiquement le plus célèbre de ses monument, le Taj Mahal. Au bas de la pyramide, quelque cinq cent mille villages en Inde sont habités par 70% de la population. Tous possèdent la même atmosphère de tranquille harmonie, et de douce quiétude, inspirent le même sentiment d'immuabilité. Pénétrer dans un village en Inde est souvent intimidant, on a l'impression d'y violer une intimité dont on ne mesure ni les règles ni les problèmes. Mais quand on y est accueilli, que l'hospitalité de leurs habitants éclate au grand jour, c'est un moment bouleversant.

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     La grande pensée brahmanique ne connaît pas ces sursauts du balancier. Elle n'attend pas d'une guerre, d'une révolution, ou d'un coup de la grâce, une brusque, une miraculeuse transformation du monde. Elle embrasse des périodes immenses, des cycles d'âges humains, dont les vies successives, en cercles concentriques, gravitent et lentement s'acheminent vers le centre, le lieu de la Délivrance -- déjà réalisée en quelques âmes de Précurseurs. Elle ne se décourage point. Elle ne s'impatiente point. Elle a le temps. Les chutes sur la route ne sauraient l'abattre ou l'indigner. L'erreur n'est pas pour elle péché, mais jeunesse. Il faut que s'accomplisse le cycle entier du Temps. Elle regarde tourner la roue, et elle attend.

Romain Rolland (1922) (6)

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     Malgré la pauvreté et l'insalubrité, la ville de Bénarès véhicule une image de festivité et de joie de vivre, d'urbanité et de culture. Depuis des temps immémoriaux, elle est un centre majeur dans les domaines de l'éducation, la religion, et les arts. Son nom moderne, Varanasi, est dérivé des rivières Varuna et Asi qui marquent les frontières nord et sud de la ville. Aujourd'hui bruyante et fourmillante, Bénarès fut jadis une région vallonnée de forêts luxuriantes et d'étangs naturels, entourée par la magie des eaux du Gange. Un lieu d'ermitage apprécié par beaucoup des plus grands sages de l'Inde, parmi lesquels le Bouddha, qui y délivra son premier sermon. Anciennement connue sous le nom de Kashi (où brille la lumière suprême), Bénarès est la destination de pèlerinage la plus importante de toute l'Inde, une ville éminemment sacrée où l'on vient mourir et voir chacun de ses rites et actions de dévotion magnifiés. Avec une population de plus de 1,3 millions d'habitants pour une superficie de 74 kms carrés, la ville comprend quatre zones relativement distinctes. Il y a d'abord le Gange et ses enchevêtrements de quais et d'escaliers (ghâts), véritable nerf de la ville. Vient ensuite la vieille ville, avec son labyrinthe de ruelles tortueuses. Les échoppes des bazars y exposent une multitude d'objets artisanaux, dont les saris de brocart et les jouets de bois peints, spécialités de Bénarès. Mais ces allées sont avant tout des zones d'habitations tranquilles, ponctuées par les cris des enfants, le bruit des pots et des ustensiles, si étroites parfois, qu'une vache nonchalante, aussi maigre soit-elle, peut vous barrer le passage. Les bouses mélangées avec de la paille, séchées en galettes bien rangées contre les murs, deviendront un combustible inestimable dans les foyers. Tout près, les artères commerciales sont toujours engorgées par une circulation dense où se pressent les rickshaws (vélos-taxis) avec leurs sonnettes, la foule, les motos, les klaxons, les radios, l'incroyable kermesse vivante de l'Inde. C'est aussi là que se situent les principales gares de la ville et la fameuse "Grand Trunk Road", la grande route qui traverse le pays d'est en ouest avec sa file ininterrompue de camions, de bus, et autres véhicules. Plus à l'extérieur enfin, une zone plus calme et plus récente accueille les hôtels de luxe, les agences touristiques. C'est en ces termes perplexes qu'en 1888, André Chevrillon, académicien et voyageur, décrivit l'étonnante atmosphère de Bénarès : "Imaginez que vous débarquez dans un pays où les hommes marcheraient sur la tête. Cette race pense, sent, vit d'une façon contraire à la nôtre, et la première idée, quand on arrive à Bénarès, c'est que le délire y est normal"(7). Quant à Sri Ramakrishna, célèbre mystique hindou du XIXème s., il disait de Bénarès : "Il est tout aussi futile d'essayer de dessiner une carte de l'univers que de tenter de décrire Varanasi avec des mots."

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     Enfin, Surya, le Soleil, apparaît, rayonnant de ses feux opalins au-dessus des bancs de nuages nocturnes. Les brumes éparses, comme de mauvais esprits — les méchants Asuras — s'amenuisent et se dispersent et disparaissent dans l'air léger, alors qu'il les transperce encore et encore et lance ses rais victorieux par-delà le fleuve, éclairant les recoins profonds des temples, faisant s'illuminer les récipients de cuivre et de laiton des baigneurs, ainsi que les bannières et les croissants de lune de métal doré qui coiffent les temples de Shiva. Il me semblait que l'amphithéâtre tout entier, d'un circuit de trois kilomètres, scintillant dans la lumière, n'était plus qu'un gigantesque temple du soleil...

E. B. Havell (1905) (8)

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     Les ghâts (quais) de Bénarès s'étendent sur plus de 7 kms
sur la rive ouest du Gange qui forme un large croissant. Sur la rive opposée, le rond rouge du soleil apparaît chaque matin au-dessus des brumes. Les eaux frémissent sous les premiers rayons et s'habillent d'une lumière rouge et or scintillante. La pierre des temples et des vieux palais reflète une lumière dorée de début du jour, de début du monde. Un concert de cloches accueille cet instant, les pèlerins font un signe avec les paumes jointes en direction du soleil, et une grande sérénité enveloppe le lieu. On entend les dhobis (blanchisseurs) frapper le linge sur des pierres en rythmant leurs efforts par des "han". Sur le ghat principal, les pèlerins de plus en plus nombreux se baignent dans les eaux, pratiquant leur rituel, se lavant, chahutant, dans une atmosphère joyeuse et recueillie au milieu du bruit de l'eau qu'on éclabousse, tandis que les prêtres officient sous les parasols délabrés. Parfois, on peut apercevoir le plataniste, dauphin du Gange de 2 mètres de long pour 80 kilos en moyenne. Plus haut, quelques femmes étendent au soleil les saris au milieu des roucoulements des pigeons et des chants des oiseaux sur les promontoirs. Des cloches tintent à l'entrée des temples et un bandonéon entame un refrain lancinant. L'après-midi, quand le soleil est au zénith et que la chaleur est grande, la lumière sur les ghâts est plus directe et les eaux du Gange virent au bleu. Quelques vaches viennent faire la sieste près du fleuve. En fin d'après-midi, des pèlerins ou habitants profitent de la douceur du soleil couchant pour prendre un dernier bain et jouer avec les enfants. A la nuit tombée, le fleuve s'assombrit et reflète les premières lumières naissantes de la ville. Quelques pêcheurs sur leur barque tirent avantage de la fraîcheur sous le ciel rosi par les derniers rayons couchants. Au loin, un prêtre entonne un chant en sanskrit. Le fleuve est calme, mais son énergie reste fabuleuse, considérant que Bénarès est à 80 mètres d'altitude et qu'il doit encore parcourir 1300 kms avant d'atteindre la mer.  

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Ô Mère Gangâ ! co-épouse de la fille d'Himâlaya,
collier de perles dans la parure de la Terre,
hampe de l'étendard qui nous conduit au Ciel,
Ô Bhâgîrathî, je t'invoque !
Puisse mon corps périr après avoir vécu sur ta rive,
quand j'aurai bu ton onde pure,
que tes flots m'auront bercé,
que j'aurai posé sur toi mes regards et rappelé ton nom sur mes lèvres !

Valmiki (Ier s.) (9)

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     Si le Gange, avec ses 2750 km, n'est pas le plus long fleuve du monde,
son bassin s'étend sur près de 4 fois la France et son débit pendant la mousson l'apparente aux cinq ou six plus grands de la terre. Un habitant sur trois en Inde vit dans sa vallée ou son delta. Le Gange prend sa source sous le glacier de Gangotri à 3950 mètres d'altitude dans l'Himalaya. Vénéré par 800 millions d'hindous, il apporte le salut et s'y baigner lave de tout péché. Bien que le fleuve soit parfois destructeur, causant fréquemment des inondations pendant la mousson, aucun hymne ne contient la plus petite suggestion de ses pouvoirs dévastateurs. Le Gange est féminin, c'est la Mère Gange, (Ganga Mata), la mère de toutes les rivières, et chacune de ses gouttes est sainte et sacrée. Mais c'est à Bénarès qu'il atteint l'apogée de son destin. Ici, le fleuve dessine une longue boucle majestueuse. La rive ouest est une succession de quais et d'escaliers (ghats) menant vers le fleuve, au-dessus desquels se dressent des temples et d'anciens palais décrépits. Sur cette rive éminemment sacrée, la vie se déroule entre bains et rituels sacrés, actes de la vie quotidienne et petits commerces. L'autre rive, déserte et impure, est un réceptacle pour le soleil levant que les pèlerins attendent chaque jour avec bonheur. Merveilleuse géométrie naturelle... S'il est une histoire qui atteste de la sainteté du Gange et de son pouvoir de salvation, c'est bien celle de Vahika. Ce personnage odieux, joueur invétéré, avait tué une vache et frappé sa propre mère. Tué par un tigre dans la forêt, son âme fut jugée et pas une seule vertu ne fut trouvée pour contrebalancer ses péchés. Il fut condamné à l'enfer. Pendant ce temps, un des vautours qui avait commencé à dévorer son corps s'envola avec un os qui, lors d'une dispute avec un autre vautour, tomba par chance dans le Gange. Soudainement, alors qu'il était déjà aux portes de l'enfer, un chariot céleste arriva pour le conduire au paradis.(10) Le Gange est une rivière céleste, autant dire qu'il a fallu toute la patience et l'habileté des Dieux pour qu'elle daigne descendre sur terre. Dans la légende, les fils du roi Sagar furent un jour transformés en cendre par les pouvoirs d'un rishi irascible. Afin que leurs cendres soient un jour purifiées et que leurs âmes soient ainsi rachetées, il fut ordonné à leurs descendants d'amener la rivière Ganga sur la terre. Après des années de prières, Ganga y consentit, mais il fallait contenir sa fougue et sa force qui détruirait le monde. En priant Shiva de la retenir dans ses cheveux pendant sa chute, la rivière rejoignit ainsi la terre avec douceur, racheta tout les fils de Sagar lorsque son eau toucha leurs cendres, et atteignit enfin l'océan.(11) Chaque année, au mois de janvier, quand le Soleil entre dans Capricorne, plus de cent mille pèlerins se rendent sur l'île de Sagar, près de Calcutta, pour célébrer en se baignant dans les eaux la rencontre du Gange avec la mer.

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     J'appris un jour de vive voix que tous ces livres ne m'avaient offert que des plans fragmentaires du palais. La première connaissance à acquérir, douloureuse et réelle, était celle de ma prison. La première réalité à éprouver, c'était celle de mon ignorance, de ma vanité, de ma paresse, de tout ce qui me lie à la prison. Et quand à nouveau je regardai les images de ces trésors que, par la voie des livres et de l'intellect, l'Inde m'avait envoyés, je vis pourquoi ces messages nous restent incompris. Nous allons vers ces antiques et vivantes vérités avec nos attitudes psychiques d'Européens modernes, d'où de perpétuels malentendus.

René Daumal, (1941) (12)

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     Le Rajasthan, littéralement le Pays des Rois,
est la terre des Rajputs, un groupe de clans guerriers qui contrôla cette région durant 1000 ans. A l'indépendance de l'Inde, 23 états princiers furent réunis pour former l'état du Rajasthan. Étant une région de désert, cet état a gardé de son passé un exotisme et un romantisme inégalés en Inde, avec ses dromadaires, ses nombreux forts, palais et jardins, ses couleurs vives présentes partout, dans les turbans des hommes et les saris des femmes. A la pointe ouest du Rajasthan, s'élevant comme un mirage au dessus des sables blonds, le fort de Jaisalmer, construit en 1156, abrite la vieille ville où les havelis, superbes demeures construites jadis par de riches marchands, sont célèbres pour leurs façades délicatement sculptées. A partir du XIème siècle et jusqu'en 1728, Amber (près de Jaipur) fut la capitale du plus puissant des états Rajputs. Son fort superbe au sommet d'une colline, auquel on accède à dos d'éléphant par une rampe, offre une vue saisissante sur les très anciens monts Aravalli. Plus au sud, la petite ville de Pushkar, avec son lac, est sacrée pour les hindous car elle a, selon la mythologie, été créée par le dieu Brahma. Pushkar abrite une fois l'an (en novembre) un grand festival qui attire des centaines de milliers de nomades et de villageois pour la plus grande foire aux chameaux du monde. Il y a de la  majesté dans chaque homme et chaque femme du Rajasthan. Ils sont connus pour être entreprenants, plein de ressources et audacieux. De nombreuses histoires évoquent des actes de courage désespérés, même en face d'une mort certaine. Aujourd'hui encore, leur sens de l'honneur, de la famille et de la tradition reste intact, se manifestant parfois en faveur des causes les plus inattendues : Les membres de la communauté des Bishnoïs, non loin de Jodhpur, appliquent une non-violence totale envers tous les êtres vivants. Ils sont probablement la seule explication derrière la vie sauvage encore prospère dans cette région du Thar. Parmi les 29 règles qu'ils suivent figurent un mode de vie basé sur des principes écologiques, le respect pour tous les animaux, et la protection des antilopes en particulier. Les femmes Bishnois sont connues pour nourrir au sein les faons et leurs hommes ont laissé leur vie en tentant de sauver des antilopes. N'ayant pas de temple, le Khejri est leur arbre sacré. Il fournit de l'ombre et du fourrage, et les coques de ses fruits réduites en poussière entrent dans la composition du curry. En outre, ses racines profondes empêchent le désert de gagner du terrain. Quand, en 1778, un haut fonctionnaire de l'Etat de Jodhpur vint avec ses troupes couper des arbres Khejri pour quelque but officiel, la communauté tenta de s'y opposer. Une à une, 363 personnes donnèrent leur vie pour sauver leurs arbres sacrés. Cette tuerie aboutit à un ordre royal interdisant de couper des arbres sur les terres Bishnoïs, et chaque année depuis, la communauté rend hommage à ce sacrifice en plantant 363 arbres dans la région.(13)
   

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     Cette immense population d'illettrés qui baguenaudent dans les temples sans nombre et se prosternent dans la poussière, au pied d'idoles gigantesques, sans se douter d'aucun destin mondial ni même indien, cette fourmilière humaine qui, dévastée par la misère, continue obstinément d'honorer ses dieux et ses déesses, bien que selon nos normes ils ne la secourent pas, mais se jouent d'elle et pipent les cartes et les dés de la vie, cette vieille, très vieille mendiante aux membres gangrenés, serait la Mère divine, serait finalement notre mère à tous et notre rédemptrice ?

Alexandre Kalda (1995) (14)

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     L'Inde du Sud, et plus particulièrement le Tamil Nadu, est au coeur de la culture et de la tradition dravidienne. Son histoire remonte au temps où, poussées par l'invasion des Aryens au nord, les populations dravidiennes se réfugièrent à l'extrême sud de la péninsule. Plusieurs royaumes s'y succédèrent, les Pallava, les Chola, et les Pandya. Le Tamil Nadu possède une culture très ancienne, née d'une tradition et d'une population profondément hindoues. Sa littérature remonte à plus de deux mille ans et fait du tamoul la deuxième langue littéraire ancienne en Inde après le sanskrit. La musique, sous sa forme carnatique, et la danse classique comme le Bharata Natyam, tiennent aussi une place prépondérante, notamment à Chennai, capitale culturelle et un des bastions du cinéma indien, qui s'en fait leur écho. Cet état est aussi caractérisé par les tours sculptées et colorées (gopuram) de ses immenses temples à Trichy, Madurai, Kanchipuram, et Tanjore. Les festivals ont également une grande importance, comme "Pongal", qui célèbre la récolte du riz par des festivités qui rassemblent tout le village pendant trois jours. On honore le dieu de la pluie, le soleil, et le bétail qui est abondamment décoré de fleurs. Tout le monde est remercié pour le travail dur dans les champs. Le Kerala, étroite bande côtière fertile à l'extrémité sud-ouest de l'Inde, est un état grand comme la Suisse de 33 millions d'habitants. Bordée à l'est par une chaîne de montagnes, cette région fut protégée des invasions du reste de l'Inde mais a néanmoins une longue histoire de contact avec le monde extérieur. La ville de Cochin, également connue sous le nom de "Reine de la mer d'Arabie", est la capitale industrielle et commerciale du Kerala. C'est là que les anciens marins d'Arabie, de Chine et d'Europe ont débarqué à la recherche d'épices, contribuant à l'histoire culturelle de la région. Le Kathakali est une danse classique très populaire au Kerala, dansée principalement par des hommes et dont l'origine remonte à plus de 1500 ans. A travers des mouvements du visage expressifs et des gestes des mains (mudras), les acteurs incarnent des personnages de la mythologie indienne (dieux, démons, simples humains), et les chanteurs font le dialogue. Un maquillage élaboré est nécessaire avant chaque représentation. Les lagunes du Kerala s'étendent sur près de 1900 kms pour une côte longue de 700 kms seulement. Ce sont des lacs intérieurs reliés par des canaux et les deltas de 44 rivières. Les voyages en bateaux sur ces étendues d'eau tranquilles, bordées de cocotiers, vous plongent dans la vie des villages, entre les activités de pêche, les travaux de la ferme et les transports de marchandises. 30 % du Kerala est couvert de forêts tropicales, particulièrement les coteaux de la chaîne de montagnes où se situe le Parc National de Periyar, une des plus grandes réserves de vie sauvage en Inde. Plus de 1800 plantes à fleurs s'y épanouissent, 143 sortes d'orchidées et de nombreuses espèces de mammifères, du tigre à l'écureuil volant, de l'ours au magnifique macaque ouanderou en voie de disparition.

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     "L'Inde est la terre des rêves. L'Inde a toujours rêvé — plus encore de cette Plénitude qui est le but ultime de l'homme. Cela a permis à l'Inde d'être plus créative dans l'histoire que n'importe quelle autre nation. Ainsi l'effervescence des mythes et des légendes, des religions et des philosophies, des musiques, des danses, et les différents styles d'architecture."

Hegel (1770-1831) (15)

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      Les monuments sont splendides en Inde, d'une grande richesse et d'une grande diversité, nourris de l'immense culture de ce pays, de sa foisonnante mythologie qui voit jour au travers des innombrables sculptures. Ils sont les témoins silencieux des multiples invasions, colonisations et petits royaumes de passage. "Une larme sur la joue du temps." C'est ainsi que le grand poète indien Tagore évoquait le Taj Mahal, magnifique mausolée de marbre blanc incrusté de pierres précieuses. L'empereur Shah Jahan le fit construire en 1631 à la mémoire de sa défunte épouse, et ses proportions parfaites peuvent être admirées depuis le jardin persan qui l'entoure. Le grand Stupa de Sanchi, construit par l'empereur Ashoka au IIIème s. av. J.-C. est la plus vieille structure de pierre en Inde. Ajoutés au Ier s. av. J.-C., les quatre portiques (toranas) qui l'entourent sont une des plus belles expressions de l'art boudhiste ancien. A Ellora, trente quatre grottes hindoues, bouddhistes et jaïns ont été sculptées dans la colline entre le Vème et le VIIIème siècle. La plus remarquable est le Temple Kailash, fantastique édifice sculpté à la main dans un seul bloc de pierre en partant du haut vers le bas. Près de cent années furent nécessaires pour dégager un quart de millions de tonnes de roche, et produire ce qui reste à ce jour le plus grand monolithe au monde et une merveille de délicatesse architecturale. La cité antique de Vijayanagar à Hampi fut la capitale d'un des plus grands empires hindous entre le XIVème et le XVIème siècle. L'ambassadeur persan Abdu'r-Razzaq la visita en 1443 : "La cité de Vijayanagar est telle que la pupille de l'oeil n'a jamais vu un endroit pareil et l'oreille de l'intelligence n'a jamais été informé qu'il existât quelque chose d'égal dans le monde." Cette ville de 30 km2 fut pillée et réduite en miettes en six mois par les assauts musulmans. Ses ruines éparpillées s'étalent dans un paysage magique de collines de granit et de champs de bananes luxuriants. Les vieilles pierres sont partout en Inde, polies par le temps et par l'usage, souvent en ruines du fait des pillages et des destructions successives, victimes aussi des assauts du climat et de la pollution, du manque de moyens pour les conserver. Citons encore le Temple d'or d'Amritsar au Penjab, principal sanctuaire du sikhisme, les temples jaïns de Dilwara au Mont Abu dans le Rajasthan, et l'art inégalable de leurs sculptures sur marbre, le Temple du Soleil à Konarak (Orissa), dont l'immense tour s'est jadis effondrée, et qui se représente porté sur les immenses roues d'un char tiré par 7 chevaux. Tous les monuments de l'Inde ne sont cependant pas aussi imposants. Au Sikkim, dans le monastère tibétain de Rumtek, le Dieu Ganesh est peint à l'entrée avec mission de protéger l'édifice. Dans la pénombre des grottes de l'île d'Elephanta, près de Bombay, a été sculpté un magnifique buste tricéphale de Shiva, et l'on oublierait facilement la "colonne de fer" à l'ombre de l'impressionnant Qutab Minar à New Delhi, si l'on ne savait qu'elle a été construite il y a 1700 ans et n'a, en dépit des moussons, jamais connu la rouille. Un fier hommage au talent et à la connaissance des anciens artisans métallurgistes hindous.

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« Quand, à la vue d'objets charmants,
A l'écoute de sons suaves,
Un être, heureux pourtant, est saisi de tristesse,
Il faut qu'à son insu son esprit se souvienne,
Arrêtées en son coeur,
Des tendres passions de ses vies antérieures. »

Kalidasa (Vème s.) (16)

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     Le village de Khajuraho, jadis connu sous le nom de "Khajjurpura", dérive son nom de l'arbre Khajur (dattier) abondant dans cette région. Il ne serait qu'un petit village anonyme dans la campagne reculée de l'Inde centrale, s'il n'avait été le théâtre, entre 950 et 1050 après J.-C., d'une étonnante floraison artistique. En effet, c'est ici que la dynastie des Chandelas construisit 85 temples dont seulement 22 ont survécu à ce jour. Khajuraho est ainsi devenu un centre touristique majeur dans le monde, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.  Ses temples doivent principalement leur notoriété à leurs magnifiques sculptures, ainsi qu’à leur harmonie et légèreté architecturale. Bhagwat Shah dit à leur propos: « L'élégance et la grâce semble s'être écoulées de la transpiration des sculpteurs. Leurs mains patientes transformant même les aspects les plus banals de la vie en un art inégalé. Par exemple, une jeune fille gracile s’étire langoureusement dans le matin, une autre essore tendrement l'eau de ses longs cheveux après une baignade rafraîchissante. »(17) Mais c'est en particulier grâce aux très nombreuses descriptions de scènes érotiques que Khajuraho exerce bien injustement son attraction, car la représentation du sexe représente seulement une petite fraction des sculptures. Le choix d’un site peu accessible par les bâtisseurs sauva ces temples d’une destruction certaine par l’invasion moghole. Mais c'est un autre danger qui les guette aujourd’hui : ils souffrent du bruit et des vibrations de l’aéoroport tout proche et de leur nouvelle accessibilité…

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    Gardons ceci en mémoire : l'avenir de l'Inde dépend de ce qu'elle est, mais tout autant de ce qui lui sera demandé.
.../...
Si l'on demande quelles richesses intimes l'Inde apporte pour aider à la réalisation d'une civilisation mondiale, alors, du point de vue indien, la réponse se doit trouver dans ses religions et sa philosophie, et dans l'application faite constamment par elle de la théorie abstraite à la pratique de la vie.

Ananda Coomaraswamy (1922) (18)

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     Le royaume du Népal s'étend tout en longueur au coeur de l'immense chaîne de l'Himalaya entre l'Inde, au sud, et la province du Tibet, au nord. Près de 25 millions d'habitants, majoritairement hindous, composent une mosaïque d'ethnies cohabitant avec harmonie. Située à 1400 mètres d'altitude, la vallée de Katmandou est le centre historique et culturel du pays. Si l'hindouisme est majoritaire au Népal, le bouddhisme tient également une place prépondérante par la renommée de ses monuments. Le Stupa de Swayambhunath est le plus ancien et le plus énigmatique de tous les lieux saints de la vallée de Katmandou. Perché sur une colline boisée, son dôme blanc et sa tour dorée sont visibles de loin. Chaque matin, des centaines de pèlerins gravissent les 365 marches qui y conduisent, car ce lieu est vénéré pour être le plus sacré de tout l'Himalaya. Une inscription sur une pierre atteste que le Stupa était déjà une destination de pèlerinage bouddhiste dès le Vème siècle. Fondée en 889, Bhaktapur (ou Bhadgaon), une des nombreuses villes autour de la capitale, connut son heure de prospérité sous la dynastie des Mallas qui régnèrent sur la vallée entre le XIIème et le XIVème siècle. Dépourvue de circulation motorisée, c'est une ville calme dont l'architecture et l'art ancien, sa communauté de fermiers et d'artisans potiers ou tisseurs, ses places et allées transformées en terrain de jeux par les enfants, lui donnent un air médiéval loin des vagues de la civilisation occidentale. Construit en 1702, le temple de Nyatapola est, avec ses cinq étages, la pagode la plus haute du Népal, célèbre pour sa finesse architecturale et les imposantes statues qui longent l'escalier menant à l'entrée. A l'ouest du Népal se trouve la petite ville de Pokhara, point de départ de nombreux trekkings dans la région. C'est l'occasion de découvrir la vie des paysans népalais, les nombreux villages accrochés au flanc des montagnes et les cultures en terrasse à perte de vue. Des forêts denses d'acacias et de bambous font place plus haut aux conifères et aux rhododendrons géants. A plus de 4000 mètres, le sanctuaire de l'Annapurna constitue un amphithéâtre naturel entre la magnifique face sud de l'Annapurna, célèbre aux alpinistes, et la beauté mystérieuse du Machhapuchhare, montagne sacrée dont l'accès au sommet est interdit. Ces deux géants font partie de la centaine de sommets de plus de 7000 mètres au Népal dont huit dépassent les 8000 mètres. Pour les amoureux de la montagne, ce pays essentiellement agraire est d'une beauté confondante, mais il reste, malgré l'afflux toujours plus important de visiteurs, un des plus pauvres au monde.

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Dans ce pays immense
Il est un petit tas de ruines
Quelque cité antique
Où dans les temps anciens
De sa splendeur passée
Venait parfois Bouddha
Venait parfois aussi
Le tigre

Kedarnath Singh (19)

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Sources :
Textes de
Alain Joly.
Pour les citations, se reporter aux notes ci-après :

Notes :
(
1) "Les Chemins de la Ferveur" (p.5) de Jean Biès - Editions Terre du Ciel, 1995.
(2)
"Poèmes antiques" de Leconte de Lisle - (Extrait du poème "Bhagavat" p.42) - NRF, 1994.
(3)
"Littérature française et pensée hindoue des origines à 1950" (p.12) de Jean Biès - Librairie C. Klincksieck, 1974.
(4) "L'Inde Tamoule" (p.14) de Pierre Suau, S. J. (en visite dans la mission de Maduré) - H. Oudin Editeur, 1900.
(5)
"La philosophie indienne" (p.349) de H. De Glasenapp - (Traduction de A.-M. Esnoul) - Editions Payot, 1951.
(6)
Avant-propos de Romain Rolland (1922) dans "La Danse de Shiva" (p.14) de Ananda Coomaraswamy (14 essais sur l'Inde) - Tradition Universelle - Editions AWAC, 1979.
(7)
"Dans l'Inde" (p.99) de André Chevrillon - Librairie Hachette, 1920.
(8)
"Banaras City of Light" (p.176) de Diana L. Eck - (Extrait traduit par Alain Joly) - Columbia University Press, 1999. (from the work of E. B. Havell : Benares, the sacred city. p.90).
(9)
"Hymnes à la Déesse" traduits du sanscrit par Arthur et Ellen Avalon (Traduction française de Jean Buhot) - "Hymne au Gange" (p.69) - Editions Bossard, 1923.
(10)
"Banaras City of Light" (p.216) de Diana L. Eck (Kâshî Khanda 28.38-83) - (histoire librement traduite et abrégée par Alain Joly) - Columbia University Press, 1999.
(11) (13)
Pour une meilleure connaissance du mythe de la descente du Gange et de la vie des Bishnois, cliquez ici.
(12)
"Approches de l'Inde" (oeuvre collective, p.197) - Extrait de l'étude de René Daumal : "Pour approcher l'art poétique hindou" - Les Cahiers du Sud, 1949.
(14)
"Promenade en Inde" (p.131) d'Alexandre Kalda - Editions Grasset, 1996.
(15)
Emprunté au site "A Tribute to Hinduism" (www.atributetohinduism.com/quotes21_40.htm) - (Extrait traduit par Alain Joly).
(16) "Le théâtre de Kâlidâsa" (p.163) (dans "Sakuntalâ au signe de reconnaissance"). Traduit du sanskrit et du prâkrit par Lyne Bansat-Boudon. NRF, 1996.
(17) Emprunté au site de M. Bhagwat Shah (www.geocities.com/Athens/7830/normal.htm) - (Extrait traduit par Alain Joly).
(18) "La Danse de Shiva" (pp.45 & 248) de Ananda Coomaraswamy (14 essais sur l'Inde) - Tradition Universelle - Editions AWAC, 1979.
(19) Revue europe d'avril 2001, (p.296) - Littératures de l'Inde, (Nouvelles et poésie) - europe, 4 rue Marie Rose. 75014 Paris.

Éléments biographiques :
(1) Les Purânas (IVe-XIVe s.), au nombre de 18, sont des textes sanskrits anonymes qui célèbrent les dieux de l’hindouisme, ou la création de l'univers comme dans le Brahma-Purâna.
(2)
 Leconte de Lisle, poète français (1818-1894) ; chef de l’école parnassienne : Poèmes antiques (1852), Poèmes barbares (1862). Académie française (1886).
(3) Jean Biès, écrivain et poète français, est né à Bordeaux en 1933. Son oeuvre se réfère essentiellement aux enseignements initiatiques de l'Orient et de l'Occident.
(5) H. De Glasenapp fut un des meilleurs connaisseurs de la philosophie indienne, professeur d'Indologie et d'histoire des religions à l'Université de Tübingen en Allemagne.
(6) Romain Rolland (1866-1944), écrivain français. Prix Nobel de littérature en 1915. Fonda la revue Europe en 1923. Il oeuvra à la réconciliation des deux génies Indien et Occidental.
(7) André Chevrillon (1864-1957), écrivain français, académicien (1920). Grand voyageur, il parcourut le monde, séjournant aux Indes, en Amérique, en Afrique du Nord et en Palestine.
(8) E. B. Havell, historien de l'art britannique. Il fut le principal de la Calcutta Art School et le responsable de la Calcutta Art Gallery en 1896, fonda la India Society en 1910.
(9) Valmiki, sage et poète hindou dont l'existence est incertaine. La tradition le fait vivre au Vème s. av. J.-C. et lui attribue notamment la rédaction du Ramayana.
(12) René Daumal, écrivain et poète français (1908-1944). Il publia des études reconnues sur des sujets hindous, et sa connaissance du sanskrit, qu'il apprit seul, tenait du prodige.
(14) Alexandre Kalda (1942-1996), écrivain français, vécut et enseigna pendant 20 ans dans l'ashram fondé par Sri Aurobindo.
(15) Hegel, philosophe allemand (1770-1831). S'intéressa un temps aux philosophies bouddhiste et indienne.
(16) Dramaturge et poète, Kâlidâsa est considéré comme le plus illustre auteur classique de littérature sanskrite et vécut dans le nord de l'Inde vers le Vème siècle.
(18) Ananda Coomaraswamy (1877-1947), célèbre historien de l'art indien, fut conservateur au Musée de Boston. L'un des meilleurs interprètes de la tradition hindoue en Occident.
(19) Kedarnath Singh, poète indien contemporain, est né en 1934. Plusieurs prix littéraires. Enseigna notamment à Bénarès et à New Delhi.

 

 


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