Deux grandes épopées de l'Inde et de l'Asie du Sud-Est


Le Mahabharata et Le Ramayana sont en Inde les deux fleurons de la littérature Itihasa, terme qui, en sanskrit, signifie "cela s'est réellement passé", (Histoire en hindi). On pourrait s'étonner de cette classification, ces deux épopées n'étant pas un modèle de véracité historique, y voir la preuve supplémentaire du célèbre dédain des indiens envers l'Histoire (conséquence de leur vision cyclique et non linéaire du temps). Or, à bien y regarder, ce sont eux qui ont raison, car dans le coeur et dans l'imaginaire des indiens, les péripéties du Mahabharata et du Ramayana ont réellement existé. A ce titre, elles ont imprégné la société et la culture indienne au moins autant que les conquêtes mogholes ou la colonisation britannique. L'écrivain ceylanais Anil de Silva écrit à ce sujet : «Les poèmes épiques sont à la fois, histoire, mythe et folklore, et leur attrait éternel, leur influence sur les valeurs morales, éthiques et religieuses ont modelé, pendant des générations, la vie quotidienne de millions d'hommes et de femmes. »(1).
 

 

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    Je pense sincèrement que, de tous les sujets qui existent — y compris la totalité, de l'oeuvre de Shakespeare — , le mythe le plus riche, le plus dense et le plus complet, c'est Le Mahâbhârata. En Inde, on dit : « Tout ce qui n'est pas dans Le Mahâbhârata ne se trouve nulle part. » Je suis d'accord. 

Peter Brook, (2)

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Le Mahabharata et le Ramayana
De Arthur L. Basham
Reproduit du "Courrier de l’UNESCO", décembre 1967, avec la permission de l’UNESCO. 
 

     La vie religieuse et culturelle de tout le sous-continent indien et d'une bonne partie du reste de l'Asie a été profondément influencée par les deux grands poèmes épiques de l'hindouisme, le Mahabharata et le Ramayana. Même en négligeant leur mérite proprement littéraire, qui est très grand quels que soient les critères adoptés, ils sont parmi les poèmes les plus importants du monde.

     Des deux poèmes, c'est le Mahabharata qui est pour l'essentiel le plus ancien, car son thème central provient de la période obscure qui suivit la composition du Rig Véda, le premier grand texte littéraire de l'Inde. Quelques-uns des noms des princes, sages et prêtres mentionnés dans le Mahabharata se trouvent aussi dans des sources datant de la fin de la période védique, et le thème du poème a pu se développer autour de la tradition d'une grande bataille qui se serait passée vers 900 av. J.-C. Mais avec les siècles l'histoire a été tellement allongée et développée par l'introduction de nouveaux personnages et de nouveaux épisodes qu'il n'est plus possible maintenant de définir son noyau historique. Il y a même des raisons de croire que le héros divin Krishna, qui joue un rôle si important dans l'histoire telle que nous la connaissons, est une interpolation et n'existait pas dans la tradition martiale qui a donné naissance au poème. D'après des références trouvées dans d'autres textes sanskrits, il semble que l'histoire, sous une forme peu différente de celle que nous connaissons maintenant, était courante dans l'Inde du Nord un siècle ou deux avant l'ère chrétienne et peut-être dès 400 av. J.-C.
     L'histoire du Mahabharata est compliquée. Comme les histoires grecques de la guerre de Troie qui ont donné naissance à l'Iliade, et comme le cycle des mythes et légendes germaniques qui se sont cristallisées dans le Nibelungenlied, le poème indien raconte une querelle violente qui est devenue une guerre d'extermination. Les cinq fils de Pandou sont injustement spoliés de leur royaume ancestral par leurs méchants cousins, les Kaurava, et le reprennent après une bataille effroyable dans laquelle tous leurs ennemis et presque tous leurs amis sont massacrés. Les parties narratives du poème évoquent un âge héroïque, où les vertus viriles de bravoure, de loyauté et de franchise sont particulièrement appréciées. Les héros, bons ou mauvais, ne refusent jamais un défi — qu'on les convie au combat, à un concours d'adresse ou à des jeux de hasard — et il est rare que les personnages principaux se montrent vraiment poltrons. L'atmosphère du récit principal est celle d'une société venant de dépasser le stade de l'organisation tribale, dans laquelle la loyauté de l'individu envers son chef et la tribu est une qualité essentielle.
     Mais le Mahabharata tel qu'il nous est parvenu contient plus que le récit poétique d'une guerre légendaire. Il fourmille d'interpolations de toutes sortes, ajoutées longtemps après la composition du récit principal. La plus longue est le Çanti Parvan, le 12ème des 18 livres ou chants composant le poème et qui n'est pas, loin de là, le plus court de ces chants. La longue agonie, après sa blessure, de Bhishma, conseiller des Kaurava, sert de prétexte à une longue série de passages didactiques sur de nombreux aspects de la politique, de la morale et de la religion. De même Youdhichthira, l'aîné des cinq héros, qui est un joueur passionné mais malhabile et dont le vice entraîne lui-même et ses frères en exil, sert de prétexte à l'inclusion de la longue histoire du roi Nala, plus ancien encore et possédé lui aussi par le démon du jeu, qui perdit sa femme et son royaume aux dés et finit par les retrouver après de nombreuses aventures. Cette interpolation, rédigée en vers faciles qui coulent naturellement, constitue souvent pour l'étudiant la première introduction à la littérature sanskrite dans le texte original. Son style et son contenu semblent indiquer qu'elle est au moins aussi ancienne que le thème principal du poème et remonte au temps des petits royaumes semi-tribaux d'avant l'époque de Bouddha.
     La plus importante interpolation du Mahabharata est incontestablement la Bhagavad-Gita, long poème religieux qui est, de tous les textes sanskrits, celui qui a eu le plus d'influence sur l'hindouisme moderne. C'est probablement, de toute la littérature sanskrite, l'ouvrage le plus connu en dehors de l'Inde, qui a été traduit dans de nombreuses langues et lu par des millions de personnes qui ne connaissent rien d'autre du poème dont il fait partie. Le prétexte pour son inclusion est fourni, juste avant le commencement de la grande bataille, par les doutes d'Ardjouna, le second des cinq héros, à l'idée de combattre sa propre famille et ses amis. Son mentor Krishna renforce sa résolution au moyen de ce long poème religieux, qui peut lui-même provenir de l'assemblage de vers puisés à plus d'une source. C'est là que Krishna se révèle comme une incarnation du grand dieu Vishnou.
     Les interpolations plus brèves sont nombreuses et comprennent par exemple la belle et célèbre légende de Savitri, la fidèle épouse qui sauve son mari des mains du roi de la mort ; l'histoire de Rama, bref résumé de l'autre grand poème épique hindou ; et l'histoire de Shakountala, dans une version assez différente du thème choisi par Kalidasa. Ces nombreuses interpolations, narratives ou didactiques, semblent avoir été incorporées au texte du Mahabharata par divers copistes au cours des cinq siècles qui séparent l'empire Maurya de l'empire Goupta, c'est-à-dire à peu près entre 200 av. J.-C. et 300 après. Vers 500 de l'ère chrétienne, le poème épique existait en entier sous une forme voisine de sa forme actuelle. On peut déterminer la date d'achèvement d'après les listes de tribus et de peuplades qui se rencontrent çà et là dans le texte. Ces listes mentionnent les Huna (Huns Hephtalites ou Huns Blancs), qui n'ont guère pu être connus des Indiens avant 400, date à laquelle ils étaient établis en Bactriane, mais ne parlent pas d'autres peuplades telles que les Gourjara, qui n'apparaissent qu'au sixième siècle. Mais, même après que le texte fût fixé sous sa forme canonique, les manuscrits subirent de nombreuses modifications et interpolations mineures, et on a pu identifier trois principales traditions du texte du Mahabharata. Maintenant la magnifique édition du Bhandarkar Oriental Research Institute de Pouna, aboutissement des travaux de nombreux savants pendant plus  de quarante ans, vient de fournir du poème un texte authentique, tel qu'il existait à la fin de la période Goupta.
     A la suite des nombreuses adjonctions qu'il a reçues, le Mahabharata est beaucoup plus qu'un récit en vers, bien qu'il soit possible d'isoler le récit des nombreuses interpolations et de le présenter comme un poème héroïque. C'est le plus long poème du monde, comptant près de 100000 distiques d'au moins 32 syllabes chacun ; il a été justement appelé une encyclopédie de l'hindouisme à ses débuts. Le Mahabharata traite de presque tous les aspects de la vie religieuse, politique et sociale de l'Inde de ce temps, en général du point de vue du brahmane orthodoxe. Il contient de nombreux éléments didactiques à partir desquels se sont développés les Dharmaçastra, recueils de lois et préceptes, et les Pourana, longs poèmes sur les mythes, légendes et pratiques religieuses qui ont été composés à partir de la période Goupta. De sorte que, même si le récit lui-même n'a pas de valeur historique, le poème a un intérêt capital pour l'historien.
     L'abondance des interpolations didactiques, qui a allongé le poème au point de le rendre si peu maniable, a de ce fait quelque peu diminué sa popularité. Mais le récit principal est universellement connu des Hindous de toute condition, et des auteurs plus récents ont composé, à partir de ses épisodes, de nombreux poèmes, pièces de théâtre et histoires en prose, tant en sanskrit que dans les langues modernes de l'Inde. Des versions abrégées du Mahabharata, omettant une grande partie des interpolations, existent dans la plupart des langues de l'Inde et du Sud-Est asiatique, et l'histoire des cinq héros, considérablement modifiée pour s'adapter aux goûts et traditions locaux, est toujours populaire dans le "wayang", le théâtre d'ombres indonésien. Cependant, à part les pandits hindous et les étudiants sérieux de l'hindouisme, bien rares sont ceux qui ont lu le Mahabharata en entier, même en traduction ; et, dans la forme sous laquelle nous le connaissons, il ne pourra jamais devenir un "classique populaire". Mais dans l'Inde il a longtemps constitué une mine de matériaux pour les auteurs plus tardifs et il l'est encore de nos jours.

     Le deuxième grand poème épique, le Ramayana, diffère du Mahabharata à la fois par son thème et par son caractère. Il raconte l'histoire du vertueux prince Rama, injustement exilé par son père, Daçaratha, roi d'Ayodhya. Accompagné de sa femme, la belle Sita, et de son loyal frère cadet Lakshmana, il se réfugie dans les forêts sauvages de l'Inde centrale et méridionale, où il arrive à tous trois de nombreuses aventures, dont la plus marquante est l'enlèvement de Sita par Ravana, roi des démons de Ceylan, et sa délivrance, en fin de compte, par les deux frères aidés d'une armée de singes. A la fin Rama retrouve le royaume de ses ancêtres. L'histoire ne finit cependant pas bien, car Rama est contraint, pour satisfaire l'opinion publique, de se séparer de Sita, qui a perdu sa pureté rituelle en habitant la maison d'un autre homme, bien qu'elle soit restée dans sa captivité parfaitement chaste et fidèle à son mari.
     Le Ramayana est le récit, enrichi de mille prodiges, des aventures merveilleuses d'un héros presque surnaturel ; il est écrit dans une langue de cour élégante. Ce n'est pas l'Iliade, ni même l'Enéide qu'il faut évoquer, si l'on veut lui trouver des homologues européens, mais plutôt des oeuvres comme "Parsifal", de Wolfram, ou peut-être "Roland furieux", de l'Arioste. Le merveilleux et le surnaturel hantent plus qu'ailleurs le premier et le dernier livres, où Rama, le héros du poème, s'avère être une incarnation du grand dieu Vishnou, qui a pris forme humaine pour sauver le monde des tourments que lui faisaient subir les démons. Si bien que Rama est encore adoré comme un dieu, et que le Ramayana est tenu pour un texte sacré. Il comporte nombre de passages tragiques et émouvants, et se révèle une remarquable profondeur psychologique. Il enseigne aussi les vertus du courage, de la loyauté, de la foi, du pardon et de la solidarité.
     Le Ramayana ne contient pas d'interpolations très longues et il donne, par son style et son contenu, un sentiment d'unité beaucoup plus grand que le Mahabharata. D'autre part, sa longueur totale n'est même pas le quart de celle de l'autre poème. La composition est de caractère plus littéraire, et le nombre des comparaisons et des métaphores rappelle la poésie sanskrite classique des cours comme celle qu'écrivait Kalidasa. Le récit est interrompu par de longs passages descriptifs, qui comprennent de beaux tableaux des saisons indiennes, devenus par la suite des éléments habituels et formels des poèmes épiques de cour en sanskrit (Kavya). Le récit de l'exil de Rama, par exemple, contient de magnifiques passages descriptifs ; ainsi quand Rama décrit la saison des pluies :
     "Vois combien plus charmantes à présent sont les forêts vertes sous la pluie continue, gaies de la danse des paons. Les nuages grondants, sous le faix pesant de l'eau, reposent sur les pics, où les accompagnent les grues qui, volant en file, à la joie des nuages, semblent une guirlande de lotus que pousse le vent. L'herbe verte et les fleurs couvrent la chaude terre comme une dame enroulée dans un châle multicolore."
     Les copistes ont introduit ultérieurement des éléments provenant de nombreuses sources dans le récit du Mahabharata qui, bien qu'il soit attribué à un seul auteur, le sage Vyasa, et qu'il soit rédigé dans un sanskrit généralement correct, possède certains caractères de littérature populaire anonyme. Le Ramayana est lui aussi attribué à un auteur unique, le sage Valmiki, qui est présenté dans le premier et le dernier chant du poème comme un contemporain du héros et comme le protecteur de Sita quand elle est renvoyée, enceinte, par son mari. Mais le Ramayana est clairement, lui aussi, l'oeuvre de plus d'un auteur, bien que sa composition ne soit pas d'une complexité aussi déconcertante que celle de l'autre poème. Le style du premier et du dernier chant présente des différences significatives avec celui des cinq chants centraux. Ceux-ci forment à eux seuls une histoire complète et pourraient fort bien se passer des deux autres. A part un petit nombre d'interpolations évidentes, ils traitent Rama comme un héros mortel, alors que dans le premier et le dernier chant il est entièrement divin, une incarnation du grand dieu Vishnou. De nombreux autres arguments montrent avec une quasi-certitude que deux auteurs au moins et probablement trois ont contribué à donner au Ramayana sa forme actuelle. Mais la partie la plus importante de l'histoire est l'oeuvre d'un seul homme, un poète conscient de son talent, beaucoup plus évolué et sensible que les bardes anonymes du récit du Mahabharata.
     Puisque le résumé de l'histoire du Ramayana se trouve dans le Mahabharata, on peut en déduire que le premier existait déjà quand prit fin l'adjonction d'interpolations au second. Mais cela n'empêche pas que le Ramayana semble plus récent que le thème du Mahabharata, et sa partie centrale a pu n'être composée que vers le commencement de l'ère chrétienne. La capitale des Kaurava, Hastinapoura, autour de laquelle se déroule l'histoire du Mahabharata, est dans la partie occidentale du bassin du Gange, à quelque 80 kilomètres au nord de l'emplacement de l'actuelle Delhi. Ayodhya, la capitale de Rama, est dans la partie orientale de l'Uttar Pradesh, et la partie occidentale du sous-continent ne joue qu'un rôle restreint dans l'histoire du Ramayana. Dans le Mahabharata, le Deccan et le sud dravidien de l'Inde sont à peine mentionnés, sauf dans des listes de noms de lieux et de peuplades qui ont été évidemment ajoutées ou complétées au cours des siècles où le poème s'est développé. Dans le Ramayana, ces régions, ainsi que Ceylan, jouent un rôle essentiel dans l'histoire, bien qu'elles soient décrites comme des terres sombres et sauvages, essentiellement habitées par des démons et des singes qui parlent et agissent comme des hommes. La cour de Dasaratha, dans le Ramayana, est celle d'un roi hindou typique de l'époque classique, non pas celle d'un chef comme celui que nous rencontrons dans l'histoire du Mahabharata et qui n'est que le premier entre ses égaux peu disciplinés. Bien que la tradition hindouiste place Rama plusieurs milliers d'années avant les héros du Mahabharata, le Ramayana reflète un état bien plus avancé de la culture hindoue que le Mahabharata.
     Une version étrange et très édulcorée de l'histoire, conservée dans les traditions du bouddhisme Theravada, suggère qu'il y aurait réellement eu, à une certaine époque dans les siècles qui ont précédé la naissance de Bouddha, un roi nommé Dasaratha, dont le vertueux fils Rama aurait été exilé à tort et aurait en fin de compte retrouvé son royaume. Mais l'émouvante histoire de la capture de Sita par Ravana et de sa délivrance finale manque dans la version bouddhiste, ce qui suggère que le Ramayana, comme tant d'autres récits héroïques des temps anciens et médiévaux, est dû à la réunion de plusieurs sources et que certains des épisodes les plus dramatiques de l'histoire que nous connaissons n'avaient pas de place dans l'histoire originale. Comme le Mahabharata c'est une légende et non pas une page d'histoire écrite sobrement, ni même un reflet du processus historique de l'aryanisation du Deccan.
     On a maintenant, dans une large mesure, démêlé l'écheveau des origines des récits médiévaux de l'Europe tels que le Nibelungenlied et la Chanson de Roland, qui n'ont ni l'un ni l'autre, comme on l'a montré, de base historique sérieuse ; et il n'y a pas de raison pour que les poèmes épiques indiens aient plus de valeur historique que leurs homologues européens. Au lieu d'être de simples récits historiques, ils comptent parmi les plus grands poèmes de la littérature mondiale et, à ce titre, ont inspiré d'innombrables millions d'êtres humains pendant près de deux mille ans. Le Ramayana a fait sur l'âme de l'Inde hindouiste une impression encore plus profonde que le Mahabharata. Il a été traduit, ou plus souvent librement adapté, dans presque toutes les langues de l'Inde et dans la plupart des langues de l'Asie du Sud-Est. Ces versions ont adapté l'histoire de Rama aux cultures locales et l'ont intégrée aux traditions locales. Elle a été écoutée maintes fois par de nombreuses générations de paysans illetrés, qui, non seulement ont vibré à ses épisodes riches d'intérêt et souvent d'émotion, mais aussi ont puisé dans cette histoire, les exemples des vertus d'amour, de patience, d'obéissance, de courage et de véracité. Rama constitue depuis longtemps l'idéal viril pour les hindous, de même que Sita représente l'idéal féminin. Rama est toujours obéissant et respectueux envers son père et sa mère, plein d'amour et d'attention pour Sita, loyal et affectueux envers ses parents et amis, humblement respectueux des dieux, des prêtres et des sages, bienveillant et affable envers ses sujets, juste et miséricordieux envers ses ennemis. Sita, de son côté, montre une obéissance et une déférence sans bornes envers son mari et la famille de son mari et en même temps un grand courage. L'histoire de Rama fait depuis longtemps partie des traditions culturelles des pays bouddhistes que sont la Birmanie, la Thaïlande et le Cambodge. Les Malais et Indonésiens musulmans, qui avaient importé le Ramayana de l'Inde longtemps avant de se convertir à l'Islam, font encore leurs délices de l'ancien récit hindou, légèrement adapté aux exigences théologiques. La tradition musulmane de l'Inde et du Pakistan, en revanche, semble avoir rejeté les anciennes légendes en entier, bien qu'aux temps de l'empire Moghol on ait fait des adaptations en persan des deux poèmes.
     Il n'est pas douteux que la popularité durable des deux poèmes est due en grande partie au fait que l'un et l'autre furent adaptés à une époque très ancienne aux besoins de l'hindouisme vaichnavite. Selon la doctrine orthodoxe, Vishnou, le grand Dieu qui est l'auteur de toute la création, s'est incarné neuf fois dans des corps de mortels pour sauver le monde, et s'incarnera une dixième fois à la fin de cette ère, afin de ramener l'âge d'or. Des dix incarnations de Vishnou, celles qui font l'objet des cultes les plus répandus sont Rama et Krishna, l'un héros du Ramayana et l'autre du Mahabharata. C'est ainsi que les poèmes épiques de l'Inde sont devenus des livres sacrés, constituant en quelque sorte un Nouveau Testament par rapport à la littérature védique plus ancienne et dont l'attrait n'est pas aussi immédiat. Contrairement aux Védas, destinés seulement aux hommes des castes supérieures, surtout aux brahmanes, les poèmes épiques pouvaient être écoutés, lus et appris par tous, y compris femmes, enfants et intouchables. C'est pourquoi leur influence sur la vie religieuse de l'Inde a été finalement beaucoup plus grande que celle des Védas et des Oupanishads. Les fidèles de Krishna ont plusieurs autres textes classiques, notamment le Harivamça et le Bhagavata Pourana, pour soutenir leur foi. Mais pour ceux qui préfèrent adorer Dieu sous la forme de Rama, le Ramayana, dans ses nombreuses traductions et adaptations, est devenu une sorte de Bible. Le Ramayana en hindi de Toulsi Das est le seul texte religieux qui fit impression sur le Mahatma Gandhi dans son enfance, et dans son dernier souffle, c'est sous le nom de Rama qu'il invoqua Dieu. Il trouva aussi une autre grande source d'inspiration dans la Bhagavad-Gita.
     Si, dans les générations nouvelles, certains Indiens pensent qu'une grande partie des préceptes moraux des deux poèmes ne sont guère applicables aux conditions modernes et doutent de la théologie dont ils sont le reflet, cela n'empêchera pas que ces textes ne pourront jamais être oubliés, tant ils ont influencé la culture hindoue, et si grand reste leur mérite littéraire.
 

 
 

Source :
Reproduit du "Courrier de l’UNESCO", décembre 1967, avec la permission de l’UNESCO.

Notes :
(1) Anil de Silva dans "Rêve et pensée millénaires d'un continent" - "Le Courrier de l’UNESCO", décembre 1967.
(2) Peter Brook, éminent homme de théâtre anglais qui a mis en scène le Mahabharata - (Propos recueillis par Bernard Génin.) - Télérama n°2766.

Bio-bibliographie de l'auteur :
ARTHUR L. BASHAM est professeur des civilisations de l'Asie à l'Université nationale de Canberra, Australie. Il a enseigné à l'Université de Londres, où il a fait des conférences sur l'Histoire de l'Inde, et enseigné plus tard l'Histoire de l'Asie du Sud. Il a écrit un grand nombre d'ouvrages sur l'histoire et la civilisation de l'Inde. Citons "The Wonder that was India" (Sidgwick and Jackson, Londres, 1954) ; "Studies in Indian History and Culture" (Sambochi Publications, Calcutta, 1964) et "Aspects of Ancient Indian Culture" (Asia Publishing House Bombay, 1966).

Bibliographie :
- "Le Mahâbhârata", textes traduits du sanskrit et annotés par Gilles Schaufelberger et Guy Vincent - Les Presses de l'Université Laval, 2004.
     Tome I   (La Genèse du monde)
     Tome II  (Rois et guerriers)
     Tome III (
Les Révélations) A paraître...
 

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