Je suis absolument certain qu'un nouveau leadership renaîtra, comme le phénix, des cendres de tous ses échecs. Bientôt le monde sera témoin des éclairs cachés dans son bec et de la tempête cachée dans ses ailes...

Baba Amte

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« La force est entre nos mains »
Baba Amte

Bâtir dans l'esprit de Gandhi


Un récit de Louis Campana, © Terre du Ciel, 2004 - Tous droits réservés.


En un demi-siècle, la détermination d'un homme et de sa famille a permis d'insuffler une vie nouvelle dans une petite région de l'Inde centrale. Animé par les principes gandhiens, Murlidhar Devidas Amte a rendu espoir et dignité à des milliers d'exclus : aux lépreux, parias entre tous, aux handicapés rejetés par la société, aux groupes ethniques minoritaires méprisés. Aux soins médicaux et à l'aide sociale, il a adjoint rapidement la scolarisation et la formation professionnelle, puis la création d'ateliers et de fermes. En effet, les habitants d'Anandwan ne sont pas dépendants, ils gèrent eux-mêmes leurs activités, en vertu d'un principe simple : « la charité détruit, le travail construit ». Ils participent également aux soins, à leurs semblables comme à la nature environnante, au nom de la non-violence, de la tolérance et de la sobriété, mais avec la détermination du satyagraha, la force de la vérité.
 


 

     Le voyage de Baba Amte commence en 1949. Il est alors avocat et maire-adjoint de la ville de Warora, quand un soir il découvre une lépreuse gisant au bord de la route qui le ramène chez lui. Lassé de sa journée de travail, il se dit qu'il n'a pas le temps de s'occuper dans l'immédiat de cette femme... mais au matin, il la trouve morte.
     Ce brahmane est aussi l'ami de Gandhi, assassiné l'année précédente par des extrémistes hindous. Devant le corps de cette lépreuse morte, avec l'accord de sa femme, il décide en vingt-quatre heures de changer radicalement de vie, rejoint les parias et partage avec eux pendant neuf mois leur travail de nettoyage des rues et des poubelles.
     Bientôt, insatisfait d'une situation qui ne peut évoluer, il réclame à la ville dont il fut le maire-adjoint une terre pour initier un autre monde. Et le voici avec sa femme, ses deux jeunes enfants, cinq lépreux, une vache boiteuse et quelques roupies en poche à tenter l'aventure du village autonome gandhien, credo du Mahatma devenu sien. Un slogan l'anime qu'il transmet à ceux qui le rejoindront : « la force est entre nos mains ! » — même si ces mains sont des moignons.

Anandwan, aujourd'hui
     Quelque cinquante ans plus tard, plus de quatre mille personnes vivent à Anandwan, la « Forêt Joyeuse ». En lui donnant ce nom, Baba Amte voulait signifier qu'il reconstruisait un village traditionnel sur un lieu dévasté par l'avidité humaine et, contrairement aux ashrams de pure observance gandhienne, trop sévères et austères, susciter une communauté gaie et souriante. Il considère en effet que la lèpre est un handicap suffisamment étouffant pour qu'il soit utile d'y ajouter une quelconque forme d'abnégation, fût-elle d'ordre spirituel.
     Après des études de médecine, ses deux fils l'ont rejoint avec leurs épouses, elles-mêmes médecins, et tous, avec l'aide de nouveaux venus, consacrent leur temps aux soins des malades, de tous les malades, c'est-à-dire de tout ce qui à l'entour a besoin d'être restauré : les humains, mais aussi les animaux, la forêt et les arbres plantés par milliers chaque année. Des cultures vivrières et traditionnelles sont également mises en place pour que l'ensemble soit en harmonie, beau et accueillant.
     Ce sont les lépreux qui, après avoir été secourus, ont entrepris de secourir à leur tour. Ils sont responsables des ateliers. Couturiers et tailleurs aux moignons rétrécis, mais néanmoins très habiles, ils donnent des cours permanents et assurent des productions vendues sur place ou aux marchés des villes de la région. Dans les ateliers de filage et de tissage, en particulier un local où est établi un métier à tisser de cinquante mètres de long et six mètres de large pour élaborer de grands tapis, les mécaniciens, les ébénistes, les imprimeurs sont tous des lépreux guéris, une véritable cour des miracles radieuse ! Cependant, d'autres lépreux, plus touchés ou plus âgés, vivent à l'écart dans des locaux annexes, à l'ombre et moins visibles, cachant mal leur détresse mais respectés et entourés.
     Même guéris, il n'est guère facile ni possible pour des lépreux de retourner dans leur famille, aussi Baba Amte a-t-il fait en sorte que ceux-ci puissent rester sur place et se marier. Des bâtiments ont été construits pour accueillir les familles, et donc aussi une maternité, des services sociaux et des écoles pour les enfants des villages. L'action sanitaire ne s'arrête pas aux résidents : l'équipe médicale, soutenue par des ONG et des associations occidentales, pousse toujours plus loin l'aide à des populations reculées où la mortalité infantile est encore importante et la condition des femmes précaire. Aux écoles pour les enfants de lépreux se sont ajoutés des collèges pour ceux des environs qui reçoivent là, outre une formation agricole élémentaire, une véritable « évangélisation gandhienne » pour apprendre à développer un monde nouveau.
     Une carte postale, scène rurale, assemblage de petits découpages multicolores en papier, écorces, paille et feuilles séchées, voilà l'œuvre de ce bout de femme assise dans le grand atelier à même le sol, son bébé occupé à jouer avec ses mains. Cette lépreuse, comme tant d'autres, a entendu le slogan de Baba Amte : « la force est entre nos mains ». Et même si cette main ne possède qu'un demi-doigt, la force, l'énergie et le courage pour s'en sortir résident et ne peuvent venir que de là.
     Une petite promenade dans le village n'est pas inutile, elle est même un temps de beauté. Imaginez un champ de piments, végétaux de petite taille verts et rouges, avec à l'horizon des haies de grands tecks, un ciel sans nuage, une vingtaine de femmes à la cueillette, aux saris multicolores et aériens, des oiseaux par bande voletant et criaillant, de timides envolées de poussière sur les chemins en terre battue sentant bon des odeurs inconnues, et puis là, à gauche, une arène rouge de piments séchant au soleil de midi et exhalant cette odeur d'épices à la fois prenante et légère. Au milieu de l'arène rouge, deux hommes, noirs de peau, vêtus de pagnes blancs, retournent négligemment des fourchées de piments secs. Plus loin, un théâtre de verdure où un banian jeune mais robuste sert de toit à une estrade de terre colorée d'ocre qui domine une placette ronde. Fuyant vers l'extérieur, des plantations de tecks, d'eucalyptus, de manguiers comme des rayons se répétant chaque fois qu'un espace est libre...
     « Nous avons créé ici plus de soixante activités, pour faciliter l'autonomie de chacun », déclare le Dr Vika Amte, fils aîné de Baba. « La pisciculture, l'aquaculture, le biogaz, la vermiculture, l'élevage, la laiterie, l'apiculture, et les gens apprennent de nombreux métiers. Ils ont même plus de possibilités que la moyenne des êtres humains. Dans les régions rurales, il n'y a pas d'écoles, de collèges, de formations professionnelles. Ici, c'est une institution spéciale, nous pouvons appeler cela un cadeau social, et les gens font une bonne utilisation de leur présence ici. Mais, il y a malheureusement 1500 personnes, âgées, impotentes et grabataires, et nous les appelons "ceux d'avant l'ère des médicaments". Elles ne peuvent pas s'occuper d'elles-mêmes et sont ici la plus grande concentration au monde de lépreux. Mon père dit : " Ne dis jamais non à personne. Ne leur demande pas de partir. Donne-leur le meilleur confort possible pendant que nous construisons le mieux possible ce monde. Ne les laisse pas nourrir des ressentiments contre le monde. Ces personnes doivent pouvoir mourir paisiblement." »

Hemelkasa
     Anandwan, c'est plusieurs sites, et notamment une implantation dans la jungle, avec aujourd'hui un hôpital de plein air, un collège de 500 élèves, un lieu de restauration physique et morale de la nature, des animaux et des hommes : Hemelkasa, le Lac d'Or.
     C'est Prakash Amte, second fils de Baba, qui en est le fer de lance. Lors d'un pique-nique, en 1970, alors qu'il préparait ses examens de médecine, son père lui propose de le suivre pour une implantation en pleine jungle. Des aborigènes vivent là, qui n'existent pas pour l'état civil de l'Inde. Voyant l'état sanitaire de ces chasseurs-cueilleurs, Baba Amte s'investit à leurs côtés. « Quand mon père a dit cela, il avait déjà soixante ans, et cependant il voulait entrer dans cette aventure. J'avais moi-même vingt-deux ans et je lui ai dit : "Baba, quand tu débuteras ce projet, je me joindrai à toi !" Ce fut un tournant de ma vie », déclare Prakash Amte.
     Ce fut en effet un tournant. Il prend la précaution de se marier avec une femme médecin de sa promotion qui accepte de vivre en pleine jungle. Pendant deux ans ils connaissent la disette et un refus constant des aborigènes d'entrer en contact avec eux. Puis, la crise d'épilepsie d'un homme plonge la tribu dans l'angoisse, et on vient chercher le docteur qui établit le bon diagnostic et en peu de temps tire l'homme d'affaire. Depuis, l'homme-médecine est admis, et sa famille aussi. Il faudra encore quatre années pour faire admettre l'école. 26 élèves au début de l'année, 13 en fin de cycle, et Prakash va chaque jour à vélo encourager les élèves fuyards à revenir. Parmi cette première fournée, 2 sont devenus médecins, dont un vit avec eux à Hemelkasa. Les autres sont instituteurs ou responsables forestiers. Actuellement, le collège reçoit chaque année 500 élèves. Les aborigènes viennent maintenant de toutes les tribus de la forêt, parfois de 200 km.
     La restauration de l'homme par la restauration de tout le vivant n'est pas ici un vain mot. Un zoo a vu le jour : panthères, singes, ours, hyènes, oiseaux, reptiles... Ces animaux sont au départ des bébés animaux que la chasse des aborigènes a privé de parents. Ceux-ci se sont engagés à apporter les petits à Prakash pour qu'ils soient sauvés avant d'être remis en liberté. Prakash s'en occupe personnellement chaque jour, avant sa tournée à l'hôpital de plein air.
     Trois rivières se rejoignent à Hemelkasa ; une vision de la Genèse. Les eaux d'en-bas s'écoulent paisiblement depuis des millénaires. Ici tout est encore vierge. Image de l'immanence, image de ce qui demeure. La permanence mariée au temps face à l'impermanence de l'activité humaine, faite d'agitation, d'exploitation et de destruction qui sont dites nécessaires par nos contemporains. Maintenant, le temps est devenu inquiétude et l'espace une conquête toujours renouvelée, à toute vitesse. Pourquoi cette maladie de la vitesse et pour aller où ?

De l'autonomie au partage
     « Légalement toutes les œuvres de charité sont la propriété de l'Etat. Ici c'est une propriété commune offerte à tous. On mange ensemble, on vit ensemble, c'est une cause commune », dit Vikas Amte.
     A Anandwan, vivre ensemble n'est pas pour ces lépreux un vain mot, c'est un acte de foi et de courage, car ce ne fut pas tous les jours facile. Il leur fallut beaucoup de travail pour s'en sortir, beaucoup d'ouvrage à remettre sur le métier, car si le courage y était, les mains étaient si pénalisantes, si peu aptes à conquérir la force qu'elles étaient censées leur révéler. Et un jour, ils virent que leurs efforts leur permettaient d'être autonomes et, bien plus, la peur des habitants de Warora s'estompant (car au début ceux-ci refusaient ce qui venait d'Anandwan par crainte de la lèpre), ils s'aperçurent que leur travail était créateur de richesses. Ils décidèrent alors de financer eux-mêmes les études de tous les enfants pauvres de Warora. Le gouvernement s'engageait à construire le collège et à payer les instituteurs, et Anandwan à nourrir gratuitement tous les élèves. Ainsi un collège et un lycée sont venus réjouir toute la population locale.
     L'approche entre le couple fondateur, ses fils et belles-filles, et le reste de la population, c'est-à-dire les patients ou ceux qui les ont rejoints pour servir les plus démunis, pourrait être assimilée à l'approche maternelle. Être mère est une activité à plein temps, la mère ne rencontre pas ses enfants sur rendez-vous, l'enfant ne rencontre pas la mère sur rendez-vous, la mère ne prend pas de retraite. Les travailleurs sociaux non plus. Il n'y a généralement pas de bénéfice, mais s'il y en a, il va à la création de nouveaux projets. Les gens travaillent dur, mais se réjouissent de la vie, chantent, rient, et, une fois guéris, peuvent partir ou rester, selon ce qu'ils sentent. Ceux qui sont restés, Baba Amte les a entraînés vers d'autres horizons...

« Le bonheur se meurt, s'il n'est pas partagé »
     Et voici les lépreux engagés dans une nouvelle aventure. Les ateliers et les champs s'ouvrent bientôt à tous les handicapés de la vie. Aveugles, sourds-muets, poliomyélitiques, victimes d'accidents de la route, et jusqu'aux jeunes adultes chômeurs qui sont accueillis dans les ateliers pour recevoir des formations leur permettant de redémarrer.
     C'est une direction de vie quasi spirituelle, mais pour éviter d'ajouter une contrainte de plus à leurs handicaps, on y vit sans ascèse, pauvrement, sobrement, mais dans un esprit festif, sans stress et sans souci. La référence à un Dieu est discrète, suivant en cela les indications de Gandhi, la tolérance étant ici la première des vertus.
     Il y a vingt-cinq ans les premiers mariages étaient célébrés entre lépreux, événements des plus audacieux, puisque les lépreux, ces hors castes, impurs et bannis, ne pouvaient être considérés comme dignes de prétendre à une descendance. Aujourd'hui, une deuxième génération d'enfants naît et vient compléter la joie de ces femmes et de ces hommes renouvelés, et les mariages se font entre filles et fils de lépreux et de handicapés.

Le show Anandwan : « notre poème en action »
     Pour illustrer cette victoire d'un bonheur partagé, Vikas Amte a invité tous les jeunes handicapés à créer le show Anandwan : « Notre travail est de leur donner l'opportunité d'une chance, et c'est pour cela que nous appelons ceci la théâtre-thérapie, parce qu'ils dansent, chantent, vivent et développent leur vie physique, leur appétit. Il change le langage de leur corps handicapé. Ils rayonnent de façon belle et décente. Une fois que ceux qui ont détesté la vie aiment la vie, non seulement ils se réjouissent de la vie, mais deviennent ambassadeurs et messagers de l'amour, de la foi et du courage. »
     C'est un spectacle où 200 handicapés, et exclusivement des handicapés, chantent, dansent, font de la musique à en perdre haleine. Un spectacle de trois heures, qu'ils ont déjà donné 200 fois dans toute l'Inde. Et là pas de stars, ou rien que des stars puisque n'importe qui peut y participer moyennant travail et assiduité.
     « La force est entre nos mains » et « le bonheur se meurt s'il n'est pas partagé ». Et si dans ces deux slogans résidaient les atouts d'un autre monde possible ?

 

Voyez les abeilles. Leur trésor est le nectar, même si elles l'extraient de la fleur du piment. Mais cela ne se fait pas au détriment de la fleur. Le fait d'en extraire le nectar contribue au contraire à la reproduction des fleurs. Les abeilles vous enseignent comment développer sans détruire... Une véritable révolution n'est pas destructrice mais créatrice.

Baba Amte

 
     Baba Amte est maintenant un vieil homme de 90 ans. Toujours vêtu de blanc, cheveux blancs et drus, il est une manifestation et une confirmation à lui tout seul de son propre slogan hérité de Gandhi. Cet homme passe la moitié de son temps, et ce depuis quarante ans, couché dans un lit, victime de déficience vertébrale, et lorsqu'il n'est pas alité, une grosse gaine s'impose autour de ses reins. « La force est entre nos mains », voilà l'illustration de l'énergie que peut développer un homme qui puise dans son handicap les réserves psychologiques et spirituelles pour inviter l'autre à se tenir debout et fier.
     Dernièrement, Baba Amte était sur la Narmada, ce fleuve du Gujurat où la construction d'un énorme barrage a été arrêtée suite aux manifestations et aux actions répétées des tribunaux du peuple. Il a habité là avec quelques fidèles, comme un veilleur attentif au déroulement des événements, sentinelle et offrande à la fois, que les limites de l'âge et de la santé physique ne semblaient guère atteindre.

 

 
 

Sources :
Récit de Louis Campana reproduit du magazine "Terre du Ciel" n° 68, Juin/Juillet 2004, avec la permission des Editions Terre du Ciel - Domaine de Chardenoux - 71500 Bruailles.
Toutes les photos sont Copyright © Niya & MSS 2003-2004.
mss.niya.org.

Découvrez le site sur l'aventure de Baba Amte (en anglais) :
     mss.niya.org

Découvrez le site d'une association qui soutient le travail de Baba Amte :
     Villages Sans Frontières

Découvrez l'Université Terre du Ciel :
     www.terre-du-ciel.fr/

Pour aller plus loin :
Une cassette vidéo produite par l'association Shanti est disponible au prix de 28 euros (port et emballage compris), à l'adresse suivante :
Association Shanti - 37 rue de la Concorde - 11000 Carcassonne
louis-camp@wanadoo.fr
tél. et fax : 04 68 71 18 33

 

 
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