DES ANIMAUX ET DES HOMMES

 

En Inde, la relation entre l'homme et l'animal revêt une grande importance, depuis toujours, et à tous les niveaux de la société. Les animaux sont présents partout dans la vie quotidienne des indiens, du plus petit, le moustique, dont chacun doit et sait se prémunir dès la tombée de la nuit, jusqu'au plus gros, l'éléphant majestueux, présent jusqu'au coeur des villes. Vous pourrez croiser avec émerveillement sa démarche chaloupée au détour d'une rue, ou le voir tout décoré bénir stoïquement de sa trompe les dévots à l'entrée du temple. Entre ces deux extrêmes, toute une foule de créatures habite les campagnes, et aussi, plus étonnamment, les villes. La plus célèbre d'entre elles est la vache sacrée que l'on rencontre un peu partout en Inde, promenant sa nonchalance, indifférente semble-t-il à la cacaphonie ambiante. Sa présence est respectée et il existe même des maisons de retraite où les vieux animaux malades sont soignés et nourris jusqu'à leur mort. Dans les villes, elles se contentent souvent d'une peau de banane par-ci par-là, peut-être un légume chapardé sur l'étal d'un marchand, et ne rechignent pas à avaler papiers et tissus, dans l'attente d'un festin occasionnel les restaurants, parfois, versent les restes de la journée dans la rue au plus grand bonheur de ces dames. Leurs bouses, quant à elles, sont précieusement récoltées, puis mélangées avec de la paille, et séchées en galettes bien rangées contre les murs. Elles deviendront un combustible inestimable dans les foyers. La principale source de lait ne provient pas de la vache, mais du buffle domestique. Ces animaux noirs et imposants, intelligents, dociles, sont les véritables animaux de ferme en Inde, et produisent un lait très nutritif apprécié des indiens. Les vaches ne sont pas les seuls animaux nettoyeurs de la rue, elles sont aidées en cela par les cochons, les chèvres, les chiens. Ces derniers ne sont pas très estimés, ils sont pourtant nombreux, errant, souvent ignorés, parfois méprisés. Dans les villes, les familles aisées tendent à adopter le chien comme animal de compagnie, à la façon des pays occidentaux. Les nettoyeurs des villes viennent aussi du ciel. Les corbeaux, vautours, et autres rapaces n'hésitent pas à investir les rues à la recherche de nourriture. Les corbeaux surtout, nombreux, émettent des croassements joyeux très caractéristiques du paysage sonore en Inde.
     Bien d'autres animaux partagent la vie quotidienne des indiens, comme ce petit écureuil rayé si commun dans les parcs, sur les murs et les arbres des villes. Les singes, quant à eux, n'hésitent pas à escalader les maisons et à chaparder la nourriture de la main même des personnes. Dans les paniers des charmeurs de serpents, les cobras attendent le son de la flûte pour épater touristes et badauds. Fréquents dans les campagnes, leurs morsures font de nombreuses victimes dans ce pays où l'on marche encore souvent pieds nus. Le paon, oiseau magnifique originaire des jungles de l'Himalaya, est également très répandu, et son cri strident est communément entendu dans la campagne indienne. Il a d'ailleurs été choisi comme l'oiseau national du pays.
     Si beaucoup de ces animaux sont venus vivre aux marges de la société humaine et s'y sont adaptés par intérêt, les hommes, réciproquement, ont aussi su utiliser les animaux pour les aider dans leurs travaux quotidiens. Les boeufs, les chevaux, les dromadaires, les éléphants, humbles serviteurs ont de tout temps tiré charrues et charrettes, transporté les hommes, acheminé les marchandises, accompagné les guerriers sur les champs de bataille. Mais les animaux ont rendu aux hommes d'autres formes de service plus étonnantes. Les ours, les singes, les serpents ont aidé maints saltimbanques à gagner leur nourriture quotidienne. Au Bengale, les loutres sont dressées par les pêcheurs pour rabattre les poissons vers les filets. Une fois son devoir accompli, la loutre saute dans la barque en émettant un petit cri joyeux pour obtenir sa récompense. Il n'est pas rare de voir les villageois apprivoiser des mangoustes et des civettes pour protéger leurs récoltes des nombreux rats. Et il y a plusieurs siècles, les princes Moghols utilisaient les guépards pour chasser gazelles et antilopes.
     L'Inde est encore, ne l'oublions pas, une terre d'animaux sauvages qui inspira à Kipling le fameux "Livre de la Jungle". D'ailleurs, le mot jungle vient de "jangal" ("forêt" en Hindi). Depuis des temps immémoriaux, les éléphants, les ours, les loups, les panthères, les singes, les pythons, les vautours et bien sûr le tigre royal, le redoutable "Sher Khan", (bien d'autres encore), ont habité la belle nature de ce pays. L'Inde est une des dix terres au monde qui possède le plus grand nombre d'espèces animales, et aucune autre région, à part l'Amérique du sud, n'accueille autant d'oiseaux différents. Curieusement, de nombreux parcs nationaux doivent leur existence à la chasse. En effet, au cours des siècles passés, maharajahs et empereurs Moghols possédaient de vastes terres autour de leurs palais où ils s'exerçaient à leur sport favori. A l'arrivée des anglais, il était de bon ton pour les maharajahs d'inviter les dignitaires britanniques à de vastes parties de chasse. Des milliers d'animaux furent alors massacrés. Si cette époque révolue fit payer à l'Inde un lourd tribut de par la raréfaction de nombreuses et magnifiques espèces, c'est paradoxalement grâce à ces domaines de chasse que furent préservés beaucoup de sites sauvages qui devinrent par la suite des sanctuaires. Au début du siècle dernier, Jim Corbett, officier de l'armée britannique, s'est construit une légende en tuant plusieurs tigres et léopards mangeurs d'hommes qui terrorisaient la région de Kumaon dans le nord de l'Inde. Des centaines de personnes périrent sous les griffes de ces félins, ce qui n'empêcha pas Jim Corbett d'affirmer que le tigre était un "gentleman" et de devenir un fervent amoureux et défenseur de la nature. Un parc national de la région porte désormais son nom.

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Une relation aussi étroite avec le monde animal n'a pas été sans laisser de traces dans l'évolution de la religion et des arts. Si le caractère éminemment sacré de la vache est bien connu de tous, elle n'est pas, et de loin, la seule à partager le statut d'animal vénéré dans la religion hindou. Pour s'en convaincre, il suffit d'observer avec attention les nombreux dieux et déesses de ce panthéon. On y croisera Hanuman le dieu singe, symbole de force et de sagesse, qui tire sa popularité du Ramayana, poème épique dans lequel il est le compagnon loyal de Rama (incarnation du dieu préservateur Vishnu). Ganesh avec sa tête d'éléphant, dont la corpulence évoque la prospérité et symbolise la capacité à surmonter les obstacles, est le dieu le plus populaire de l'Inde. La légende raconte que la reine Maya aurait vu un éléphant blanc en rêve avant de donner naissance à Bouddha. Le serpent est fréquemment mentionné dans la mythologie, et le cobra y occupe une place très populaire car il est considéré comme le gardien de la terre et de ses secrets. Shiva est toujours représenté avec un cobra autour du cou et Vishnu se reposant dans la collerette d'un cobra géant à sept têtes. Pendant le festival de Nagapanchami, des serpents sont capturés vivants avant d'être relâchés après maintes festivités où ils sont l'objet d'adoration. Gardien de la jungle, le tigre est craint et vénéré depuis des siècles. Il est perçu comme un frère, un protecteur, destructeur du mal et symbole de fertilité. La redoutable déesse Durga, qui symbolise la lutte contre l'obscurité et l'ignorance, est toujours représentée chevauchant un tigre ou un lion. Quant à Saraswati, la déesse des arts et de la culture, elle est souvent accompagnée d'un cygne et d'un paon. Mais les dieux et les déesses ne se sont pas contentés d'emprunter aux animaux leurs attributs, ils les ont également utilisés comme montures ou véhicules. Ainsi Ganesh est assis sur le dos d'une souris, et Shiva chevauche le taureau Nandi. Vishnu voyage sur le dos de l'aigle Garuda, le bouddha Manjushri traverse les airs sur un lion bleu, Kartikeya, dieu de la guerre, a choisi le paon, et le dieu à deux têtes Shani chevauche un corbeau.
     Au Rajasthan, des milliers de rats vivent en toute liberté dans le temple de Karnidevi. Ils sont vénérés par les dévots qui les appellent "kabas", le mot local pour "enfants". Il a été remarqué que ces rats ne quittent jamais le temple, ni ne permettent à des rats extérieurs d'y pénétrer. On ne compte pas les troupes de singes nourris au bord des routes, près des temples où ils sont protégés et vénérés, quand ils ne les investissent pas carrément. Quant au petit écureuil, la légende raconte qu'il essayait un jour d'aider modestement à construire un pont immense au-dessus de la mer pour permettre à Rama d'aller à Lanka combattre son ennemi. Un membre de l'armée l'aperçut et se moqua de la petite créature. Le pauvre écureuil en fut si blessé qu'il se mit à pleurer. C'est alors que Rama le prit, le caressa gentiment, admirant son effort. Ainsi les bandes que l'on trouve sur le dos des écureuils sont les empreintes laissées par les doigts de Rama.
     Les animaux sont également très présents dans les arts et la littérature en particulier. Les fables du Panchatantra, écrites en sanscrit au IVème siècle, mettent en scène tout un bestiaire à comportement humain pour illustrer des préceptes à l'usage des jeunes princes. La dette de La Fontaine et autres conteurs à l'égard des fables indiennes est bien connue. Plus anciens, les contes de Jataka, d'origine bouddhiste, enseignent certaines valeurs humaines à travers des histoires similaires. La poésie s'est également largement inspirée de la nature. Les très belles métaphores indiennes empruntées aux animaux ont beaucoup inspiré les poètes, les chanteurs, les philosophes dans leurs descriptions des émotions, du sentiment amoureux ou de la quête de l'absolu. Peintres et sculpteurs ont tout naturellement puisé dans la mythologie et la littérature et ont ainsi largement représenté le monde animal sur les façades des temples et dans leurs peintures. Les artistes Moghols du XVIIème siècle étaient de formidables naturalistes dans leurs représentations des animaux sauvages. Leurs investigations avaient une grande valeur scientifique, si bien que leur portrait du dodo, oiseau terrestre de l'île Maurice disparu depuis, fit grande sensation auprès des ornithologues quand il fut découvert en 1958. Dans le Kalaripayat, sans doute le plus ancien art martial au monde, toujours pratiqué au Kérala, les élèves s'échauffent en prenant des positions inspirées d'animaux sauvages se préparant à attaquer ou se défendre. Et dans le yoga, les noms donnés aux nombreuses postures parlent d'eux-mêmes : posture du cobra, de l'éléphant, de l'oiseau céleste, etc...
     L'influence de la religion et de la philosophie dans la protection des animaux est bien visible dans certaines communautés villageoises qui partagent une relation privilégiée avec des animaux bien précis. Ainsi, un petit village dans le sud du Maharashtra vit en harmonie avec des centaines de paons qu'on protège et nourrit tout au long de l'année. Le village de Jayanagar dans l'ouest du Bengale accueille des milliers de cigognes chaque automne et le village de Kheechan dans le Rajasthan voit arriver chaque année par centaines les grues migrantes. Quant à la communauté Bishnoi, elle mérite là une mention spéciale. Les membres de cette communauté, strictement végétariens, appliquent une non-violence totale envers tous les êtres vivants. Les femmes Bishnois sont connues pour nourrir au sein les faons et les hommes ont parfois laissé leur vie en tentant de sauver des antilopes. Chaque jour des centaines de paons, pigeons et chinkaras (la gazelle indienne) se voient offrir du millet par cette communauté unique. Des réservoirs d'eau ont été construits pour étancher leur soif et les animaux malades sont soignés et alimentés à la main. Chaque famille Bishnoi de la région dédie une partie de ce que produit sa terre à ses enfants (antilopes et autres animaux), véritables membres de la famille qui se trouvent seulement exister dans une autre forme de vie. Et quand ces "enfants" meurent, ils les enterrent en donnant un nom spécifique à chaque tombe. Le dévouement des Bishnois est tel qu'ils n'apprivoisent pas de chiens, de peur que ces derniers ne fassent leur proie de jeunes antilopes. Quant aux membres de la communauté religieuse des jaïns, ils ne tuent aucune créature vivante allant même jusqu'à porter des masques sur leur bouche et balayer le sol au devant d'eux par crainte de tuer de petits insectes par mégarde. La tribu des Kongs, dans l'état d'Orissa, ne tue pas les éléphants qui ravagent ses cultures année après année, et une histoire de son folklore vient expliquer ce fatalisme : La tribu maltraita un jour des chiens qui allèrent se plaindre aux dieux de leur sort. Les dieux eurent pitié d'eux et les transformèrent en éléphants. Depuis, ces éléphants se vengent en détruisant leurs cultures et les membres de la tribu pensent que c'est un juste retour des choses.
     Beaucoup d'autres histoires ont créé chez les indiens une attitude propre à encourager la coexistence avec le monde sauvage. La philosophie est, parmi d'autres aspects de la culture indienne, à la racine de cette attitude. Dans les anciens textes de la religion, obligation est faite aux humains de respecter leur environnement. L'homme n'est pas le possesseur de toute la connaissance, il n'est qu'une créature parmi d'autres, et ce qu'il connaît, il l'a appris des autres formes de vie autour de lui. Ainsi, les offrandes ou prières aux différentes formes de vie, plantes ou animaux, tiennent une place importante dans le coeur de tous les hindous.
     Mais l'Inde change, et il n'est pas sûr que les nouvelles générations garderont cette même relation profonde et bienveillante avec la nature. Le développement de l'activité économique n'encourage pas, comme partout ailleurs, la préservation de la vie sauvage. On ne compte plus les constructions de barrages, routes, exploitations minières qui mettent en péril les équilibres écologiques. De nombreuses espèces animales sont menacées d'extinction. La pression démographique autour des parcs nationaux est intense. La pauvreté pousse les villageois à faire paître leurs troupeaux toujours plus profondément à l'intérieur des parcs et à y couper le bois dont ils ont besoin. Les frictions avec les gardes sont courantes, et les bagarres, vols, empoisonnements d'animaux sauvages ne sont pas rares, surtout quand une de leurs bêtes est tuée par un félin. Les responsables des parcs et les organisations non gouvernementales doivent rivaliser d'ingéniosité pour mettre en place des projets de développement écologique et permettre ainsi aux villageois de voir en la présence du parc un atout et non une menace. Un tigre est tué chaque jour par les braconniers pour fournir à la médecine chinoise les os et organes qui, selon elle, ont des propriétés curatives. La corruption a sa part de responsabilité également. Les directeurs de parcs ont tendance à grossir le nombre de tigres vivant dans leur réserve comme gage de bonne gestion. La survie du "seigneur de la jungle" est aujourd'hui gravement menacée. Trois mille tigres vivent encore à l'état sauvage en Inde...
     Il est peut-être proche le matin où la jungle s'éveillera de silence pour annoncer l'irréparable.
     Sher Khan n'est plus.

2001 © Alain Joly 

 

Sources :
Image du dieu Karthikeyan : © 1996-2000, Kamat's Potpourri. All Rights Reserved.
Autres photos : Alain Joly

Références :
   - Bishnoi - The Real Animal People (www.indiasite.com/wildlife)
   - The Philosophy of Indian Co-existence (
www.indiasite.com/wildlife)

Pour en savoir plus sur les Bishnois du Rajasthan, cliquez ici.

Ce site de Silvaine Arabo nous invite à une profonde réflexion sur la place des animaux dans notre société et sur les souffrances que nous leur infligeons :
     Animaux... les longs calvaires


Cet article a fait l'objet d'une parution dans deux revues :

 

CITROUILLE
Revue de l'Association des Libraires
Spécialisés pour la Jeunesse  (Nov. 01)
(Dans le cadre d'un dossier sur l'Inde)

Site Citrouille
www.citrouille.net/

SARASWATI
Revue de Poésie, d'Art et de Réflexion
de Silvaine Arabo  (Sept. 2001)
 (Thème du numéro : L'homme et l'animal)

Site Poésie d'hier et d'aujourd'hui
membres.lycos.fr/mirra/ 

 

 Je remercie Mireille Penaud et Silvaine Arabo pour leur confiance généreuse.
 

 


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