LES BOSQUETS SACRÉS

" Ecouter le vent dans un bosquet sacré."(1)
C'est le sens nouveau et délicat que le poète anglais contemporain Robert Graves donnait au mot "inspiration".
 

          La Porte

   Par Martine Léoty
   (Bougie, brou de noix, encre)
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     L'origine des bosquets sacrés remonte aux premières croyances et religions des peuples du paléolithique. Dans les anciennes cultures religieuses de l'humanité, la nature était le symbole de l'essence divine où s'exprimaient l'unité de la vie et la communion avec tous les êtres vivants. Au-delà de l'époque préhistorique, certaines de ces traditions totemiques se sont perpétuées jusqu'à nos jours. Parmi les aborigènes d'Australie, chaque clan possédait à l'intérieur de son territoire de chasse des lieux sacrés identifiés par des rochers, des arbres, des lacs, des rivières. Les Indiens d'Amérique étaient également particulièrement sensibles à la qualité des lieux. Pour eux, la Terre était leur Mère, le Ciel leur Père, et vénérer une montagne, un ruisseau, une forêt, était quelque chose de naturel. Cela est évident dans la réponse du Chef Seattle au gouvernement américain qui lui proposait d'abandonner sa terre aux blancs, et promettait une "réserve" pour le peuple indien (1854) : "Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d'insecte est sacré dans le souvenir et l'expérience de mon peuple. La sève qui coule dans les arbres transporte les souvenirs de l'homme rouge."(2)
     La protection ou la plantation d'espèces végétales ou de petites étendues de forêt sur des terres sacrées appartient aux stades plus avancés des sociétés agricoles et pastorales. Ainsi, dans les montagnes du Caucase, chaque communauté avait son propre bosquet sacré. Des sanctuaires étaient construits parmi d'énormes arbres très anciens qu'on ne devait jamais couper. Les anciens peuples slaves vénéraient les esprits de la forêt, et à propos des tribus germaniques, pour qui les bois sacrés étaient lieux d'offrandes et de rituels, l'écrivain romain Tacitus (1er s.) écrivit : "La forêt est le centre de leur religion. Elle est considérée comme le berceau de la race et le lieu de résidence du dieu suprême envers qui toutes choses sont redevables et obéissantes."(3)
     La tribu Mbeere en Afrique de l'est possédait de nombreux bosquets sacrés dans lesquels il était tabou de couper des arbres. Certains ont survécu jusque dans les années 70 et sont devenus des endroits précieux pour examiner la végétation qui prévalait dans la région un siècle auparavant. Dans l'Egypte ancienne, le très sacré sycomore et le palmier-dattier avaient une signification importante dans la mythologie et étaient souvent représentés dans l'architecture des temples. On pouvait lire cette inscription sur un tombeau égyptien datant de 1400 av. J.-C. : "Que chaque jour je puisse marcher sans relâche sur les rives des eaux profondes, que mon âme puisse reposer sur les branches des arbres que j'ai plantés, que je puisse me rafraîchir à l'ombre de mon sycomore."(4)
     Grâce aux civilisations grecques et romaines, de très nombreux lieux sacrés existaient dans les régions méditerranéennes. Généralement entourés de murs de pierre, bosquets d'arbres, fontaines et ruisseaux étaient préservés et choyés. Sénèque écrivait dans une de ses lettres à Lucillius : "Ces bois sacrés, peuplés d'arbres antiques d'une hauteur inusitée, où les rameaux épais, superposés à l'infini, dérobent la vue du ciel, cette puissance de la forêt et son mystère, ce trouble que répand en nous cette ombre profonde... Tout cela ne fait-il pas naître l'idée qu'un dieu y habite ?".(5) Ces enclos sacrés étaient en fait de véritables sanctuaires naturels où se déroulaient les cérémonies religieuses. Les temples qui y furent construits plus tard n'évoquent-ils pas d'ailleurs, par l'alignement de leurs colonnes et la pénombre qui y régnait, l'atmosphère et l'enchevêtrement des bosquets originels.
     Pour les Celtes, les arbres étaient sources d'une sagesse toute sacrée. L'if était symbole d'immortalité et le noisetier était associé à la sagesse par les druides. En Gaule comme dans les îles Britanniques, des rituels et des cérémonies étaient célébrés dans des bosquets de chênes sacrés. L'alchimiste gallois Thomas Vaughan (1622-1665) écrivait dans Anima Magica Abscondita : "Parfois vous marchiez dans les Bosquets, qui plein de leur Majesté, vous font s'élever l'Ame."(6)
     Parmi les raisons invoquées pour la disparition des bosquets en Europe est l'utilisation religieuse de leurs ressources, comme le bois nécessaire pour les sacrifices, la construction de temples, ou sa transformation en objets (statues, crosses, sceptres). Les bois sacrés souffrirent également de l'urbanisation, la construction de bains, stades, gymnases, etc... Enfin, l'essor des religions dogmatiques comme le christianisme ou l'islam conduisit à l'éradication des pratiques "païennes", et de nombreux bosquets furent abattus. L'américain John Muir, éminent défenseur de la nature, écrivit au 19ème siècle : "Il n'est pas étonnant que les collines et les bosquets furent les premiers temples de Dieu, et plus ils sont détruits pour être transformés en cathédrales et en églises, plus faible et plus loin en devient le Seigneur lui-même."(7)
Fréquemment, une église était construite sur le site même où d'anciens rites sacrés se pratiquaient, comme ce fut le cas à Chartres dès le IVème siècle. La cathédrale gothique qui lui succéda en 1194 possède des arches et des dômes dont la tradition architecturale puise les origines dans l'entrelacement des branches et les "voûtes" de la canopée forestière.

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     La vénération des bosquets a également existé en Perse, Arabie, Chine, Inde et bien d'autres parties du monde. L'Inde a une longue tradition d'utilisation prudente et de préservation des ressources naturelles utiles aux hommes, et la forêt a depuis longtemps été essentielle dans la vie des tribus et autres communautés y habitant. Les bosquets sacrés jouèrent un rôle important dans la conservation de ces ressources et la protection de la biodiversité. Dans ces endroits, il n'était permis à personne de couper un arbre, de tuer des animaux, ou de faire du mal à quelque forme de vie que ce soit.
     Ces sanctuaires en plein air furent les premiers temples des dieux. Les nombreuses déités que les indiens vénéraient n'étaient pas habituées à vivre dans l'atmosphère recluse des temples. Aujourd'hui encore, dans les villages du sud de l'Inde, il n'existe aucun temple pour la gramadevata (la déesse du village). La divinité se trouve à l'ombre d'un gros arbre, généralement logée dans une petite niche, et parfois l'arbre lui-même est considéré comme son incarnation. D'ailleurs, l'hindouisme lui-même s'est développé à travers de nombreux cultes locaux basés sur la nature. La vénération des plantes, bosquets, animaux, et autres lieux naturels comme les rivières, collines, rochers, a conservé une grande importance dans la religion, la culture, et la gestion des ressources en de nombreuses régions de l'Inde.
Bien qu'ils ne parlent pas beaucoup des forêts sacrées, les textes hindous mettent cependant l'accent sur l'importance de planter des arbres ou des bosquets. Un purâna édicte : "Un fils est égal à dix profonds réservoirs d'eau, mais un arbre planté est égal à dix fils." Comme dans la Grèce ancienne où le chêne était dédié à Zeus, l'olivier à Athéna, le laurier à Apollon, certaines espèces sont associés à certains dieux en particulier, comme le bel (cognassier du Bengale) à Shiva, le tulsi (basilique) à Vishnu, le pipal à Krishna. L'arbre pipal (figuier indien) a occupé une place remarquable dans le paysage culturel et la mémoire collective de l'Inde. On le représentait déjà sur des sceaux dans l'ancienne civilisation de l'Indus il y a 5000 ans. Bouddha lui-même trouva l'éveil sous un arbre pipal et fut mis au monde dans un bosquet sacré d'arbres sal. Il a donné une très belle définition de la forêt : "Un organisme d'une bonté et d'une bienveillance illimitée qui ne réclame rien pour sa subsistance et distribue généreusement les fruits de son activité ; elle accorde protection à tous les êtres, offrant même son ombre au bûcheron venu l'abattre."(8)
     Les noms et fonctions des bosquets sacrés diffèrent d'une région à l'autre. Les Gynas du Sikkim servent pour la méditation, tandis que les Orans du Rajasthan, véritables havres de biodiversité, fournissent un abri pour nombre d'espèces végétales ou animales en danger. Dans le climat tropical du Kérala au sud de l'Inde, on dénombre plus de 750 Kavus. Parfois situés au milieu des habitations, ces bosquets à la végétation dense, administrés par des communautés, des temples, et même des familles ou des individus, grandissent sans interférence humaine.
     Les chaînes montagneuses du sud de l'Inde, la région himalayenne et l'Inde centrale sont connues pour abriter le plus grand nombre de bosquets sacrés. Lieux de résidence des divinités vénérées par la communauté, ils sont associés à une panoplie de croyances, de tabous, de folklores et abritent parfois festivals et rituels. Ils jouent un rôle central dans la vie sociale et culturelle du village. En dehors de leur fonction religieuse, certains possèdent une source et sont riches de plantes médicinales utiles à la communauté. Ils peuvent parfois bénéficier d'un respect tel que les villageois qui les traversent époussettent leurs vêtements pour s'assurer qu'ils n'emportent rien qui appartienne au bosquet.
     Les effets de la modernisation et de l'urbanisation, ainsi que la perte de leur importance religieuse dans l'esprit des gens, mettent à mal cette ancienne tradition. Dans l'Etat de Meghalaya (La demeure des nuages) au nord-est de l'Inde, les bosquets sacrés sont comme des taches soudaines de jungle épaisse et verdoyante, dramatiquement visibles sur les pentes livrées à la déforestation. Pour les tribus qui habitent cette région, il n'y a pas une montagne, un rocher, un bosquet, une rivière, qui n'ait sa propre histoire. Mythes, légendes, et chansons recouvrent la terre comme un tapis. Et quand on coupe la forêt, le tapis est déchiré, et une histoire est perdue. Un lien entre les hommes et leur terre s'est brisé car le bosquet sacré n'est pas seulement une réserve naturelle, mais une forme de "sculpture" dans l'espace collectif. Son language est le language de la poésie. C'est en réactivant ce lien puissant entre la tribu et la nature, lien qui avait été par ailleurs fortement mis à mal par l'impact de la christianisation, qu'un programme de reforestation a pu être mis en place avec succès.
     Contrairement au bosquet sacré ou devavana (la forêt des dieux), le nandavana (la forêt du bonheur) était le jardin de l'Inde ancienne. Il contenait généralement un choix d'arbres fruitiers ou de plantes à fleurs indispensables aux cérémonies religieuses (puja) et devint une partie essentielle de chaque temple. Considéré comme sacré, il pouvait abriter des herbes locales et des plantes médicinales. On peut dire que le jardin sacré est la forme cultivée du bosquet sacré, mais la frontière entre les deux n'est cependant pas toujours très marquée. Les jardins ont joué un rôle primordial dans l'Inde ancienne et médiévale comme peuvent l'attester les peintures, sculptures, et l'abondante littérature sanscrite et tamoule. L'oeuvre du grand poète Kalidasa foisonne de courtisanes et de citadines, de nymphes et d'ascètes, de leurs rencontres amoureuses dans de magnifiques jardins de fleurs, de leurs pieuses indiscrétions au coeur d'ermitages ombragés.
                                       Voici le banc de pierre où j'ai vu ma maîtresse,
                                       Voici le lit de fleurs que son corps a froissé ;
                                       Voici le fin lotus où son ongle a tracé
                                                                Des mots d'amour à mon adresse
(9)
     Un beau jardin correspondait aux idéaux hindous d'excellence et d'esthétique dans tous les domaines - une belle apparence, un parfum, une atmosphère. Il n'est pas étonnant que le jardin ou le bosquet ait été ici et ailleurs, hier comme aujourd'hui, considéré comme la demeure même des dieux.

2001 © Alain Joly 
 

Références générales : (dans l'ordre d'importance)
  (Sites internet)
- Lifestyle and Ecology - Indira Gandhi National Centre for the Arts, New Delhi (IGRMS)
- Sudipto Chatterjee - World Wide Fund for Nature-India (WWF-India)
- Reforestation and reanimation of a Khasi Sacred Grove (Thomas Kaiser and Desmond L.Kharmawphlang)
- Retreat of the gods (Nanditha Krishna) "THE HINDU"

Notes :
  (Sites internet sauf pour "Sacountala" )
- The Tao of chairmaking - The trees and the wood - Christopher Lees (1)
- Poésie d'hier et d'aujourd'hui (Communiqué par la L.F.D.A.) (2)
- Quotes For Gardeners (Compiled by Michael P. Garofalo) (3) (4) (6) (7)
- Les Lieux importants (5)
- Forests as Sanctuaries (Henryk Skolimowski) (8)
- "Sacountala" de Kalidasa - (Traduit par Abel Bergaigne et Paul Lehugeur) - Librairie des Bibliophiles (9)
 


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