Ce manifeste est la conclusion d'un rapport sur l'état de l'environnement en Inde. Sous la houlette du Centre for Science and Environment de Delhi, des associations, des journalistes, des universitaires, des hauts fonctionnaires se sont mis au travail et ont publié par deux fois dans les années 80, et dans plusieurs langues régionales, de véritables livres blancs de l'environne­ment en Inde. Ces documents, appuyés par des enquêtes, des témoignages et autres contributions émanant d'associations, de groupes et d'individus en contact direct avec les réalités quotidiennes de la population, sont devenus un magnifique outil d'éducation populaire, mais aussi d'interpellation des pouvoirs publics. Ils sont également les témoins du formidable mouvement associatif en Inde. Ce manifeste reste aujourd'hui, vingt ans après sa rédaction, d'une actualité brûlante, tant dans la description du problème environnemental en Inde et dans son rapport avec le développement et la culture, que dans les solutions qu'il suggère.

  ~~ ¤ ~~


 

Manifeste pour un écodéveloppement
Center for Science and Environment of Delhi.
Copyright © Éditions L'Harmattan. Tous droits réservés.

 

     Nous affirmons qu'une gestion correcte de l'environnement ne constitue pas un frein au développement économique. En effet, l'expérience de ces trois dernières décennies a montré qu'il ne peut y avoir de développement économique rationnel et équitable sans une prise en compte de l'environnement. La dégradation de l'environnement résulte invariablement des inégalités économiques croissantes dont les pauvres souffrent le plus. La dégradation de l'environnement et l'injustice sociale sont les deux faces de la même médaille. La condition humaine et l'état de l'environnement sont étroitement imbriqués.

     C'est le style de développement économique et social que nous choisissons qui détermine en dernière instance si l'environnement est entretenu ou détruit plus avant. Pour les êtres humains, l'environnement n'est pas seulement une collection parfaite d'entités naturelles qui doivent être admirées : c'est surtout une entité vaste et complexe qui offre une variété de ressources naturelles pour leur usage, pour la croissance économique et sociale et pour satisfaire leurs aspirations matérielles et spirituelles.

     Dans un pays comme l'Inde, avec une forte densité de population et un haut niveau de pauvreté, chaque niche écologique est virtuellement occupée par un groupe humain qui en tire sa subsistance. Chaque fois qu'une niche écologique est dégradée, ou que ses ressources sont appropriées par les plus riches de la société, les démunis, les plus faibles s'appauvrissent davantage. Par exemple, la destruction continue de nos forêts naturelles, des pâturages et des eaux douces et marines, n'a pas seulement signifié une pauvreté économique croissante pour des millions d'indigènes, de nomades, de pêcheurs traditionnels, mais aussi une lente mort culturelle et sociale : des êtres humains en lutte pour leur auto-suffisance transformés en paysans sans terre pitoyablement dépendants et en migrants urbains vivant dans des conditions sordides. Ce processus peut, en fait, être décrit comme l'accaparement des ressources naturelles du pays par les riches et les plus puissants. La technologie moderne est l'instrument qui favorise ce processus.

     Le mode d'utilisation des ressources mis en place par ce processus actuel du développement n'est donc pas seulement en train d'attaquer et de détruire l'environnement — la faune, les forêts, les poissons, par exemple — mais aussi la grande majorité des êtres humains, en particulier les pauvres, et leur culture. Un processus de développement qui ne tient pas compte de la vie humaine ne se soucie pas de l'environnement et vice-versa. La diversité culturelle mondiale n'est pas un accident historique. Elle jaillit de la diversité biologique mondiale. Aujourd'hui, elles sont toutes deux également menacées. Chaque jour qui passe, Bombay imite un peu plus New York par la forme physique et le milieu culturel.

     Le mode d'utilisation des produits encouragé par le processus actuel de développement est tel qu'il sépare les gens de leur environnement immédiat : l'artificiel est devenu le plus désirable, l'inadaptation environnementale importée est devenue la plus appropriée. On en est arrivé à un point tel que même un comportement intimement biologique comme l'allaitement au sein recule du fait de la publicité et que les mères, de plus en plus nombreuses, deviennent dépendantes d'un approvisionnement multinational en lait en poudre qui s'avère mortel lorsqu'il est mélangé à de l'eau polluée.

     Alors qu'une culture orientée vers une surconsommation agressive s'étend parmi une minorité aisée dans le monde, elle crée une lutte pour la vie pour les autres, aussi bien à l'intérieur qu'entre les nations. Le désir de rejoindre cette culture multinationale en expansion est si fort que pour la plupart des gens il n'a laissé aucune liberté de choix. L'individu n'a pas d'alternative.

     Nos compétences croissantes sur le plan scientifique et technologique nous ont aidés à acquérir une culture technologique qui nous permet de converser avec le reste du monde sur un pied d'égalité et nous a valu à juste titre un prestige international. Mais il ne doit pas être permis à la science et à la technologie d'imposer leur système de valeur. Au contraire, leur utilisation dans la société doit être contrôlée par un système de valeur humain et socialement approprié. Autrement, nous serons soumis au matérialisme, dont le symbole extrême est celui du jeune homme qui va jusqu'à brûler sa jeune femme s'il n'obtient pas le scooter et le réfrigérateur promis en dot.

     La culture exportée par les soi-disant pays développés que nous adoptons d'une manière indiscriminée est au cœur de la crise. Nous ne nous posons jamais la question : un développement vers quoi ? Cette culture multinationale croissante doit être détruite car elle conduit au chaos économique, aux disparités sociales croissantes, à la coexistence d'une pauvreté massive et d'une richesse pourrie, à la dégradation de l'environnement et en fin de compte aux conflits internes et à la guerre.

     Pour atteindre un développement équilibré et rationnel et pour préserver l'environnement, il faut un nouveau processus de développement. Le plus grand défi intellectuel et politique de notre époque est d'articuler et de faire la démonstration de ce nouveau type de développement.

     En reflet de notre culture dominante, le développement a été réduit à une simple augmentation dans la production et la consommation de biens matériels et de services. Le développement n'est pas un produit que l'on peut obtenir avec la croissance économique. Au contraire, c'est un processus qui permet à tous les niveaux de la société — individuel, collectif ou national — de devenir plus auto-déterminés (self-reliant) et plus indépendants dans les choix qui décident de leur propre avenir.

     Promouvoir l'auto-détermination (self-reliance) à l'échelle de chaque communauté de base — faute de quoi, toute perspective d'auto-détermination à l'échelle de la nation serait illusoire — n'est pas possible sans la restauration des relations des êtres humains avec leur environnement immédiat. Cet objectif implique un changement énorme des modèles d'éducation, de production et de consommation, et de gestion des systèmes environnementaux et des services publics. La gestion participative, par exemple, est essentielle. Les experts en matière de santé, de forêts et d'énergie dans le monde entier réalisent actuellement que ni l'octroi de services de santé primaires pour contrôler l'épidémie quotidienne de diarrhée, ni l'établissement de parcelles boisées communautaires pour accroître l'approvisionnement en énergie pour la cuisson, ne sont possibles sans la participation communautaire. Les produits chimiques multinationaux sont moins importants pour les problèmes de santé dans les pays en développement que l'hygiène environnementale, la richesse locale en herbes médicinales et le développement des ressources agricoles immédiates pour procurer une alimentation adéquate.

     Ce sont les femmes qui souffrent le plus d'un développement déséquilibré et de la dégradation de l'environnement. De plus en plus nous nous rendons compte que les femmes s'intéressent plus à l'amélioration de l'environnement qui fournit à la famille de quoi satisfaire ses besoins élémentaires, que leurs hommes, avides de revenus. Tout particulièrement dans les familles où les besoins élémentaires sont satisfaits par la collecte (eau, bois de feu...), ce sont les femmes qui doivent s'en charger. Le nouveau processus de développement insistera sur le partage égal entre hommes et femmes du pouvoir dans la société.

     Ainsi un processus de développement « éclairé » du point de vue de l'environnement passe nécessairement par une nouvelle culture qui soit :

     — égalitaire, qui réduise les inégalités entre pauvres et riches et qui partage également le pouvoir entre hommes et femmes ;
     — fondée sur le partage des ressources ;
     — participative ;
     — frugale, par rapport aux modes actuels de consommation des riches ;
     — humble (et pluraliste) eu égard à la diversité des cultures et des styles de vie ;
     — promotrice de l'autodétermination à tous les niveaux de la société.

     La crise de l'environnement, née d'un mal-développement global, affecte tous les pays du monde, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest. Mais aucun pays ne peut attendre que le reste du monde trouve une solution. En Inde, en particulier les problèmes sont trop pressants. Nous croyons fortement qu'un développement égalitaire et durable est possible si nous gardons à l'esprit cette parole de M. Gandhi : « Il y a assez dans le monde pour les besoins de chacun mais pas assez pour la convoitise de certains. »


*****


Source :

- "
Inde, le défi de l'environnement" (pp. 184 à 187) - Center for Science and Environment of Delhi - Editions L'Harmattan, 1988.

 

 


RETOUR  SOMMAIRE  TEXTES & POÈMES