Tantales indiens - Uppalapadu, Inde

 

OBSERVER LA VIE DES OISEAUX
Texte et photographies de Patanjali Parimi - Traduit de l'anglais par Alain Joly.
Copyright © Patanjali Parimi. Tous droits réservés.

 

     C'était une soirée d'été de l'année 1990. Lumineuse, chaude et agréable. J'aime passer de telles journées en pleine nature. Après une courte réflexion, je décidai donc de sortir pour une petite promenade.

     Alors que je pénétrai dans une zone de marécages derrière la maison, je vis un oiseau se lisser les plumes dans l'attente d'une proie hypothétique. Immobile et serein. Dissimulé dans les herbes, je tentai de m'en approcher avec la plus extrême vigilance. Mais en vain. Mes pieds impatients firent craquer les herbes de quenouille sèches. Dérangé, l'oiseau s'envola précipitamment, mais avec grâce, attirant mes yeux dans sa direction. C'était une scène si banale en Inde que le fait qu'il fut blanc ne s'enregistra pas dans mon esprit jusqu'à ce que je vis un "oiseau noir" un moment plus tard. Semblables mais avec des couleurs opposées ! ...Pourtant, ils étaient différents ! L'oiseau blanc avait un "bec régulier" alors que le noir avait un bec d'un autre genre, peut-être avec des dents. On m'avait dit depuis mon enfance que ces oiseaux étaient similaires, que celui-là était une "grue" blanche et l'autre une "grue" noire. Confus, je fis la connaissance de Sudhakar Marathe ce week-end. Je lui décrivis ce que j'avais observé. Il m'informa que l'oiseau blanc était un héron garde-boeufs, le noir un cormoran de Vieillot ! ..."Ils avaient deux becs différents. Pourquoi ?" lui demandai-je.

     Ce soir-là se révéla être ma première expérience d'observation des oiseaux. Je fus alors frappé par le premier vent de réalisation que nous étions beaucoup éduqués sur la société humaine et ses développements mais pas sur la biodiversité qui était essentielle à notre survie. Et le peu que nous apprenions sur la biodiversité semblait dérisoire. Des écailles me tombèrent alors des yeux. Je me mis à observer les oiseaux attentivement et à les identifier. Je pris des notes. Dessinai des croquis d'oiseaux. Feuilletai des pages et des pages de livres sur les oiseaux. Je me mis à aimer les pépiements des prinias, les trilles limpides des bulbuls et la mélodie des loriots d'Europe. J'admirai le vol gracieux de l'aigle serpentaire et les nids délicatement ouvragés des tisserins baya. Je fus stupéfié par l'intelligence et la faculté d'adaptation des corbeaux, et par la migration des canards pilet sur des milliers de kilomètres. Je fus amusé par les caquetages des tadornes casarca et les jacasseries des cratéropes de l'Inde. Et dans les cygnes tuberculés et les grues antigone, je vis la poésie en mouvement. Ah ! Dans quel monde merveilleux je me trouvais.

     Je me levai aux petites heures, vers trois heures, pour entendre les bécasses des bois. Attendis dans les prairies jusqu'à midi pour voir les engoulevents indiens voler et se poser, et puis voler en silence. Et j'eus des centaines de sorties à six heures du matin. Je voyageai dans les endroits reculés, les marais, les montagnes, les forêts, les déserts, à la recherche de cet oiseau insaisissable. Parfois c'était une brève du Bengale, parfois une grue de Sibérie, parfois un calao bicorne. J'encerclai un Épervier d'Europe et un mainate. Chaque année je comptai et recensai chaque spécimen de la faune aquatique autour de moi. Me fis inviter à leur perchoir. Quand leurs oisillons prenaient leur vol j'en était enchanté. Encore une autre vie qui s'envolait à tire d'ailes... Le voyage dans les vies et les comportements des oiseaux était excitant et, pour le moins, enrichissant.

     J'étais fasciné par les chroniques sur l'évolution des oiseaux et le lien entre notre existence et leur survie aujourd'hui. Le casoar me montra la force brute des dinosaures quand avec son casque osseux sur la tête, il forçait son chemin à travers la végétation des jungles de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Le hoazin d'Amérique du Sud révéla ses gènes reptiliens dans les griffes de ses ailes. Ensemble, ils me ramenèrent cent millions d'années dans le temps, à travers l'histoire naturelle des oiseaux. Là je vis leurs ancêtres reptiliens changer leurs écailles, leur peau ferme, et leur sang froid pour les plumes, la peau poreuse, et le sang chaud des oiseaux. La biologie et les maths que j'ai apprises m'ont aidé à comprendre la raison de leur changement. J'étais intrigué par la différence entre le darwinisme et le lamarckisme. Et tombai amoureux des deux. Bien que les mutations aléatoires suivies par la sélection naturelle semblent l'emporter sur l'héritage des caractères acquis.

     Jane Goodall me ramena vers le présent et m'impressionna avec ses étonnantes découvertes sur l'éthologie des chimpanzés africains : les chimpanzés fabriquaient des outils et vivaient en société tout comme nous. Gavin Hunt découvrit en complément que les corbeaux de l'île de Nouvelle-Calédonie fabriquaient également des outils. Le fait que les chimpanzés et les corbeaux fabriquaient et utilisaient des outils était pour moi un prodige des plus séduisants. Mon arrogance humaine en était rendue plus humble. Quand j'appris que les éléphants connaissaient la signification de la mort, je réalisai qu'ils étaient semblables à nous-mêmes. Je fus touché par leur sensibilité envers leurs amis et parents, et envers leurs morts, et réalisai qu'ils n'étaient pas moins capables d'émotions, si ce n'est plus, que nous. Je me rappelai de l'éléphant qui se tenait immobile près des ossements empilés de son frère mort un an plus tôt, se recueillant six longues heures durant ! Je me souvins de mon enfance et de ce pigeon domestique qui refusa de se nourrir pendant plusieurs jours après que j'eus fait tomber son nid accidentellement et causé la perte de ses oeufs.

     La vie sociale des animaux et des oiseaux est incontestablement bien structurée et aussi complexe que la nôtre. Les manchots empereur mâles ont fait la preuve qu'ils étaient parmi les pères les plus dévoués en couvant leurs oeufs pendant quatre mois continuellement sans se nourrir, perdant plus de la moitié de leur poids. Les danses sociales des grues du Japon, les rituels nuptiaux des grèbes huppés, les cours flamboyantes des oiseaux mâles, la minutieuse sélection des partenaires par les femelles, les groupes politiques chez les chimpanzés, les forteresses et la pratique de la culture chez les fourmis, ainsi que l'attachement des chiens sauvages envers leurs familles leur vie durant, tout cela souligne leur vie sociale bien développée, ainsi que leur sens de l'organisation, leur technologie, sans parler de leur intelligence. Quand j'appris que l'indicateur, ou oiseau à miel, appelait et guidait le ratel vers un nid d'abeilles sauvages et que le ratel, en contrepartie, laissait une partie de la cire et des larves à l'oiseau, je découvris une harmonieuse symbiose entre toutes les créatures. Communiquer avec une autre espèce qui perçoit et qui vit dans le monde d'une manière totalement différente souligne clairement leur aptitude efficace à la survie. Je pris conscience du fait qu'une telle coopération entre toutes les espèces était une loi naturelle et un facteur essentiel pour la survie des espèces y compris des humains. La sélection naturelle devint de facto ma religion.

     Je réalisai également que ce qui pour moi était un chant mélodieux et un vol gracieux pouvait être pour les oiseaux une lutte pour la survie, particulièrement dans les régions où l'interférence de l'homme va croissante. L'appel plaintif des outardes à tête noire m'alerta de leur possible extinction. Quand elles se rétablirent, un sourire éclaira mon visage. La disparition du canard à tête rose sous mes yeux me peina considérablement. Encore une autre espèce qui disparaissait de ce monde, à cause de l'avidité incontrôlée des humains à conquérir et à lancer ses tentacules aux quatre coins de la terre ! Je ressentis le besoin de faire partie de la lutte globale pour la protection des espèces et de créer une conscience écologique parmi tout un chacun. La nécessité de préserver la biodiversité pas seulement pour elle-même mais aussi pour notre propre intérêt. Parce que notre existence dépend de tout cela. Je me mis à partager ce que j'avais appris, en écrivant et en parlant pour les oiseaux et à propos des oiseaux.

     La nature a évolué tout au long de quatre milliards d'années, faisant face aux impitoyables pressions de l'évolution et encouragée par la sélection naturelle. Une évolution fondée sur la coopération mutuelle et l'évolution partagée. Cependant, nous semblons aujourd'hui toujours prendre et ne jamais rendre à la nature ce que nous lui devons la protection et le respect salutaire. Au lieu de cela, nous empiétons sur son territoire et détruisons les habitats indispensables à la vie sauvage, au nom de ce que nous appelons le développement et causant ainsi la disparition à tout jamais de la biodiversité. Laissée à elle-même la nature se débrouille seule. Il est grand temps que nous accordions aux oiseaux et aux autres espèces leur dû.

 

Source :
Texte et photographies empruntés aux sites de Patanjali Parimi :
sagar.physics.neu.edu/pat/ et www.speciesonline.org/.

 


Grues de Sibérie, Inde


Jeunes tantales indiens, Inde

 


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