La vie d'un agriculteur est comme celle d'un enfant orphelin. Si la température est favorable, on récolte des montagnes de grains. Mais si elle n'est pas favorable, les champs verdoyants peuvent vous tromper comme un ami hypocrite. La récolte ne se retrouve dans la grange qu'une fois qu'elle a échappé à la grêle et à la gelée, à la sécheresse et aux inondations, aux sauterelles et à la brûlure, aux termites et aux ouragans. Et la grange est elle-même menacée par deux ennemis, le feu et la foudre. Pour qu'on puisse parler d'une récolte, celle-ci doit avoir survécu à tous ces adversaires.

Premchand (1)

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Révolution verte à refaire
Par Gilbert Charles (envoyé spécial en Inde de L'Express)
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     Quarante ans après le lancement de la modernisation agraire, la colère gronde parmi les paysans, chez qui les suicides atteignent des taux record. Pour quelques gagnants, beaucoup paient au prix fort la course au rendement et le recours massif aux OGM.

     Alignés comme dans un décor de conte de fées, les cinq petits châteaux des cinq frères Singh se dressent fièrement sur la plaine moissonnée. Bardées de marbre vert et visibles à des kilomètres à la ronde, ces luxueuses villas témoignent de la réussite de la famille d'agriculteurs, installée sur les terres fertiles du Pendjab, la Beauce de l'Inde. Le patriarche a acheté en 1956 un lopin de terre que ses fils, aujourd'hui âgés de 40 à 50 ans, tous éduqués dans les meilleures universités, ont transformé en exploitation céréalière de 150 hectares. Coiffés de leurs turbans et barbes au vent, ils s'activent sur leurs tracteurs dans les champs tracés au cordeau et irrigués par d'énormes pompes. Le domaine produit chaque saison 250 tonnes de blé et de riz basmati, dont une partie est exportée vers l'Europe et le Japon. Et il ne cesse de s'agrandir. « Chaque hiver, après la moisson, nous achetons une dizaine d'hectares supplémentaires à des voisins, au double du prix normal, précise Arur Singh, le frère cadet, titulaire d'un diplôme de marketing obtenu à Boston. L'important, pour nous, c'est de continuer de nous étendre. » Leurs affaires sont tellement prospères qu'ils ont décidé de se faire construire cinq villas identiques, afin qu'il n'y ait pas de jaloux, et proches les unes des autres. « Comme ça, ils peuvent continuer à se voir tous les jours », explique leur architecte, un réfugié irakien qui a participé à l'édification des palais de Saddam Hussein...

     Ce sont des fermes comme celle-là qui, il y a quarante ans, ont permis à l'Inde de passer en quelques années du sous-développement chronique au statut de grande puissance agricole lors d'un des plus grands miracles économiques du XXe siècle : la « révolution verte ». A l'époque, au début des années 1960, la jeune démocratie est au bord de la catastrophe. La population ne cesse de croître et les paysans, qui cultivent encore comme au Moyen Age, sont incapables de répondre à la demande. Une famine récurrente s'installe dans le pays, désormais associé aux images d'enfants faméliques à la Une des journaux. Le Premier ministre, Jawaharlal Nehru, lance alors un grand programme de modernisation agraire. Il s'agit de faire passer les campagnes à l'heure industrielle, en important massivement les engrais, les semences à haut rendement et les techniques de culture intensive utilisées aux Pays-Bas, en France ou dans le Middle West américain. Un jeune agronome et généticien indien, Monkombu Swaminathan, se retrouve chargé de coordonner le projet, auquel personne ne croit. En quelques mois, il réussit à doubler la production de céréales. Dès 1968, contre toute attente, l'Inde recommence à manger à sa faim et parvient à l'autosuffisance. Le pays est aujourd'hui le premier producteur mondial de lait et de thé, le deuxième pour le riz et le blé, et le troisième exportateur de coton...

     Mais le colosse agricole indien a des pieds d'argile. Derrière l'image idyllique de la réussite des frères Singh se cache une autre réalité, beaucoup plus sombre. La très grande majorité des 700 millions de paysans que compte le sous-continent vivent sur de minuscules parcelles de moins de 1 hectare. Ceux-là aussi ont adopté les techniques de la révolution verte, mais sans avoir les moyens des grands exploitants. Poussés depuis des années à investir pour s'équiper, ils se sont endettés pour passer des cultures vivrières à la monoculture du riz ou du coton, quitte à devenir totalement dépendants des firmes agro-alimentaires qui leur vendent semences, engrais et produits de traitement.

     Le jeu en vaut la chandelle quand les récoltes sont bonnes et les cours au plus haut. Mais le moindre aléa suffit à les plonger dans une spirale infernale. Depuis six ans, une sécheresse persistante sévit dans le pays. Les plantes à haut rendement importées de l'étranger, notamment les OGM, résistent de plus en plus mal au manque d'eau et sont affectées par des maladies en tout genre. Un grand nombre de paysans ont vu leurs récoltes décimées au cours des derniers mois. Incapables de rembourser leurs crédits, certains sont poussés au bout du désespoir.

     Au cœur de l'Inde rurale, dans l'Andhra Pradesh, une cinquantaine de badauds aux mines lugubres campent devant la porte d'une petite maison, au centre du village de Datla. Des hurlements de douleur fusent à l'intérieur, où une jeune femme en sari, effondrée sur le sol avec ses trois enfants, s'arrache les cheveux en criant : « Mon Dieu, qu'est-ce que je vais devenir ? Pourquoi a-t-il fait ça ? » Elle pleure la mort de son mari, un fermier de 38 ans, qui s'est suicidé la veille en avalant des pesticides. Le malheureux a été incinéré quelques heures auparavant, dans une clairière non loin de là, où le bûcher finit de se consumer.

     Rama Venkanna était propriétaire de 2 hectares de terre où il cultivait du coton et du riz. Ses premiers ennuis ont commencé il y a trois ans, quand il fait creuser un puits pour arroser ses plantes malmenées par la sécheresse. Ayant dépensé une fortune, 10 000 roupies (170 euros), il découvre qu'il n'y a plus d'eau au fond du trou, car le niveau des nappes phréatiques ne cesse de baisser dans toute la région. L'année suivante, il fait creuser un second puits, sans succès, puis un troisième, toujours plus profond et plus cher, sans résultat. Chaque fois, il doit emprunter pour financer les travaux. Les banques indiennes refusent de prêter aux petits paysans, qui se voient contraints de recourir à des prêteurs privés. C'est ce que fait Rama, en acceptant de payer des taux d'intérêt faramineux : plus de 40% par an. Incapable de rembourser, il doit vendre la moitié de sa propriété au printemps dernier. Comble de malchance, il plante à l'automne des graines de coton transgénique sur les 2 hectares qui lui restent, mais rien ne pousse. Avec une obstination de fourmi, il se remet au travail, retournant la terre pour semer cette fois une variété classique. Les plantes sortent bel et bien, mais les insectes commencent à les grignoter au moment le plus crucial, juste avant la floraison. Rama doit à nouveau emprunter pour acheter des quantités d'insecticide avec lesquelles il asperge ses cultures, dans l'espoir de les sauver. En vain. « Il n'y a même pas assez de fleurs dans ce champ pour payer les produits qu'il a répandus, constate le beau-frère en soupirant. Voilà pourquoi il a fini par jeter l'éponge. »

     Plus de 25 000 agriculteurs se sont donné la mort depuis dix ans en Inde. Selon une étude publiée en 2002 dans la revue scientifique The Lancet, le taux de suicide des régions rurales du Sud atteint 58 décès pour 100 000 habitants, triste record mondial (la moyenne dans les autres pays est de 14,5 pour 100 000). Au centre du territoire, l'Andhra Pradesh est le plus touché : depuis le début de l'année, plus de 500 paysans y ont déjà mis fin à leurs jours. Les premiers signes de ce phénomène dévastateur sont apparus en 1998, quand le gouvernement local a fait voter des lois ouvrant plus largement le marché agricole aux sociétés privées étrangères. Plusieurs études officielles ont été lancées pour tenter de comprendre les raisons de cette hécatombe, au Pendjab, en 1998, ainsi qu'au Kerala, en 2002. Leurs conclusions restent vagues et contradictoires, évoquant pêle-mêle la sécheresse, le système bancaire défaillant, l'alcoolisme ou les "problèmes psychologiques"... La situation ne cesse d'empirer depuis quelques mois et les autorités, qui faisaient jusque-là la sourde oreille, commencent enfin à s'inquiéter. Car les paysans indiens, qui se considèrent comme abandonnés, alors que les villes en plein boom économique captent toutes les richesses, n'hésitent plus à se rebeller en utilisant leur bulletin de vote. Lors des élections législatives d'avril 2004, ce sont les campagnes qui ont déboulonné l'ancien gouvernement, dominé par les nationalistes hindouistes, et porté au pouvoir le parti du Congrès de Sonia Gandhi. Faute de s'attaquer aux causes profondes des suicides, les leaders régionaux de l'Andhra Pradesh ont décidé, voilà quelques mois, d'allouer une aide de 10 000 roupies aux familles des victimes. Mais les conditions d'accès sont si drastiques que la plupart des demandes sont rejetées : une centaine de dossiers seulement ont été pris en considération à ce jour.

     Personne ne se risque à faire la liaison entre les suicides de paysans et les OGM, mais elle existe, affirme Asfar Jafri, responsable d'une ONG qui enquête depuis cinq ans sur les problèmes des paysans. « Ces plantes dont on a honteusement vanté les mérites se révèlent désastreuses pour les paysans, qu'elles poussent un peu plus à la ruine. » La révolte gronde dans toute la région contre les vendeurs de semences manipulées, accusés de mensonge et d'escroquerie. Depuis deux ans, le gouvernement a autorisé en Inde la culture d'un coton transgénique, le Bt, mis au point par Monsanto, une société américaine, déjà planté sur quelque 9 millions d'hectares dans les régions du Sud. Génétiquement modifié pour résister, en principe, aux attaques des insectes, celui-ci est loin de tenir ses promesses. Plus de la moitié des plants sont infestés cette année par les chenilles et les vers, quand ils ne refusent pas carrément de germer. Les paysans qui ont fait le choix des OGM, plus chers, dans l'espoir de réduire leurs achats de pesticides, en sont réduits à en répandre toujours plus. « J'en ai ras le bol de devoir sans cesse pulvériser pour rien, peste cette cultivatrice en montrant les bulbes de coton mangés par les chenilles. Tout l'argent qu'on gagne, on le dépense en produits. Les vendeurs nous disent que c'est de notre faute, parce qu'on n'en met pas assez. Ces salauds n'ont aucune idée des problèmes qu'on a avec les OGM. Si ça continue comme ça, ce ne sont pas les insectes, c'est nous qui allons crever. »

     Début novembre, plusieurs milliers de paysans ont manifesté contre les "semences pourries" devant les échoppes des vendeurs de produits agricoles de Warangal, la ville au centre de la grande région cotonnière du plateau du Deccan, en défonçant quelques vitrines. Ils avaient déjà défilé un mois plus tôt pour les mêmes raisons. Les responsables supposés de leurs malheurs se trouvent très loin, dans les bureaux climatisés du siège de Monsanto à New Delhi, dont les responsables, sollicités par L'Express, refusent de s'exprimer. Pour Krishna Reddy, secrétaire général du syndicat agricole All India Kisan Sabha, pas de doute : le gouvernement et les multinationales se sont entendus pour mettre à genoux les petits paysans. « Ce qu'ils veulent, affirme-t-il, c'est nous faire partir et remembrer les terres pour créer de vastes exploitations industrielles : il n'y en a plus aujourd'hui que pour l'agrobusiness. »

     Il n'a peut-être pas complètement tort. Le milliardaire indien Sunil Bharti Mittal, PDG de Bharti Televenture, une entreprise spécialisée dans la téléphonie et les call centers, a décidé de se lancer... dans l'agriculture. En octobre dernier, il s'est associé avec le groupe Rothschild pour créer une société spécialisée dans la production et l'exportation de fruits et légumes. Des fermes ultramodernes seront installées d'ici un an à travers le pays, reliées entre elles par un réseau de transport et de stockage réfrigéré. « La production nationale de fruits et légumes représente 14% du total mondial, mais la part de ses exportations se limite à 1%, en raison du manque d'infrastructures, explique le businessman. Au lieu de gâcher les beaux produits de nos fermiers, nous allons les envoyer en Europe, aux Etats-Unis et au Moyen-Orient. » Doté de 50 millions de dollars, le projet ne profitera probablement pas aux petits cultivateurs : concurrencés par un tel géant, ils n'auront d'autre choix que de travailler pour lui ou de changer de métier.

     Dans ce contexte tendu, les écologistes font monter la pression, menés par leur chef de file, Vandana Shiva, fondatrice de l'ONG Navdania. Sorte de José Bové local, cette physicienne de formation, omniprésente dans les médias et célèbre dans le monde entier, mène depuis vingt ans la fronde contre le génie génétique et les multinationales de l'agro-alimentaire. « Aujourd'hui, le paysan indien est totalement désorienté, se désole-t-elle. La seule information qu'il reçoit, c'est la publicité des multinationales, fondée sur le mensonge et la propagande. La pression des OGM, des produits chimiques, du libéralisme défini par l'Organisation mondiale du commerce, et voilà ce qui a conduit 25 000 d'entre eux au suicide. Au moins 5 millions de personnes quittent chaque année l'agriculture. C'est une situation que ce pays ne peut plus supporter. »

     Et pourtant, il va falloir trouver un moyen de nourrir la population indienne, qui s'accroît chaque année de 20 millions d'âmes. L'agriculture actuelle n'y suffira pas. Une nouvelle révolution verte s'impose. Certains pensent qu'elle sortira des laboratoires de biotechnologies, où l'on met au point la deuxième génération d'OGM, plus performante que celle cultivée aujourd'hui.

     Soucieux de préserver l'indépendance du pays, le gouvernement investit à fond dans la recherche. Sur le campus de l'université de New Delhi, les ouvriers achèvent la construction d'un grand centre exclusivement consacré à la génétique des plantes, financé par des fonds publics. Son directeur, le Pr Asis Datta, a mis au point une pomme de terre transgénique enrichie en protéines, la "protato", qui pourrait régler certains problèmes de malnutrition. Le généticien reconnaît que la tâche est immense, mais il est persuadé que l'ADN est la clef de l'avenir alimentaire de l'Inde. « A condition de ne pas laisser les firmes privées s'emparer totalement de ce domaine stratégique », précise-t-il.

     Vandana Shiva, la pasionaria écologiste, balaie tous ces espoirs d'un revers de main : « On a réussi à doubler le taux de protéines de cette patate pour le faire passer de 2,5 à 5%. La belle affaire ! Le millet, une graminée cultivée en Inde depuis des millénaires, en contient 10%... A quoi bon dépenser des millions de dollars dans des recherches qui ne servent à rien ? » Elle rêve de stopper la course aux rendements en introduisant massivement dans le pays les méthodes de culture "bio", sans engrais et sans pesticides. Utopie ? Pas si sûr. Un personnage inattendu, agronome et généticien réputé, lui donne en partie raison.

     Quarante ans après avoir sauvé l'Inde de la famine, Swaminathan, le père de la révolution verte, est devenu une icône vivante dans son pays. A 84 ans, il dirige une fondation de recherche agronomique qui porte son nom, à Madras, et préside la Commission nationale des fermiers, chargée de conseiller le gouvernement sur les questions d'agriculture. Le vieil homme, auréolé de gloire, se veut lucide et reconnaît que "sa" révolution verte a entraîné des excès : « C'est vrai, l'agriculture industrielle pollue l'environnement et a rendu les paysans esclaves des sociétés agroalimentaires, qui les poussent à la consommation, constate-t-il. Quand on me parle des dégâts de la green revolution, la révolution verte, je réponds qu'il s'agit plutôt de ceux causés par la greed revolution, la révolution du profit, de l'avidité... » Swaminathan continue aujourd'hui de mener des recherches en génétique — ses équipes ont notamment réussi à transférer sur des légumes les gènes de résistance à la salinité prélevés sur les palétuviers, afin qu'ils puissent pousser sur des terres proches de la mer. Mais il se refuse à tout miser sur la science conventionnelle. Selon lui, le futur de l'agriculture indienne passe par un mariage subtil entre les biotechnologies... et les méthodes de l'agriculture bio chères à Vandana Shiva ! « Il ne faut pas jeter le bébé génétique avec l'eau du bain, explique-t-il, mais on ne peut pas nier non plus l'apport des techniques de développement durable, plus respectueuses de l'environnement: il faut concilier les deux démarches. »

     Combien de temps faudra-t-il pour convertir les 700 millions de paysans indiens à ces méthodes douces ? Si rien n'est fait rapidement pour améliorer leur sort, une bonne partie d'entre eux risquent d'abandonner tout simplement la terre — un exode rural qui aurait des conséquences catastrophiques pour le pays. L'envie lancinante de tout plaquer obsède même ceux qui ne connaissent ni les usuriers ni les OGM ravagés par les insectes. Comme ce jeune couple d'un village de l'Andhra Pradesh : ils ont hérité de leurs parents une ferme de 4 hectares qu'ils ne cultivent pas, mais dont ils touchent les bénéfices. Le mari, Ravinder, 23 ans, étudiant en troisième année de mathématiques, veut devenir professeur et ne rêve que d'une chose : les lumières de la ville. « Mon père et ma mère se sont échinés à cultiver ici pendant presque cinquante ans, sans bonheur, sans joie... Moi, dès que je trouve un travail, c'est sûr, je m'en vais d'ici. »
 

 


Source :

"
Révolution verte à refaire" - Article de Gilbert Charles (envoyé spécial en Inde de L'Express) - Copyright L'Express (17, rue de l'Arrivée - 75 733 Paris Cedex 15)

Note :
(1) Premchand (1880-1936), romancier et novelliste fortement ancré dans la terre indienne, un des tous premiers écrivains modernes de l'Inde.


 

Tous mes remerciements à L'Express
 

 


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