Le tigre dans la tourmente



"Beneath the Banyan" - Copyright of Hawksbill Fine Art.

 
     En 1990, j'ai visité le Parc National de Corbett, un des plus grands et plus célèbres sanctuaires de vie sauvage en Inde. Mon rêve : voir un tigre sauvage. Quand le bus qui m'y emmenait eut franchi l'entrée du parc, et alors que je scrutai déjà la jungle dans un espoir irraisonné, un éclat de couleurs flamboyantes s'évanouit dans la canopée. C'était un paon ! J'avais déjà vu des centaines de paons en Inde, aux abords des villes et des villages, mais ce paon n'était pas de ceux-là. Il avait des couleurs vibrantes, et une vitalité qui témoignait de la précarité de sa survie. Cet oiseau pouvait se retrouver entre les griffes d'un tigre, et cela faisait toute la différence. Débuter mon périple à Corbett par la vue d'un magnifique paon sauvage était de bonne augure. Je ne pouvais rêver meilleur commencement.
     Niché dans les contreforts de l'Himalaya au nord de Delhi, Corbett fut en 1936 le premier Parc National en Inde. Son nom provient d'un soldat et chasseur britannique, Jim Corbett, qui vécut là au début du siècle dernier, et que les villageois tenaient en grande estime, le surnommant affectueusement "Carpet Sahib". Il devint célèbre en tuant 12 tigres et léopards mangeurs d'hommes responsables de la mort de près de 1500 habitants de la région. Convaincu malgré tout que le tigre était un "gentleman", il renonça à la chasse et voua le reste de sa vie à la protection de la vie sauvage, devenant naturaliste, photographe, et auteur à succès.(1) "Le rôle d'un tigre est, dans son ensemble, de participer à l'équilibre de la nature. Si, poussé à de rares occasions par une nécessité impérieuse, ou quand ses proies naturelles ont été impitoyablement exterminées par l'homme, il tue un être humain, il n'est pas juste que pour ces actes une espèce entière doive être étiquetée comme cruelle et assoiffée de sang. [Un tigre] est un gentleman au coeur pur doté d'un courage sans limites. Quand il sera exterminé — comme il sera fait si l'opinion publique ne se rallie pas à sa cause — l'Inde sera plus affligée encore pour avoir perdu le plus merveilleux représentant de sa faune."(2)
     C'est de Corbett en 1973 que le premier ministre Indien Indira Gandhi lança, avec le soutien du WWF, le Projet Tigre, destiné à sauver les félins d'une extinction certaine. La pratique soutenue de la chasse par les maharajas et les dignitaires britanniques au début du siècle, combinée au commerce des peaux de tigres encore légal et à l'accroissement de la population humaine avait fait chuter le nombre de tigres à un niveau dangereusement bas. En 1972, moins de 2000 tigres vivaient en Inde, pays qui en comptait encore 40 000 au début du siècle dernier. Grâce à l'interdiction de la chasse et à la création, avec Corbett comme parc pilote, de huit autres réserves dédiées à la sauvegarde de l'espèce, le Projet Tigre permit de stabiliser, voire même d'augmenter légèrement la population de tigres en Inde.
     Il y a un siècle, quelque 100 000 tigres vivaient sur le continent asiatique, de la Turquie à l'Asie du sud et à la chine, en passant par l'est de la Russie et tout le sud-est asiatique. Aujourd'hui, on estime leur nombre à 6000 environ. Trois des huit sous-espèces alors existantes sont éteintes : le tigre de Bali en 1940, le tigre de la Caspienne en 1970, et le tigre de Java en 1980. Des cinq sous-espèces encore présentes aujourd'hui, le tigre du Bengale, que l'on trouve principalement en Inde, est de loin la plus représentée avec 4000 individus environ, suivie par le tigre d'Indochine, qui vit en Thaïlande, en Malaisie, et dans d'autres pays alentour (env. 1500). Restent le tigre de Chine, dont il ne resterait plus qu'une vingtaine de spécimens dans le sud de la Chine, le tigre de Sumatra, dont le nombre est tombé au-dessous de 500, et enfin le tigre de Sibérie, ou tigre de l'Amour, dont 350 animaux environ survivent autour de la Russie orientale.
     Le village touristique de Dhikala est situé sur un large plateau herbeux, au coeur du Parc National de Corbett. C'est de là que partent les excursions à dos d'éléphants qui permettront peut-être aux visiteurs d'apercevoir le précieux animal. On y jouit d'une vue splendide sur la plaine en contrebas, d'où montent les rumeurs du monde sauvage, et où coulent la rivière Ramganga. Avec une altitude variant de 400 à 1200 mètres et une superficie de 520 km2, le parc possède un très large éventail d'habitats propices à une importante variété d'espèces végétales et à une faune riche de 50 espèces de mammifères et de près de 600 espèces d'oiseaux. Corbett peut également s'enorgueillir d'avoir une zone tampon conséquente, qui absorbe l'impact des activités humaines extérieures. Malheureusement, ce parc bien protégé par sa gestion convenable et sa situation géographique favorable, est aujourd'hui devenu à son tour la cible des braconniers.
     Dans le reste du pays, le braconnage est aujourd'hui à son comble, touchant très sévèrement les réserves du Projet Tigre  actuellement au nombre de 27 qui voient leur population de tigres, mais aussi d'éléphants, de rhinocéros, et de léopards tomber aux mains de trafiquants organisés. Depuis 10 ans, entre 35 et 121 cas de tigres tués sont révélés chaque année, des chiffres que les autorités douanières considèrent devoir être multipliés par 5 ou 10 pour rendre compte de la réalité. Le gouvernement indien a tendance à minimiser le problème du braconnage, et les directeurs des parcs à exagérer le nombre de tigres vivant dans leur réserve comme gage de bonne gestion. Pourtant, Billy Arjan Singh, un des plus éminents protecteurs de la vie sauvage en Inde, fort de l'expérience d'une vie entière passée auprès des tigres du Parc de Dudwa, est convaincu que moins de 60 félins survivent aujourd'hui dans cette réserve, alors que le chiffre officiel est de 98. De la même manière, de nombreux experts indépendants estiment à moins de 2500 le nombre de tigres survivant actuellement en Inde, en dépit de l'estimation officielle de 3000 à 3500. Au bas mot, un tigre est tué chaque jour en Inde par les braconniers pour fournir à la médecine traditionnelle chinoise, mais aussi à d'autres pays asiatiques comme la Corée ou le Japon, quantité d'os et d'organes divers auxquels on prête le pouvoir de guérir toute une variété d'affections ou de maladies. La demande d'os et de peaux de tigres en Inde est quasi nulle. 167 pays sont actuellement signataires de la Convention sur le commerce international des espèces menacées d'extinction (CITES), y compris les 10 états membres de l'ASEAN (Association des Nations de l'Asie du Sud-Est), dont le Cambodge et le Laos jusqu'alors réticents. C'est une bonne nouvelle, mais le boom économique de ces pays encourage paradoxalement le retour aux valeurs traditionnelles, et donc le recours à la médecine chinoise devenue financièrement plus abordable. Le commerce illégal des espèces dans le monde représente une manne financière annuelle évaluée à 12 milliards de dollars, et la valeur d'un seul tigre au marché noir, une fois sa peau, ses os, et ses organes vendus, s'élève à 50 000 dollars. Seule une lutte concertée et déterminée de la part de tous les pays pourra détourner les trafiquants d'aussi juteuses tentations.
     Le braconnage n'est pas seul en cause. La pression démographique et les projets de développement comme la construction de barrages, de routes, ou d'exploitations minières, ont causé la réduction et la fragmentation de l'habitat du tigre, principalement du fait de la déforestation. Par ailleurs, la pauvreté autour des réserves pousse les villageois à empiéter toujours plus profondément à l'intérieur des parcs, pour faire paître leurs troupeaux ou collecter le petit bois. Les zones tampons ne jouant plus leur rôle, les hommes et leurs animaux sont exposés aux attaques des tigres, et quand une de leurs bêtes est tuée par un félin, les paysans se vengent alors en empoisonnant la carcasse dont le tigre se nourrit, une méthode qui est également utilisée par les braconniers. Enfin, depuis la disparition d'Indira Gandhi et la libéralisation de l'économie en Inde, le Projet Tigre a perdu de sa vigueur et la protection du félin s'est relâchée de façon alarmante. Le tigre, acculé à survivre dans des zones de plus en plus restreintes, à la recherche de proies de plus en plus rares, dérangé de tout côté, est devenu l'enjeu de conflits incessants et croissants entre des villageois excédés et des gardes forestiers dépassés et vieillissants.
     Le tigre possède pourtant avec l'Inde sa meilleure chance de survie. En plus d'abriter à lui seul 60 % des tigres en Asie, et donc dans le monde, le pays a de tout temps eu une relation privilégiée avec son prestigieux félin, le choisissant d'ailleurs comme son animal national. Présent dans toutes les mythologies asiatiques, le tigre était déjà représenté sur des sceaux de l'ancienne civilisation de l'Indus, il y a 4500 ans. Dans l'hindouisme, il est l'animal que chevauche la déesse Durga, farouche combattante et destructrice des forces du mal. Par sa beauté, sa force, et son courage, la tigre a, selon les lieux et les cultures, fortement imprégné l'imaginaire des hindous. Dans le centre de l'Inde, les tribus Warli vénèrent Vaghadeva, le Dieu Tigre, comme symbole de vie et de fertilité, et les peuples de Nagaland au nord-est du pays le considèrent comme leur frère. Dans l'Etat du Karnataka, la ville d'Udipi organise chaque année des célébrations dans lesquelles les enfants dansent et se griment en imitant le tigre. Mais c'est dans les Sunderbans du Bengale, ces marais de mangroves dans le delta du Gange, que la relation entre le félin et l'homme atteint son apogée. Chaque jour, des dizaines de milliers d'hommes s'en vont pêcher, collecter le miel, ou simplement rechercher du bois de chauffe, bravant les très nombreux tigres de la région. Beaucoup meurent sous les griffes du félin. Pour obtenir protection, ils vénèrent la déesse de la forêt Banbibi ou apaise le démon Dakshin Ray grâce à des offrandes et des rituels. Tout au long de l'histoire indienne, le tigre a été craint et vénéré, perçu traditionnellement comme le gardien de la jungle, le protecteur. L'art s'en est également fait l'écho, notamment au travers des contes populaires. Mais le symbolisme et la magie qui entourent le tigre portent également les germes d'une représentation qui peut être aussi négative et néfaste. Comme le souligne Stéphane Ringuet du WWF-France : "Les maux de la faune sauvage sont toujours liés à des représentations humaines."(3)
     J'avais aussi ma propre image du tigre, reflet d'une nature indomptée nourri par les rêves de mon enfance et les documentaires animaliers. En ce jour de 1990, l'occasion m'était enfin donnée de pouvoir confronter mon imaginaire à la réalité. Depuis le plateau de Dhikala à Corbett, les éléphants qui partent en excursion doivent descendre le long d'un sentier abrupt dans la jungle, pour rejoindre la plaine herbeuse en contrebas. Confortablement calé sur l'un d'eux, j'étais émerveillé de la manière dont ils se mouvaient, fasciné de voir avec quelle douceur et tranquillité ils se frayaient un chemin dans une végétation si touffue qu'elle semblait infranchissable. Tout indiquait ici la présence des animaux : les herbes foulées, les odeurs, les excréments, tous les bruits de la jungle. Sans l'aide bienveillante de l'éléphant que le cornac dirigeait avec aisance au milieu des hautes herbes, nous ne pourrions fouler ces zones sauvages et dangereuses. C'était magnifique. Soudain, une excitation s'empara du petit monde autour de moi. Je me mis à fouiller fiévreusement du regard la zone que l'on m'indiquait, et après un moment, telle une apparition, un tigre se détacha au loin. En un instant, sa tête majestueuse auréolée de fourrure occupa tout l'espace. Il nous observait attentivement, tranquillement allongé dans un ruisselet, à une distance de deux cents mètres environ. La suite n'eut plus qu'une importance dérisoire, au regard de ce premier et inoubliable contact. Les cornacs pressèrent les éléphants pour tenter d'approcher le félin. Ce dernier, dérangé, partit du mauvais côté, là même où nous nous dirigions. Mais caché dans les hautes herbes, personne ne put l'apercevoir, sinon les éléphants qui sentaient sa présence et barrissaient. Le tigre repartit alors dans le lit de la rivière, et nous pûmes l'apercevoir d'assez près. S'éloignant, le félin grimpa enfin sur la berge opposée, tournant une dernière fois la tête pour nous lancer comme un regard dédaigneux.
     Il aurait fallu que nous en restâmes là, à ce moment où nous le vîmes pour la première fois, tel un seigneur distant et magnifique. Le reste : l'excitation de la poursuite, le voir d'un peu plus près, tout cela avait un goût différent. Car si l'on sait que le tigre est aujourd'hui victime du braconnage et de la réduction de son habitat, on mesure moins tous les impacts indirects, souvent non visibles, que font peser ces fléaux sur la survie du tigre — le harcèlement en fait partie. Dans la nature, l'équilibre qui existe entre les espèces, et à l'intérieur des comportements sociaux de chacune d'entre elles, est fragile et facilement ébranlé. D'une manière générale, à chaque fois que la jungle est dérangée, tous les animaux sont sur le qui-vive, ce qui rend la chasse plus difficile pour le tigre. Et celui-ci est particulièrement vulnérable, car malgré sa puissance et son art du camouflage, il ne réussit à tuer un animal qu'au bout de 10 à 20 tentatives, et met ensuite toute son énergie à traîner sa proie sous le couvert des arbres pour la dévorer en toute tranquillité. On comprend aisément alors qu'un félin dérangé à cause d'une activité touristique ou agricole puisse être tenté par une proie plus facile, comme un animal domestique, a fortiori s'il s'agit d'un tigre âgé et fatigué, ou d'un jeune inexpérimenté. Ces félins finiront ensuite empoisonnés par les paysans. De plus, habitués malgré eux à la présence humaine, les tigres deviennent plus vulnérables aux braconniers qu'ils cessent de voir comme une menace. L'impact du braconnage va d'ailleurs souvent plus loin que le seul nombre de tigres tués. La disparition d'une tigresse causera inévitablement la mort de ses petits qui, ne pouvant survivre sans elle, mourront sous les attaques de chiens sauvages, ou tout simplement de faim. S'il s'agit d'un mâle dominant, il s'ensuivra une lutte entre d'autres mâles pour prendre le contrôle du territoire laissé vacant, et le nouveau tigre dominant tuera alors les petits dont il n'est pas le géniteur afin de faire prévaloir sa propre lignée. Enfin, la fragmentation des habitats conduit les tigres à vivre en groupes de plus en plus restreints et isolés, sans possibilités de communication. Cela cause leur appauvrissement génétique et les rend plus fragiles face aux maladies. On considère qu'il faut 100 tigres au moins pour qu'une population de félins soit génétiquement viable. En Inde, seule la réserve des Sunderbans dans le delta du Gange remplit cette condition.
     "Aucun être humain ne recevra de faire-part quand le dernier tigre sauvage rendra l'âme."(3) ai-je pu lire dans un livre. C'est tristement vrai. Mais il est d'autres nouvelles dont nous ne ferons pas l'économie. Le tigre est bien plus qu'un simple animal que les réserves de l'Inde s'efforcent de sauvegarder : il est le protecteur même de ces réserves. Car une fois le tigre disparu, les hommes, libérés du danger qu'il représentait pour eux, et pressés par des nécessités économiques et sociales, s'en iront empiéter plus avant encore sur les territoires des animaux, contribuant à les déranger davantage. Les braconniers se reporteront sur d'autres espèces comme l'éléphant ou le léopard, les rendant plus vulnérables qu'elles ne le sont déjà. Peu de réserves en Inde pourraient résister à la disparition des tigres, des éléphants, et des léopards. Car comment ces sanctuaires de vie sauvage, qui ont déjà tant de difficultés à se maintenir avec leurs prestigieux animaux, pourront-ils résister aux pressions de toute part quand ils n'abriteront plus que cerfs, chiens et chats sauvages, singes, ours, ou crocodiles. Déjà validée, la fameuse croyance populaire qui veut que le tigre soit le gardien de la jungle pourrait bien se révéler doublement exacte. Grâce aux vastes territoires qui lui sont nécessaires et à sa position au sommet de la chaîne alimentaire, le tigre contribue aussi à protéger l'habitat de nombreux autres animaux, et à garantir certains équilibres écologiques essentiels au bien-être de la forêt. Par son rôle de prédateur, il maintient le nombre des grands herbivores à un niveau raisonnable, empêchant les phénomènes de surpâturage et d'érosion. Une bonne couverture végétale, en plus de protéger et de nourrir les sols, contribue à filtrer et à purifier les eaux de pluies, et donc à alimenter sensiblement les nappes phréatiques et les points d'eau nécessaires aux différentes espèces animales. Enfin, avec la disparition du tigre, c'est également tout un pan de l'économie liée au tourisme animalier qui sera durement affecté.
     Selon Aqeel Farooqi, "Il ne reste plus aucun doute que le tigre indien — le plus beau et le plus prodigieux d'entre les félins — est en train de laisser ses dernières traces sur la courte voie vers l'extinction."(4) Ce constat est aujourd'hui partagé par les plus grands spécialistes du tigre en Inde, au premier rang desquels Billy Arjun Singh. Cet ardent défenseur de la nature, qui voua sa vie entière à la protection du félin, a reçu en 2005, à l'âge de 87 ans, le prestigieux J. Paul Getty Wildlife Conservation Award. Il est, après le légendaire Salim Ali (5), le deuxième Indien à recevoir ce prix, considéré comme le Nobel des environnementalistes. Parmi les alliés du tigre les plus efficaces ces dernières années, on peut également compter les ONG, qui ont non seulement alerté le public et le gouvernement de la situation précaire du tigre, mais ont aussi mis en place des projets de développement impliquant davantage les populations locales dans la gestion de leur nature. Dans le Parc National de Ranthambhore, une Fondation a été créée pour essayer de réduire, par différentes aides, la dépendance des villageois vis-à-vis des ressources du parc : concessions de parcelles de forêts pour la plantation d'arbres, fabrication et vente d'objets artisanaux, mise en place d'un service ambulant de soins gratuits, programme d'alphabétisation, entraide financière par le micro-crédit. En 1998, le WWF a instauré un programme de compensation du bétail afin d'éviter au maximum l'empoisonnement de tigres par les paysans, et dans les Sunderbans, des mesures ont été prises pour réduire les attaques des félins sur l'homme. La prise de conscience de la situation du tigre en Inde a été retardée par un manque d'honnêteté flagrant sur la gravité du braconnage de la part des officiels de la vie sauvage, ainsi que par l'aveuglement et le désintérêt du gouvernement. Pour preuve, 80 % des parcs en Inde ne possèdent ni le personnel adéquat, ni les infrastructures et les équipements de base pour lutter efficacement contre les braconniers. Mais certaines choses commencent à changer. "Au pays du tigre, le peuple Indien commence à se rendre compte que sauver le symbole national signifie sauver les forêts qui ont été le berceau des cultures et des religions de l'Inde."(6) En 2000, une coalition d'organisations pour la vie sauvage et pour les droits de l'homme a réussi à faire annuler un prêt de la Banque mondiale pour l'ouverture de 25 mines à ciel ouvert par la société Coal India, situées dans un secteur où vivaient non seulement tigres et éléphants, mais également une importante communauté de tribus indigènes. En 2004, la Cour Suprême indienne, dont les interventions positives en matière d'environnement sont aujourd'hui fréquentes et décisives, a pu stopper un projet d'autoroute qui traversait la réserve de Corbett et demander aux parties concernées de proposer un itinéraire alternatif. Enfin, récemment, plus d'un million d'enfants indiens ont signé une pétition pour sauver le tigre.
     Mais aujourd'hui, les mesures traditionnelles de protection de la vie sauvage ne peuvent plus rivaliser avec les forces colossales libérées par le développement industriel et par le vent fou de la mondialisation. "Plus de 100 projets et propositions venant de l'industrie privée ou du gouvernement, à différents degrés d'approbation et de développement, vont directement ou indirectement mettre en péril l'habitat du tigre en Inde. (...) Comment ceux qui se battent pour protéger le tigre peuvent-ils faire face à ce genre d'agression ? Comment est-il possible de gagner chaque nouvelle bataille ?"(7) De plus, la Banque mondiale, qui prête massivement à l'Inde, multiplie les actions flatteuses envers un grand nombre d'officiels, de décideurs, de scientifiques, ou de consultants qu'elle n'hésite pas à employer ou à favoriser. Début 2005, des événements ont brutalement ramené le tigre au premier plan des préoccupations de la politique et des médias, secouant les belles certitudes du gouvernement, et révélant du même coup au peuple indien la gravité de la situation. Les officiels et les défenseurs de la nature ont découvert, interloqués, que le Parc de Sariska, partenaire du Projet Tigre en Inde, venait de perdre en peu de temps les 16 à 18 tigres qu'il était censé abriter. La réserve voisine de Ranthambhore et celle de Valmiki dans le Bihar ont également vu leur nombre de tigres chuter de façon dramatique. Quant au Parc National de Keoladeo, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO pour abriter une des plus importantes populations d'oiseaux dans le monde, il est aujourd'hui en très grave danger, privé par un barrage de la seule rivière qui alimentait ses magnifiques étangs. Il est désormais évident qu'aucune demi-mesure ne pourra sauver le tigre et son précieux habitat. Espérons que l'incident du Parc de Sariska puisse être l'occasion d'une prise de conscience salutaire de la part de tous les responsables de la vie sauvage en Inde.
     Il n'est pas facile, au regard de l'immense pauvreté qui existe dans ce pays, de garder des parcs vierges de toute présence humaine, difficiles pour ces villageois qui manquent de tout de se voir refusé l'accès aux parcs luxuriants de végétation. Une réflexion approfondie est cependant nécessaire à ce sujet, car la disparition du tigre et de la vie sauvage n'est pas un événement anodin. Pour l'homme en général, et pour l'Indien en particulier, le sort du tigre concerne non seulement les domaines écologique, culturel, spirituel, philosophique, économique, esthétique, mais est aussi révélateur d'une façon de gérer la société et la planète qui engage directement notre survie. Une vérité que Billy Arjun Singh, fort de son immense expérience et clairvoyance, avait depuis longtemps résumé par cette phrase sans ambiguïté : "Si le Tigre s'en va, nous partons avec lui."(8) Tout aujourd'hui doit être fait pour tenter de sauver le tigre de la manière qui soit la plus compatible possible avec les besoins des paysans les plus pauvres. Si nous échouons, c'est une autre douloureuse et irrévocable vérité que nous devrons alors affronter, celle que William Beebe (9) nous rappelle par ces mots :

"Quand le dernier individu d'une race d'êtres vivants s'arrête de respirer,
un autre ciel et une autre terre doivent advenir avant qu'un autre pareil puisse exister à nouveau
."

 

 2005 © Alain Joly



 

Sources des images :
"Beneath the Banyan" de David Dancey-Wood, un des meilleurs artistes crayon en Grande Bretagne, spécialisé dans les scènes animalières. Copyright of Hawksbill Fine Art.
"
Tiger study in pastels" de Eric Wilson, un des grands artistes animaliers en Grande Bretagne. Copyright www.ericwilson.co.uk
 

Notes :
(1) "Tigres et léopards mangeurs d'homme" par Jim Corbett - Montbel Éditions.
(2) Citation de Jim Corbett empruntée à : www.corbetthideaway.com/tiger.html
(3)
"Des Tigres et des Hommes" par Richard Ives - Éditions Belfond.
(4)
"Tiger on the road ......to extinction" par Aqeel Farooqi - Hindustan Times, Lucknow 1998 - (www.wildlifeofindia.com/)
(5) Salim Ali (1896-1987) fut un ornithologue mondialement reconnu. Il a publié "The Book of Indian Birds", et "Handbook of the Birds of India and Pakistan" (10 vol.). Le prix J. Paul Getty a été créé en 1974 pour récompenser ceux qui ont oeuvré pour la protection de la nature.
(6) (7)
"Stranded", article de Bittu Sahgal (éditeur du magazine "Sanctuary", et ancien membre du "Project Tiger") et Jennifer Scarlott (écrivain et défenseur du tigre, basée à New York). Publié dans "The Amicus Journal" (http://www.nrdc.org/) et reproduit dans "The Tiger Information Center" (www.savethetigerfund.org/).
(8)
Interview de Billy Arjan Singh (www.wildlifeofindia.com/billy3.htm).
(9) 
William Beebe (1877-1962), né à New York, était naturaliste, océanographe et ornithologue.


Bibliographie :
- "
Tigres et léopards mangeurs d'homme" par Jim Corbett - Montbel Éditions.
- "
Des Tigres et des Hommes" par Richard Ives - Éditions Belfond.


Quelques liens sur le sujet :
     Project Tiger
     WPSI  (Wildlife Protection Society of India)
     CITES  (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction)
     
Wildlife of India
     
Corbett National Park
     
The Tiger Information Center

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