L'Asie, la grande terre, dont l'Europe n'est qu'une péninsule, l'avant-garde de l'armée, l'éperon du lourd navire, chargé de sagesse millénaire... D'elle nous sont venus toujours nos dieux et nos idées. Mais, en perdant contact avec l'Orient natal, au cours des randonnées de nos peuples en marche à la suite du soleil, nous avons déformé pour nos fins d'action violente et limitée l'universalité de ces vastes pensées.

Romain Rolland (1)

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En ces moments troublés où le monde est confronté à des problèmes toujours plus aigus, sources de grands dangers pour notre devenir et celui de notre planète, où nombreux sont ceux qui, dans nos pays riches, se tournent à nouveau vers l'Orient, quand nos élites préfèrent trop souvent n'y contempler que le miroir de leur propre civilisation et technologie, il m'a semblé important de nous pencher sur la relation entre l'Inde et l'Occident. Dans le passé, quelques précurseurs en Occident n'ont pas manqué d'engager un dialogue sérieux et profond avec les sagesses de l'Orient. Dans l'Europe de l'entre-deux-guerres, de nombreux écrivains et intellectuels français, parmi lesquels René Guénon, Romain Rolland, René Daumal, et bien d'autres, ouvrirent la brèche de l'entente Orient-Occident. En Inde, au moment même de la lutte pour l'indépendance, à l'instant précis où l'Inde s'apprêtait à congédier ses colonisateurs les britanniques cette part d'Occident installée chez elle, de grandes personnalités, dans leur toute bonté et clairvoyance, s'appliquaient déjà à construire un pont entre Orient et Occident. Ce fut le cas de Gandhi bien sûr, mais aussi de Rabindranath Tagore, de Çrî Aurobindo Ghose, ou d'Ananda Coomaraswamy. Jean Biès, grand connaisseur de l'Inde et des enseignements initiatiques de l'Orient et de l'Occident, est aujourd'hui leur héritier. Il nous propose ici, à travers deux extraits de sa thèse de doctorat écrite au début des années 70, de nous énumérer les apports de l'Inde à l'Occident, de nous révéler les liens cachés de nos deux civilisations, et de nous avertir des dangers qui nous guettent à l'aune de notre indifférence. Ces réflexions, d'une vigueur poétique intacte, n'ont aujourd'hui rien perdu de leur importance et de leur pertinence.

Alain Joly                      

 

Thème : Inde et Occident
Deux extraits tirés du livre "Littérature française et pensée hindoue des origines à 1950"
Jean Biès © Librairie C. Klincksieck.

 

        Egale par sa superficie à l'Europe moins la Russie, peuplée de trois cent millions de dieux un au kilomètre carré , de six cent millions d'hommes, et de trois milliards de rats cinq par habitant , l'Inde-surgie-du-fond-des-âges-et-des-sages s'impose toujours plus à la conscience mondiale, l'Inde immémoriale préside à la régénérescence des cultures et des sagesses. Qui ne frémit aujourd'hui à ce monosyllabe lourd d'une telle charge de fabuleux et de rêve, d'un tel potentiel imaginatif, affectif et magique ?... L'Inde, avec ses jungles et ses temples d'or, ses déserts et ses fleuves, ses sommités géologiques, ses climats extrêmes, ses démesures, ses luxuriances ; l'Inde avec ses faunes et ses flores, sa poussière et ses cendres, ses chars de bois aux roues pleines, ses diversités ethniques et ses trois mille castes, ses mariages d'enfants, ses aphrodisiaques, ses bûchers allumés de l'amour des veuves, ses âçram et ses mouroirs ; l'Inde avec ses trente-deux sciences et ses soixante-quatre arts, ses huit cent cinquante langues et sa langue sacrée, le sanskrit l'équivalent de douze fois le Thesaurus latin, langue de l'en-dedans révélée par l'en-haut, où tous les mots finissent en âme ; l'Inde et les deux cent cinquante signes de son alphabet dévanâgâri, ses seize mille modes musicaux, ses épopées de cent mille vers, ses Ecritures cinq à six fois la Bible ; l'Inde avec ses innombrables sectes, ses aèdes errants et ses astrologues, ses ascètes « vêtus des quatre points cardinaux », ses princes rutilants de perles, ses délivrés-vivants, ses lépreux ; l'Inde avec ses sacrifices, ses rites d'hospitalité, ses danses, ses pèlerinages, ses hantises de souillure, ses initiations, ses extases, ses enfers et ses paradis ; l'Inde, disons-nous, patrie des pluriels unifiés, est bien certainement la terre la plus capable d'étonner, d'attirer, d'irriter, de séduire le marchand et le missionnaire, le poète, l'indianiste et le philosophe, l'homme enfin, quel qu'il soit, et plus spécialement, l'homo occidentalis du XXème siècle crépusculaire, qui s'interroge, se cherche et ne se connaît plus.
        Il n'y a pas encore bien longtemps, l'Inde conquise n'était que la terre des mépris. Dans un Dictionnaire des Idées reçues livre jamais achevé , l'article INDE aurait mentionné les serpents et les moustiques, les baignades parmi les cadavres, les fakirs cloués sur leur lit, les hordes de meurt-de-faim qui ne tuent aucun animal : c'est à peu près tout ce qu'on retirait d'un séjour en Bharata. Il aura fallu les récents cataclysmes pour qu'un changement se fasse dans la mentalité d'Occident. Déçus ou inquiets par les réalités et les perspectives du monde moderne, par l'absence de solutions à des problèmes toujours plus complexes, par l'effondrement des valeurs et des mythes dont cinq siècles de « civilisation européenne » s'étaient nourris, par un christianisme non vécu, oublieux de son ésotérisme, des Occidentaux de plus en plus nombreux, ayant encore soif d'Absolu parce que l'Absolu est le propre de l'homme , se sont mis en route vers les clés et les sources, vers l'Orient « d'où vient la lumière » ; et cela, moins en conquérants qu'en hommes désireux d'une réponse à leurs maux, à leurs peurs, moins en civilisés nantis qu'en « mendiants de souffle » ptôkhoï tô pneumati ; en prânaïsants. Pour eux, la récitation des cinq comptoirs ne suffit plus en guise de japa ; l'Inde a cessé pour eux d'être un ramassis de pré-logiques paresseux et infantiles : ils ont découvert que ces « primitifs » avaient depuis des millénaires atteint en matière d'astronomie, de médecine, de musique, d'architecture, de psychologie, de pédagogie, de métaphysique, un degré de perfection et d'élévation jamais atteint par aucun peuple. Nul mieux que ces Occidentaux ne témoigne que seule, une fin de civilisation peut à ce point aiguiser « le goût des origines (2) ».
        Certes, l'Orient n'a pas à être idéalisé, comme il l'est parfois par ces nouveaux pèlerins : l'Inde, elle aussi, a ses problèmes et ses drames. Ceux-ci sont d'ordre économique, comme les nôtres, d'ordre spirituel. Mais l'homme ne se nourrit pas seulement de riz, il a aussi besoin du OM. On a constaté que les peuples d'Orient qui ont voulu nous imiter ont surtout perdu leur âme; et R. de Becker se demande si « les sages de l'Inde n'apparaîtront bientôt plus que tels les ultimes survivants d'un monde sur lequel il ne reste plus qu'à pleurer (3) ». Certes, se convertir à l'Orient ne signifie pas, comme on a trop tendance à le croire aujourd'hui, s'asseoir en padmâsana, pratiquer l'amour libre et méditer pour s'endormir : pas plus que la robe ne fait le moine, le gerrua ne fait le yogin. Il n'en reste pas moins vrai que ce vouloir de transformations externes correspond à la recherche tâtonnante d'autre chose, au désir de rompre avec un conformisme asphyxiant, en donnant à l'histoire des âmes une direction radicalement différente. Il est frappant que depuis un siècle environ, le nombre des maîtres et des messages se soit accru aux Indes en proportion de celui des dangers qui nous cernent, des malheurs qui nous broient. « Personnalités torrentielles », a-t-on dit ; ou plutôt, « impersonnalités », telles qu'en sait produire cette terre privilégiée dans les domaines de la création et de l'héroïque sainteté : Ananda Coomaraswamy, Rabindranath Tagore, Mahâtma Gandhi, Vinobâ Bhâve, Svâmin Vivekânanda, Svâmin Râmdas, Çrî Bhagavate Râmakrsna, Çrî Aurobindo Ghose, Çrî Râmana Maharsi, Mâ Ananda Mayi, et tant d'autres moins connus, mais dont le secret rayonnement purifie l'atmosphère cosmique, préfigure peut-être l'aurore d'une neuve humanité. Tous leurs messages se ramènent à un unique principe : la primauté des royaumes du dedans sur les totalitarismes du dehors, et convient à une même action, la quête du Centre, le retour à l'Originel. Seule, l'acquisition d'un niveau supérieur de conscience pourra, en nous améliorant, améliorer le monde. Ce n'est pas simple coïncidence si Bacchus, vainqueur des Indes, chanté par Nonnos en ses Dionysiaques, est le patron des alchimistes, lesquels évoquent les « Indes philosophiques » pour désigner le pays de l'âme, et si Indos, ancêtre éponyme des Indiens, ressemble au grec entos, qui signifie « à l'intérieur ».

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        Ce qui nous amène à un autre ensemble de considérations, touchant à la fois psychologie et vie intérieure. Dans ces domaines, plus encore, les apports de l'Inde peuvent être considérables. Depuis Freud, Adler, Jung, la psychologie commence à retrouver en Occident la place qu'elle n'aurait jamais dû perdre. Le dernier surtout, dans sa dernière manière, en reliant les choses de l'âme à des archétypes spirituels, en approfondissant les doctrines orientales, apparaît dans notre Europe comme l'initiateur d'une « psychologie des profondeurs » que l'Inde pratique depuis cinquante siècles. A sa suite, psychologues et psychothérapeutes sont en passe de devenir les guru dont l'Occident a le plus besoin, dans la mesure où ceux-ci sont des intermédiaires canalisant l'énergie subtile qui les traverse et la mettant en contact avec leur disciple. C'est parce qu'elle répond, dans l'actuel désarroi, à une urgence vitale, que se justifie, entre yogin et jungiens, l'étude commune de l'homme total : l'Occident a enfin compris que le cosmos interne est aussi complexe que l'autre, et probablement plus ; et que le fait pour l'homme d'élever des barrages (obstacles symboliques, mais éloquents, aux eaux de l'inconscient), ou de marcher sur la lune (séjour symbolique des morts), n'entraîne en rien l'abdication des névroses et des ignorances qu'il transporte avec lui. Que la voie ignée de l'Inde recommande de brûler les germes égotiques et d'atteindre à l'apatheia, ou que l'humide psychologie occidentale interprète les rêves avec soin et accorde à l'illusion une valeur thérapeutique, n'altère pas le fond du problème : apparemment contraires, les deux démarches n'en rendent pas moins à l'individu son caractère unique et infiniment respectable, recréent en lui une relation vécue avec « l'Universel », que d'autres appellent « le Divin » ; toutes deux restituent sa justification plénière au vieil adage delphique, incompris ou escamoté : « Connais-toi toi-même, et tu connaîtras tous les dieux ». C'est à l'Inde que nous devons de redécouvrir notre anima, sa valeur et son rôle. Et entre la psychologie occidentale et l'Inde, la littérature n'est pas sans servir de lien : dans ses Types psychologiques, Jung a montré comment et combien les poètes connaissent et chantent l'anima. Est-il nécessaire de montrer de quelle importance se revêt dès lors la poésie (réputée objet de luxe), et quelle utilisation peut être faite de pareilles données, au niveau de la critique littéraire, par exemple ?... Ainsi se trouve peu à peu rendue à l'Occident cette seconde moitié de lui-même dont l'avaient amputé cinq siècles de césarisme rationaliste, et dont la perte est à l'origine de l'appauvrissement, du dessèchement, de la médiocrisation de son âme, peut-être, de sa mort lente. Il semble ici encore, comme de sûrs indices le font croire, que la réaction amorcée aille en se renforçant : si, naguère, la raison d'être de l'Orient était pour l'Occident vainqueur le trafic des diamants et des épices, aujourd'hui, et de plus en plus, c'est à la recherche des richesses intérieures que l'Occident malade se met en quête ; au commerce et à la consommation des biens matériels succèdent les pratiques et les gnoses, à la « route de la soie » succède la route du Soi.
        L'apport spirituel de l'Inde ne s'arrête pas là. (...) Le bouddhisme a séduit des chrétiens et des athées, les premiers pensant y trouver des éléments voisins de leur religion, les seconds, le prenant pour de l'athéisme ; l'hindouisme n'a pas non plus manqué d'en appeler plusieurs à lui. Un trop grand nombre sans doute s'est laissé égarer par une information déficiente et romantique, notamment en ce qui concerne le non-dualisme, assimilé au panthéisme, et le nirvâna, confondu avec le néant ; d'autres se sont heurtés à de réelles antinomies entre l'Occident et l'Orient : action et contemplation, temps linéaire et temps cyclique, vie unique et métempsycose, Christ et avatâra. Mais ces erreurs d'interprétation, ces difficultés de conciliation n'ont pas empêché l'Inde de nous léguer bon nombre de précieuses références intéressant les plans physiques, mentaux et spirituels de l'être humain. Nous devons à l'Inde de nous avoir inculqué d'utiles principes concernant l'hygiène respiratoire, le régime alimentaire, la déculpabilisation sexuelle et la sacralisation de la vie instinctive. Nous lui devons encore les darçana, chacun étant complémentaire des autres ; une certaine vision du monde et de l'homme, fondée sur la loi des périodicités et des équilibres compensatoires ; l'explication, selon la doctrine des cycles cosmiques, d'une époque déconcertante, dont aucun autre système ne donne de clés satisfaisantes (4) ; la description du devenir posthume de l'être humain, sur lequel le christianisme reste d'une décevante discrétion. Nous lui devons enfin la théorie des trois guna, rendant compte du comportement de l'homme ; les divers yoga, justifiant la diversité des dons et des voies ; les quatre âçrama, modifiant au long de la vie les droits et les devoirs ; les notions capitales de guru et d'âçram, dont l'absence en Occident explique la baisse verticale de l'Esprit. L'Inde explicite ce qui est obscur ; elle élargit notre conscience aux dimensions universelles ; elle nous enseigne en même temps la maîtrise de soi, la purification intérieure, l'amour envers tous les êtres ; que la vraie vie n'est pas forcément ailleurs, mais qu'elle est sans doute autrement ; elle concilie le bonheur de vivre et l'absence de crainte de la mort ; elle nous fait nous éveiller et devenir ce que nous sommes.
        (...) Mais toute rencontre, toute reconnaissance, lourde de promesses à tenir, de possibles à actualiser, n'est que le porche initiatique des aventures, expériences et réalisations futures, et c'est à celles-ci qu'il faut maintenant nous attendre. L'importance du mariage, l'intérêt de ses suites, se voient du reste accrus dans les circonstances actuelles, qui correspondent à un moment cosmique dont nous avons vu l'originalité, décisif pour l'histoire de l'humanité. Ou bien, en effet, cette dernière, incapable de vaincre ses folies par sa sagesse, périra en des affres inimaginables, en ne laissant aux contemplations de l'avenir qu'une figure de cendres diluées de larmes, et dans ces conditions, un sauvetage individuel semble la seule entreprise encore digne d'être tentée ; ou bien, une partie au moins de l'humanité, réussissant à traverser les cataclysmes présents et prochains, dont la signification échappe à notre myopie, mais qui ne manquent pas de ponctuer toute période de ce genre, abordera aux rives du nouvel éon. Dans la phase intermédiaire que nous sommes destinés à vivre, quelle qu'en soit l'issue, et où tout est encore possible, au-delà des solutions sociales, économiques et politiques, visiblement insuffisantes, au-delà de l'usure des exotérismes, deux éventualités s'offrent à nous : ou bien, le retour de l'Occident à l'autonomie de ses propres traditions, stimulé par la chiquenaude hindoue, ou bien, la mise en commun et l'unification des cultures d'est et d'ouest. Dans l'une comme dans l'autre de ces perspectives, plutôt parallèles et simultanées qu'exclusives, l'Inde, dans le camp oriental, la France, dans le camp occidental, ont sans doute à jouer un rôle déterminant. Nous voyons dès à présent toute une part de notre élite, évoquant les difficultés pratiques, mentales, psychiques à suivre une voie orientale, tout en reconnaissant ce qu'elle doit à l'Inde, s'efforcer de compléter ou de revivifier les trésors de l'Occident : compagnonnage, médecine psychosomatique, parapsychologie, ésotérisme hellénistique, alchimie, hésychasme, celtisme, mystique et patristique. Ce mouvement d'idées, discret mais profond, insiste plus volontiers sur la pluralité des civilisations, tout en relevant d'une mentalité orientale et incluant cette diversité au sein d'une unité de tout le genre humain. L'autre part de la même élite s'attache à concilier l'efficacité européenne et les spiritualités asiatiques, ou même, se désolidarisant totalement de son origine, épouse des secondes les modes de vie et de pensée. Celle-là se montre plutôt sensible aux ressemblances qu'aux disparités, oeuvre dans le sens d'une synthèse planétaire.
        Quel que soit le camp auquel appartiennent ces hommes de bonne volonté, et il en est qui appartiennent aux deux en même temps, sans voir forcément là contradiction intime ou trahison quelconque , tous, également inquiets des abîmes vers lesquels s'élance la farandole humaine, certains que l'unique salut réside dans une remontée vers les « commencements absolus » d'où tout procède, et se souvenant que les plus antiques vérités redeviennent un jour vérités d'avenir, tournent leurs yeux vers l'aurore, proclament que la terre est une, que son centre est partout où brûle un parfum sans âge, où sonne un verbe de vie ; tous écoutent au-dessus des nuées et des royaumes, comme en l'éther vibrant dans la caverne de leur coeur, retentir l'incroyable nouvelle... Longtemps, trop longtemps, l'Orient était demeuré portes closes, lui qui, chaque fois qu'il demandait à l'Occident en visite son identité, s'entendait répondre mensonges et insultes. Mais aujourd'hui, le seuil s'entrouvre : déjà resplendit l'intérieur du palais... C'est que, sans se lasser, l'Occident a frappé aux portes de l'Orient, aux portes d'or, d'ivoire et de bronze et de cèdre ; mais en se simplifiant et se sanctifiant toujours plus, mais en devenant toujours plus lui-même ; et voici qu'à l'imperturbable question de l'Orient : « Qui es-tu ? », l'Occident, enfin, a répondu : « Toi ».

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Source :
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Littérature française et pensée hindoue des origines à 1950" de Jean Biès (pp.11à13 & pp.556-60) - Librairie C. Klincksieck, 1992.
     
Extrait de la préface par Jean Biès : « Assurément le sujet était des plus tentants : en quoi la nation la moins orientale de toutes s'était, sans qu'on s'en avisât, et du Moyen Age à nos jours, abreuvée aux sources du Gange ?... Quels rapports, quels jeux d'influence, quels liens et quelles différences existaient entre la littérature française et la pensée hindoue ?... (...) A ma plus grande surprise, je constatais qu'en nombre considérable, des écrivains avaient été, du moindre au plus haut degré, et de toutes les manières possibles, déconcertés, séduits, envoûtés ou terrifiés par l'Inde ; et qu'il n'en était pas un seul qui ne l'eût, au moins une fois, mentionnée dans son oeuvre. Je me trouvais très vite devant une masse de documents, de références dont j'avais été loin de soupçonner la densité. Aux mille regards de l'Inde, mille écrivains avaient donné mille regards nouveaux ; et vouloir parler d'eux tous, c'était vouloir parler de tout. Je n'étais pas dans la situation du critique chargé d'un inventaire, mais dans celle du découvreur montant à l'assaut d'une jungle fabuleuse et inexplorée, taillant de la plume les premières brèches à travers des remparts de lianes vénéneuses. »

Notes :
(
1) Extrait de l'avant-propos de Romain Rolland (1866-1944), écrivain français et prix Nobel de littérature, dans "La Danse de Shiva" de Ananda Coomaraswamy - Editions AWAC, 1979.
(2)
R. Schwab, "Renaissance orientale", p.31.
(3)
Raymond de Becker, "L'Hindouisme et la crise du monde moderne", p.221.
(
4) Kali-Yuga : "L'Age de Fer" ; le quatrième Age, celui des conflits et des ténèbres, dans lequel nous nous trouvons. Les trois premiers Ages sont : le krita, ou satya-yuga, le trêta-yuga et le dwâpara-yuga. Jean Biès a donné une très bonne définition du Kali-Yuga :
     «
C'est la conjuration et le triomphe temporaire des éléments anti-spirituels qui deviennent les seuls amis et passent pour les seuls normaux. C'est la multiplication des problèmes et la raréfaction de leurs solutions durables, au point qu'à la limite, il n'y a plus que des problèmes sans solutions. C'est la consécration de la barbarie, l'organisation de la désorganisation, la programmation du chaos. C'est l'inversion de toutes choses, où le profane devient le seul sacré, où la loi du secret initiatique est remplacée par la conjuration du silence, où la fusion du moi avec le Soi l'est par dilution du moi dans le Collectif, où l'Illumination déificatrice l'est par l'éclair atomique, où l'ascension intérieure l'est par la conquête spatiale, où le Non-Etre suprême l'est par l'absolu néant. » (Extrait de "Doctrine hindoue des cycles cosmiques" par Jean Biès - Revue "Saraswati" n°2)

Glossaire :
âçram : Communauté de disciples rassemblés autour d'un maître, tenant à la fois de la ferme, du monastère et de l'université religieuse.
âçrama : Les quatre étapes (ou états) de la vie humaine : brahmaçârya (l'étudiant), grhastha (le chef de famille), vanaprastha (l'anachorète vivant dans les bois) et samnyâsa (le renonçant).
avatâra : "Descente" ; incarnation de Dieu comme messager divin, dont la venue a pour but de rétablir l'ordre cosmique.
darçana : "Point de vue". Textes qui font partie de la smrti ; systèmes de philosophie tenus pour orthodoxes, au nombre de six.
gerrua :
Robe ocre des moines.
guna :
Tendance fondamentale, mode qualitatif dans la nature universelle et individuelle, au nombre de trois : sattva (tendance lumineuse ascendante), rajas (force active, expansive), tamas (tendance descendante : ignorance, inertie, pesanteur).
guru :
Adjectif signifiant "qui a du poids", substantivé pour désigner un homme de poids, lourd de connaissance, et auquel on se réfère comme guide spirituel.
japa :
"Fait de marmonner" ; répétition rythmique d'un mantra, souvent aidée d'un chapelet. Entre dans la dévotion envers Dieu.
mantra : formule sacrée, à valeur magique et transfigurante, contenant en soi toute la puissance de la pensée.
prâna :
force cosmique primordiale ; fluide vital.
nirvâna :
Etat de béatitude suprême et inconditionné, correspondant à l'extinction du souffle et de l'agitation.
padmâsana :
"Posture du lotus", dans le hâtha-yoga. Position traditionnelle de méditation.
smrti : "Souvenir" ; l'ensemble de la tradition humaine opposée à la çruti, "révélation".
yogin :
Pratiquant d'un yoga.


Notice bio-bibliographique :
Né à Bordeaux en 1933, Jean Biès fait ses études de Lettres Classiques aux Facultés d'Alger, puis de Paris. L'Algérie, où il passe sa jeunesse, lui est une première révélation de l'Orient à travers le Soufisme. Il découvre en 1951 l'oeuvre déterminante de René Guénon, séjourne au Mont Athos en 1958, parcourt l'Inde en 1973, rencontre entre temps plusieurs représentants des sagesses traditionnelles, dont Frithjof Schuon. Jean Biès soutient en 1965 une thèse de troisième cycle consacrée à René Daumal et, en 1975, sa thèse de Doctorat d'Etat Littérature française et Pensée hindoue (C. Klinckieck, Prix de l'Asie, de l'Académie des Sciences d'Outre-mer). Parallèlement à son professorat, il exerce une activité littéraire. Son oeuvre, qui se réfère essentiellement aux enseignements initiatiques de l'Orient et de l'Occident, se propose, à travers des styles et des genres différents privilégiant toujours la formulation poétique, de rendre une âme à un monde qui l'a perdue et de travailler à l'urgente préparation de l'avenir.

Citons, parmi une trentaine d'ouvrages :
"Littérature française et pensée hindoue des origines à 1950" (Librairie C. Klincksieck)
"Les Chemins de la ferveur" et "Paroles d'urgence" (Terre du Ciel )
"Passeports pour des temps nouveaux" et "Retour à l'Essentiel" (Dervy-Livres)
"Art, Gnose et Alchimie" (Le Courrier du Livre)
"L'Initiatrice" (Editions Jacqueline Renard)
"Miroir de Poésie" (Groupe de Recherches Polypoétiques)
"Athos, la montagne transfigurée", "Sagesses de la Terre" et "Par les Chemins de vie et d'oeuvre" (Les Deux Océans)
"Voies de Sages", "Les Grands Initiés du XXe siècle", et "Les Alchimistes" (Philippe Lebaud).
Membre du C.I.R.E.T., Jean Biès collabore à diverses publications, dont Les Cahiers de l'Herne, les Dossiers H. (L'Âge d'Homme), Connaissance des Religions, Terre du Ciel, Phréatique, Saraswati. 

 

Pour lire deux passages du livre de Jean Biès :
     "Les Chemins de la ferveur"
 

 

 Tous mes remerciements à Jean Biès

 


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