Quelle que soit la quantité de bonheur dans ce monde, elle résulte du désir de bonheur pour autrui ; quelle que soit la quantité de malheur dans ce monde, elle résulte du désir de bonheur pour soi-même.

Shantideva (1)

 

 

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Réflexions sur un conte
Le conte "Les lois de l'hospitalité" est extrait du livre :
"Le cercle des menteurs" - Jean-Claude Carrière - © Editions Plon. 

 
     L'Inde est une terre d'oralité. La mythologie y revêt une importance colossale, indissociable de la philosophie et de la religion, et a façonné l'identité culturelle et la société de ce pays. Dans le coeur et dans l'imaginaire de la plupart des Indiens, les aventures et les péripéties des héros des grands mythes ont réellement eu lieu, et il est à ce titre significatif que les deux grands poèmes mythiques de l'Inde, le Mahabharata et le Ramayana, aient été classés dans la littérature itihasa, qui signifie en sanskrit « ce qui a réellement existé », et en hindi « Histoire ». L'extraordinaire puissance de la mythologie en Inde, ajoutée à une vision cyclique et non linéaire du temps, a donc empêché toute conscience historique de se développer, les Indiens ne s'étant jamais beaucoup intéressés à leur propre histoire. Un phénomène qui a en retour consolidé l'importance des mythes, et favorisé l'émergence d'une très riche tradition narrative.
     Les contes ont un rôle et une histoire bien différents. Débarrassés du caractère historique et sacré des mythes, ils sont souvent plus frivoles, plus volontiers philosophiques, tour à tour ambiguës, déroutants, inquiétants, instructifs, drôles aussi. S'ils nous parlent tant, s'ils sont écoutés et appréciés à ce point, c'est qu'ils savent très bien nous mentir, et que leurs mensonges ne nous font pas peur. Ils peuvent donc sans vergogne, sans réaction épidermique, nous parler de vérités. De nos vérités. Ils ne s'adressent pas à notre intellect, mais à notre coeur, à notre sensibilité, à notre regard d'enfant. C'est grâce à ces qualités-là qu'ils ont pu traverser les siècles avec autant de force, et parvenir intacts jusqu'à nous. L'intellect reste prisonnier du temps et de sa versatilité. Le coeur, lui, est éternel.
     Si la plupart des contes et des grands mythes ont finalement été écrits, ils restent encore vivants aujourd'hui car ils sont largement transmis de bouche à oreille dans les villages, à travers les représentations théâtrales, ou au sein de la famille, ce lieu de passage entre les aînés et les plus jeunes. Comme l'a dit A. K. Ramanujan, éditeur d'un recueil d'histoires populaires (2) « Même dans une grande ville moderne comme Madras, Bombay, ou Calcutta, même dans les petites entités familiales qui vivent à l'occidentale, (...) les histoires et les contes sont seulement éloignés d'une banlieue, d'un cousin ou d'une grand-mère ». Ce goût pour les histoires est très ancien en Inde, si ancien qu'on a pu dire à tort que toutes les histoires du monde venaient de l'Inde. Au début des années 1980, Jean-Claude Carrière a rencontré une équipe d'ethnologues bengalis qui revenait d'une mission de cinq ans avec pour but de recueillir et de publier les histoires entendues dans un seul village du Rajasthan. Ils en ont compté environ dix-sept mille : « Une histoire sur dix racontait un événement du village ou de l'État : un incendie, une bataille, un accident, une piqûre de serpent, un grand mariage. D'autres racontaient, avec plus ou moins de fidélité, l'histoire de l'Inde, la conquête anglaise, l'action de Gandhi, et même certains événements lointains dans l'espace, comme Hiroshima. Une place considérable était faite à la mythologie, aux aventures incessantes des dieux et aussi aux héros locaux : plusieurs milliers de récits. Enfin, la majorité des histoires étaient de pures fantaisies, que nous appellerions fables, contes de fées, contes fantastiques, philosophiques ou simplement histoires drôles. » (3)
     C'est à cette dernière catégorie que j'ai emprunté l'histoire que j'aimerais vous faire connaître. Son origine est incertaine, propablement ancienne, mais peu importe. Mon intention ici n'est pas de l'analyser strictement, de prospecter, en lui prêtant des significations et des intentions douteuses et aléatoires. Les contes sont trop vivants, trop ambiguës pour se prêter aux règles rigoureuses de l'analyse. Il ne s'agira donc ici que d'exprimer ce qu'il a pu éveiller en moi, d'explorer les quelques pistes, les quelques idées que sa lecture a provoquées. Rien de plus. L'histoire s'appelle "Les lois de l'hospitalité"(4) :

     « Elle montre un oiseleur, un habile piégeur qui capturait des oiseaux vivants et les vendait au marché. Un jour, parmi ses prises, il comptait un pigeon femelle, qu’il emportait dans une cage en bambou. Tandis qu’il traversait une épaisse forêt pour regagner sa demeure, un orage inhabituel frappa la terre. Toute marche était impossible. L’homme dut chercher un abri sous un arbre énorme. Il s’appuya contre l’arbre (auquel il demanda sa protection) et déposa près de lui, sur le sol, la cage qui renfermait le pigeon femelle et une autre cage, où se débattaient d’autres oiseaux.
   Il se trouva que cet arbre était l’habitation de la pigeonne, sa capture, qui vivait là avec son mâle. Celui-ci, qui se cachait de l’orage dans les cavités du bois, entendit les plaintes de sa compagne. Il sortit craintivement et la vit prisonnière dans une cage, au-dessous de lui.
   Les deux pigeons engagèrent la conversation, dans leur langage — que l’homme ne pouvait pas comprendre malgré son habitude des bois. Et les autres oiseaux crièrent au pigeon mâle :
   — Vite ! Descends ! Délivre-nous !
   — Il s’est endormi ! N’aie pas peur ! Viens !
   En effet, le chasseur laissait tomber sa tête sur sa poitrine et s’abandonnait au sommeil.
   Le pigeon mâle descendit de l’arbre et, à coups de bec, à coups de pattes, il s’attaqua aux liens qui fermaient la cage de la femelle…
   — Que fais-tu ? lui dit celle-ci.
   — Je lutte contre ces attaches.
   — Pourquoi ? Tu as d’abord d’autres devoirs.
   — Dis-moi.
   — Cet homme a froid. Tu dois le réchauffer.
   Le mâle parut très vivement surpris et dit à la femelle prisonnière :
   — Réchauffer notre ennemi ? Cet homme qui t’a capturée et qui veut te vendre au marché ? As-tu perdu l’esprit dans le vent ?
   — Non répondit fermement la femelle. Mon esprit est clair, même dans ma cage. Plus clair peut-être.
   Mais les autres oiseaux criaient, tout en s’agitant dans leur cage :
   — N’écoute pas cette insensée ! Délivre-nous ! Aucune hésitation n’est concevable !
   Troublé par l’attitude de la femelle, le mâle lui demanda :
   — Que veux-tu me dire ?
   Tu as oublié ce que tu sais, lui répondit-elle. Notre ennemi a choisi cet arbre pour abriter un moment sa fatigue dans la tempête, et cet arbre est notre demeure. Cet homme est donc chez nous, il est notre hôte. Le destin, qui s’appelle aussi le hasard, l’a dirigé cette nuit jusqu’à nous. Même dans le territoire obscur du sommeil, la tête penchée, les bras faibles, il est plus précieux que nous. Nous lui devons respect et assistance.
   — Ne l’écoute pas ! criaient les autres oiseaux. Ne te trompe pas sur ton devoir ! N’obéis pas à cette loi ! Une loi que l’on suit étroitement devient absurde !
   — C’est le destin qui a déclaré cette tempête ! reprit un autre oiseau. C’est le destin qui a mené le chasseur jusqu’ici !
   — Oui ! Pour que tu nous délivres !
   — Et c’est le destin qui l’a endormi !
   — Fais vite avant qu’il se réveille !
   — Veux-tu voir ton épouse en esclave ?
   Mais le pigeon mâle demeurait immobile devant la cage de la femelle. Et celle-ci, qui paraissait très calme et sûr d’elle, lui dit encore :
   — N’écoute pas les cris des autres captifs qui sont prisonniers de leur souffrance. Néglige une pitié banale. Un ordre supérieur cette nuit nous commande. Ne sois pas insensible à cet ordre. Vois plus loin que moi. Va chercher du bois sec pour réchauffer cet homme et dépêche-toi, car il tremble.
   Le mâle s’élança dans la forêt. Trouver du bois sec au fort de l’orage ne fut point facile. L’oiseau fit des dizaines et des dizaines de voyages, apportant des brindilles, des bouts d’écorce et de la mousse, qu’il entassait au pied de l’arbre à l’abri de la pluie, tandis que le piégeur, détruit par la fatigue, dormait.
   Quand le tas lui parut assez gros, méprisant les cris d’indignation des autres oiseaux captifs, le pigeon mâle, encouragé par sa femelle, s’élança pour trouver du feu. Il pénétra, à ses périls, dans plusieurs demeures de paysans où du feu pétillait. Il se cacha, il rusa, il réussit à saisir et à emporter dans son bec une petite bûche embrasée. Il la tint sous son aile, se brûlant les plumes, pour la protéger de la forte pluie. Mais malgré ses efforts la braise s’éteignit.
   Il recommença, deux fois, trois fois, quatre fois. A la cinquième tentative, à bout de résistance, il parvint à allumer le feu tout près du chasseur endormi.
   La nuit tombait déjà. L’oiseau se tenait sur une des branches, épuisé par six heures d’efforts.
   Le chasseur se réveilla et tendit ses mains vers la flamme. Il rajouta du bois au feu.
   L’orage ne se calmait pas. Les deux pigeons, qui observaient alors le chasseur, le virent alors porter une main à son estomac.
   — Il a faim, dit le pigeon femelle à son compagnon.
   — Oui, il a faim, lui dit le mâle. Il est notre hôte. Nous devons le nourrir.
   — Tu as raison, lui dit la femelle emprisonnée. Nous devons le nourrir. Il le faut.
   Ils s’étaient compris l’un l’autre. A cette heure tardive, il était illusoire de rechercher dans la forêt quelque nourriture pour le chasseur. Tout était sombre et hostile. Alors le pigeon mâle ferma ses ailes et se laissa tomber au milieu des flammes au-dessous de lui, sous les yeux étonnés du chasseur. En un instant ses plumes brûlèrent, sa peau se rôtit, sa vie se perdit.
   Le chasseur, qui comprenait parfaitement le sens de ce geste, se sentit ému jusqu’aux larmes. Il ouvrit la porte de la cage et rendit la liberté à la femelle, tout en lui demandant pardon, ainsi qu’aux autres oiseaux.
   Mais la femelle, au lieu de s’éloigner dans la forêt, rejoignit aussitôt son époux dans les flammes et brûla près de lui. »

     En premier lieu, cette histoire montre l'extraordinaire importance de l'hospitalité en Inde. L'Atharva Veda, un texte ancien d'au moins trois mille ans, nous enseigne que cette tradition avait jadis valeur de rituel. « Le rite hospitalier consistait en une réception solennelle de l'hôte, que l'on baignait, parfumait, à qui l'on offrait un repas et une chambre pour la nuit. Ce faisant, nous explique le texte, le maître de maison agit comme s'il offrait un sacrifice, et en recueille donc tous les fruits : prospérité, Paradis. » (5) Déjà, derrière l'impression initiale de démesure et d'extravagance qui se dégage de ce conte, on peut voir poindre les fondations littéraires — et donc historiques — qui président à de tels excès, et qui déjà font le lien, si cher à cette histoire, entre hospitalité et sacrifice.
     Dans la plupart des contes, il est souvent question de résoudre un problème, de surmonter une difficulté, d'avancer dans une situation donnée en engageant un processus de réparation, de dépassement, ou de compréhension. A l'intérieur de ce cadre, tout est permis : l'utilisation de la gent animale, le recours au merveilleux et au fantastique, le mélange des genres. Notre histoire ne fait pas exception. Généralement, un obstacle, un grain de sel, vient se mettre entre le problème et sa résolution. Cet obstacle peut prendre les tournures les plus extraordinaires, et sa solution les méandres les plus tortueux, ce qui fait le sel de la narration. En Inde, la vie quotidienne est souvent riche de situations qui feraient le bonheur de plus d'un conte. Le linguiste allemand F. Max Muller écrivait au XIXème siècle : "Si je devais dire sous quel ciel l'esprit humain a eu le plus de problèmes à résoudre et a trouvé le plus grand nombre de solutions méritant l'attention de tous, là encore, ce serait l'Inde". L'exemple des fonctionnaires de haute caste à Bombay montre à quelles merveilles d'ingéniosité sont prêts les Indiens pour contourner les obstacles de la tradition. A cause de la règle de la pureté, de ce grain de sable posé sur les rouages de la vie quotidienne, ces fonctionnaires ne peuvent manger sur place à midi, car ils n'acceptent pas de nourriture préparée par des personnes de caste inférieure. Chaque matin, des dizaines de milliers de repas sont donc préparés par les épouses depuis les banlieues lointaines, et sont ensuite regroupés, acheminés à vélo, en train, en charrette, organisés grâce à un code mystérieux par des centaines de porteurs souvent illettrés, puis enfin distribués sans erreur ni retard à l'époux dans les bureaux à midi. N'en est-il pas ainsi partout. Regardez les nations. De quelle intelligence et technologie elles disposent dans ce monde pour permettre à tout le monde de vivre en paix, d'avoir à manger, un toit, une éducation, etc. Seulement, nous avons inventé les frontières, la recherche du pouvoir, la compétition économique, un très grand nombre d'obstacles pour le maintien desquels nous sommes prêts à sacrifier une quantité d'énergie phénoménale, et à recourir à des monstruosités de difficultés et de complications. Alors, si les contes sont autant remplis de merveilleux, de cocasse, ou de loufoque, c'est peut-être moins pour se rendre agréable à l'écoute que pour exprimer l'absurdité — ou le merveilleux — que peut receler notre quotidien, et dont nous ne percevons pas toujours la réalité.
     Il est généralement admis que les femmes n'ont pas une place très enviable en Inde. On dit à l'envie qu'un grand nombre d'entre elles sont soumises à leur mari, à leur belle-famille, mal-traitées aussi. Ce qui est vrai. Mais on a là qu'une partie de l'image la plus complète. Car les femmes occupent une place primordiale dans la société, représentant une force de travail vitale à la maison et aux champs, et occupant parfois des postes de responsabilité très importants. L'influence de la mère est également fondamentale : les grands fleuves sacrés sont appelés "Mère" (Ma Ganga), et les mendiants interpellent les passants du même mot "Ma" pour solliciter indifféremment un homme ou une femme. Ce pays transpire la féminité, ce que ne pourra démentir le panthéon hindou qui comporte en son sein des déesses nombreuses, toutes vénérées à l'égal des dieux. Comme les méandres plus nuancés de la réalité indienne quotidienne, qui ne se plie pas volontiers aux idées reçues, l'histoire qui nous concerne est ambiguë car elle mélange ces deux aspects de la femme indienne : d'une part la femme forte, à l'image de cette pigeonne qui fait preuve d'une autorité étonnante en imposant à son conjoint et à toute la communauté des oiseaux sa vue et sa conception de l'hospitalité ; et de l'autre la femme soumise, capable de sacrifier sa vie pour son mari.
     « Dans l'Inde ancienne, les mots sanskrits qu'un mari utilisait pour s'adresser à sa femme étaient : patni, celle qui guide son mari dans le voyage de la vie ; dharmapatni, celle qui guide son mari sur la voie du dharma (la droiture et la responsabilité) ; et sahadharmacharini, celle qui avance avec son mari sur la voie du dharma. » (6) Manifestement, le comportement de la pigeonne envers son mari est un rôle traditionnellement établi. Il est cependant à double tranchant. D'un côté, il souligne l'importance de la femme comme gardienne des traditions et des valeurs essentielles à l'équilibre et au devenir de l'humanité (le dharma cher aux hindous). De l'autre, cette responsabilité écrasante envers son mari fragilise l'épouse en la rendant directement responsable des fautes, des errements, et finalement, de la mort de son conjoint, ce qui justifie tous les sacrifices, y compris le plus ultime d'entre eux : la satî (7). Le conte met donc parfaitement en lumière la position paradoxale de la femme en Inde. On pourrait ne voir en lui qu'une morale, une sorte de mise en garde contre les excès dramatiques qu'une obéissance aveugle aux traditions peut entraîner, et que symbolise dans le conte cette phrase des oiseaux au pigeon mâle : « N’obéis pas à cette loi ! Une loi que l’on suit étroitement devient absurde ! » Cependant, cette approche semble être contredite par le très grand calme et l'inébranlable certitude dont fait preuve la pigeonne, qui à aucun moment n'apparaît comme agissant de manière irréfléchie, comme nous le montre ces mots adressés à son mari : « Néglige une pitié banale. Un ordre supérieur cette nuit nous commande. (...) Vois plus loin que moi. » Sans parler de la manière avec laquelle le pigeon fait sien l'appel de son épouse, et qui montre encore que cette histoire est plus ambiguë, plus complexe, qu'une simple fable moralisante.
     Mais n'y a-t-il pas une lecture plus positive de l'attitude de la pigeonne, qui respecte jusqu'au bout sa propre vérité, et qui va au fond de sa conviction. En refusant d'être libérée, et en demandant à son mari de remplir d'abord son devoir, elle va à contresens, aussi bien pour son conjoint que pour la société dont elle fait partie. Elle est celle qui reconnaît sa propre impérieuse nécessité, et qui l'assume entièrement. Un message intéressant à l'heure où dans nos sociétés comme dans nos vies individuelles, l'abandon et la compromission, la recherche du plus bas dénominateur commun, et la volonté de ne pas faire de vagues, sont trop souvent de mise. Les choix qui nous gouvernent sont plus souvent le reflet d'une fuite égoïste que d'une réflexion approfondie sur nous-mêmes. Car si nous nous écoutions vraiment, si nous allions jusqu'au bout de ce que nous croyons bon en notre for intérieur, combien de problèmes inextricables pourraient être évités, quelle place auraient encore la souffrance et la pauvreté dans notre société. Ce rapport entre choix et nécessité, qui est aussi celui entre l'attitude du pigeon mâle et celle de son épouse, a été admirablement décrit par Annie Dillard dans son essai "Vivre comme les fouines"(8) : « La fouine vit dans la nécessité, alors que nous vivons dans le choix ; nous haïssons la nécessité mais nous mourons finalement dans ses griffes de la manière la plus ignoble. J'aimerais vivre comme je le dois, de même que la fouine vit comme elle le doit. Et je soupçonne que ma voie est la sienne : ouverte sans douleur au temps et à la mort, percevant tout, oubliant tout, prenant le parti de ce qui nous échoit avec une volonté féroce et pointue. » Mais une telle perception impose une grande intelligence et une vigilance de chaque instant, et l'action qui en résulte est souvent mal perçue par les autres, ce qui peut nous faire reculer. D'ailleurs, l'attitude du pigeon mâle, quand il part à la recherche du feu et se jette ensuite dans les flammes pour nourrir le chasseur, est décrite de façon presque comique. Il agit sous les « cris d’indignation » des autres oiseaux. Nous devrons aussi, si nous voulons suivre notre voix intérieure et notre plus profonde nécessité, supporter les quolibets et les résistances de notre entourage. Les voies de la sagesse et de l'action juste demandent un courage, une foi, et une détermination des plus rares.
     L'attitude de la pigeonne est également une attitude infiniment non-violente. Elle tend presque l'autre joue en refusant d'être délivrée, et en portant hospitalité à son bourreau. Par ailleurs, les actions des deux pigeons, aussi excessives soient-elles, ne paraissent jamais vraiment ridicules. Car s'opère alors pour eux, dans leur décision d'aller jusqu'au bout, un véritable changement intérieur, symbolisé par cette remarque de la pigeonne : « Mon esprit est clair, même dans ma cage. Plus clair peut-être. » Une lucidité qui montre qu'un changement qualitatif s'est produit dans sa façon de voir les choses, et qui justifie son action ultérieure. Sans ce changement, son jusqu'au-boutisme ne serait qu'une posture individuelle infantile, et son action serait purement et simplement excessive. Et c'est bien le cas dans nos vies. Quand nous voulons prendre des décisions radicales, il faut que nos actions soient dirigées par une vision profonde, un changement intérieur, qui leur donne toute leur légitimité. Toute action entreprise sans véritable compréhension, par caprice ou par imitation, paraîtra excessive et sera vouée à l'échec.
     Comme ultime éclairage à notre histoire, j'aimerais utiliser une métaphore développée par une écologiste indienne, Kamla Chowdhry (9) : la métaphore de la « cour de devant » et de « l'arrière cour ». Traditionnellement, dans les habitations indiennes, il existe une cour devant la maison qui est plutôt la place des hommes, là où se prennent les décisions, où l'on discute politique. A l'intérieur de la maison, au-delà de la cuisine, se trouve généralement une arrière cour. C'est le lieu des femmes, un endroit où les valeurs plus sociales de l'entraide, de l'éducation des enfants, de la transmission spirituelle, sont mises en avant. C'est là où « s'effectue la besogne obscure et patiente du quotidien ; ... où les femmes exercent leurs qualités d'énergie et d'endurance. » (10) C'est aussi dans l'arrière cour que sont racontés les mythes, les légendes, les contes, là que leur sagesse se véhicule de génération en génération. Dans notre histoire, la pigeonne privilégie les valeurs de « l'arrière cour » : le respect des traditions, l'hospitalité. Quant au pigeon mâle et au groupe d'oiseaux dans l'autre cage, ils reflètent plutôt la « cour de devant », celle qui décide en fonction du plus grand profit, qui politise, et se chamaille. Pour ce qui est du monde dans lequel nous vivons, la parabole semble claire : de plus en plus, les valeurs de la « cour de devant » prennent l'avantage : la politique, l'économie, le profit, qui mènent à l'inégalité, à l'avidité, à la violence et à la destruction des ressources naturelles. C'est le modèle dominant, largement masculin, de la vie urbaine. Les valeurs plus féminines de paix et d'entraide de « l'arrière cour » marquent le pas. Les ressources culturelles, artistiques, sociales, ou écologiques, sont ou bien relégués à l'état de marchandises, ou bien tributaires des impératifs économiques, valeurs de la « cour de devant ».
     Comme nous le suggère l'histoire, la prééminence de « l'arrière cour » sur la « cour de devant » ne sera pas aisée à obtenir. Il faut un esprit clair et sans faille pour s'opposer courageusement au modèle qui régit de nos jours la société. Et la mise en place de nouvelles valeurs devra nous faire abandonner d'autres valeurs auxquelles nous tenons. C'est en cela que la mort des deux pigeons trouve une signification symbolique. Peut-être nous faudra-t-il aussi mourir à nous-mêmes, à nos propres croyances, à nos avantages, à notre puissance, pour qu'un changement se produise. A ce propos, notre histoire nous fournit un autre indice révélateur. Par sa mort, la pigeon mâle se sacrifie pour privilégier le bien-être de son bourreau. En conséquence, le chasseur semble transformé : il est ému, demande pardon, et libère les oiseaux dans l'autre cage, prémices peut-être d'un changement à venir.
     En rejoignant son mari dans les flammes, la pigeonne ne fait preuve que de probité et de cohérence, car c'est elle qui a poussé son conjoint à s'y livrer une première fois. Mais n'y a-t-il pas là aussi une lecture plus symbolique : à la fin, l'homme et la femme, « l'arrière cour » et la « cour de devant », sont réunis. La pigeonne, par son courage, son audace, son intransigeance, fait triompher les valeurs de « l'arrière cour », mais ne "gagne" pas tout à fait, c'eut été une valeur de la « cour de devant ». Elle permet plutôt aux deux valeurs féminine et masculine de se rejoindre et de se fondre. La liberté et le changement sont à ce prix-là. Car la mort des divisions, quelles qu'elles soient, donne tout l'espace au champ des possibles, et apportera ce que Kamla Chowdhry souhaite voir venir très vite : « une meilleure coopération entre les deux « mondes » qui cohabitent sur la planète. »

 
2005 © Alain Joly
 

Source du conte :
"
Le cercle des menteurs" (Histoires philosophiques du monde entier), par Jean-Claude Carrière - Editions Plon, 1998.


Notes :

(1) Shantideva était un bouddhiste indien érudit du VIIIe siècle. Adhérent de la philosophie Madhyamika, il faisait partie de la fameuse université bouddhique de Nalanda (Bihar).
(2) "Folktales from India" (A Selection of Oral Tales from 22 Languages), par A. K. Ramanujan - Pantheon Books, 1991.
(3) "Dictionnaire amoureux de l'Inde", par Jean-Claude Carrière (p.175) - Editions Plon, 2001.
(4) "Le cercle des menteurs" (Histoires philosophiques du monde entier), par Jean-Claude Carrière - Editions Plon, 1998.
(5) "Le Veda" (Atharva Veda 9.6) - Textes réunis, traduits et présentés par Jean Varenne - Les Deux Océans, Paris.
(6) "Les femmes doivent s'éveiller", par Amma, paru dans Terre du ciel n°61 - Discours prononcé au Palais des Nations Unies à Genève, le 7 octobre 2002.
(7) Le sacrifice volontaire de la veuve sur le bûcher de son mari.
(8) "Apprendre à parler à une pierre", par l'auteur américaine Annie Dillard (p.23), Collection « Fictives » - Traduit de l'anglais par Béatrice Durand. Christian Bourgois Éditeur, 1992 .
(9) Kamla Chowdhry -- membre de nombreuses institutions nationales indiennes ou internationales liées au développement durable et à l'environnement -- puise largement son inspiration dans l'œuvre de Gandhi.
(10) "Force morale et sagesses féminines", par Kamla Chowdhry, paru dans Terre du ciel n°61 - Discours prononcé au Palais des Nations Unies à Genève, le 7 octobre 2002.
 

 


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