"La langue kannada est parlée dans la rue, elle a été préservée par les non-lettrés. J'écris dans cette langue, mais mes articulations conceptuelles, ma pensée analytique, tout cela vient de ma familiarité avec la langue anglaise. En revanche, seule notre langue maternelle peut nous offrir les métaphores capables de rendre compte de tout le registre des émotions. Les écrivains indiens qui écrivent dans les langues régionales ont accès aux sources fraîches et aux printemps profonds de la vie."(1)

U. R. Anantha Murthy

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Cette nouvelle section "Auteurs indiens" est dédiée aux écrivains de langues régionales, peu connus, peu traduits, anonymes hors de l'Inde, comme parfois même en dehors de leur état d'origine. Ils sont pourtant de grands écrivains, certains consacrés, d'autres en devenir. Ils sont, par leurs écrits, l'expression de la rencontre de la modernité avec la tradition religieuse, la vie rurale et la réalité sociale. Il m'a paru important de faire entendre leurs voix, tout comme il m'a également paru important d'inscrire ces voix dans le contexte plus général de la grande histoire des littératures de l'Inde.

 

 

Littératures de l'Inde
Par Alain Joly
Tous droits réservés.
     

     Il en est des écrivains de l'Inde comme de ses Dieux, innombrables, mais dont une poignée seulement se livre à notre connaissance. Outre les poètes, nouvellistes, romanciers, essayistes qui ont laissé l'empreinte de leurs noms, il faut compter avec la multitude des anonymes qui ont ciselé les anciens textes sacrés. Ils sont de véritables bâtisseurs dont les architectures constituent encore aujourd'hui, quelques deux à trois mille ans plus tard, les fondements même de la société indienne, dans ses traditions religieuses comme dans son héritage culturel et philosophique. Il faut également inclure les géniaux inventeurs des contes, fables, et légendes, de toutes ces histoires s'exprimant dans le champ sans fin de l'oralité, et dont les sillons maintes fois creusés viennent encore de nos jours, et jusque dans les villes, irriguer l'imaginaire populaire. Tous participent de ce qu'il est convenu d'appeler la littérature indienne, mais une littérature si diverse qu'elle s'accommode mal du singulier. Elle s'est exercée sur une période vaste, qui a connu bien des bouleversements historiques et culturels, s'est exprimée dans des langues très différentes, et sur des espaces géographiques importants. Pour toutes ces raisons, les littératures de l'Inde sont riches de savoirs, de surprises, de réflexions.
     Remontons 3500 ans en arrière, à l'aube de la civilisation indienne. C'est à cette période qu'apparaît le sanskrit, né d'une construction artificielle pour élaborer une langue parfaite (samskrta signifiant parfait, civilisé), et qui devint la langue des prêtres et des lettrés de hautes castes. Très vite, il allait régner en maître, et devenir le vecteur de toute une importante littérature, de la religion à la philosophie, en passant par la grammaire, la phonétique, la lexicographie, l'astrologie, la sociologie, la politique, et les arts. "C'est dans sa littérature que l'Inde ancienne a livré ce qu'elle a de plus original et de plus profond. Cette littérature ancienne qui brille d'esprit, d'intelligence et d'érudition a été exportée et réinterprétée dans toute l'Asie orientale à travers les originaux sanskrits, pâlis ou dans des traductions. Une des grandes particularités de cette littérature est d'avoir conjugué, dès l'origine, l'oralité et l'érudition."(2)
     Le tout premier corpus de textes littéraires fut celui des Veda, ensemble de recueils composés chacun d'une collection d'hymnes récités ou chantés, en vers ou en proses. Transmis oralement de maître à élève, de génération en génération, ces hymnes étaient répartis selon des thèmes divers : formules cultuelles, chants liturgiques, récits mythologiques, louanges à un Dieu, magie. Le Rg-Veda, le plus ancien et le plus prestigieux de ces recueils, comprend plus de dix mille strophes. Ce passage, dense et énigmatique, nous parle de l'origine de la création, et donc de l'homme.

"Qui sait en vérité, qui pourrait ici proclamer d'où est née, d'où vient cette création secondaire ? Les dieux (sont nés) après, par la création secondaire de notre (monde). Mais qui sait d'où celle-ci même est issue ?
Cette création secondaire, d'où elle est issue, si elle a fait l'objet ou non d'une institution, -- celui qui surveille ce (monde) au plus haut firmament, le sait seul, -- à moins qu'il ne le sache pas.
"(3)

Quant aux Upanishads, composés ultérieurement sous forme de questions et de réponses, ils sont la fin des Veda et leur aboutissement. Ils remettent en question le ritualisme et le védisme (religion basée sur les Veda) et sont des textes d'une très haute portée philosophique.
     C'est peu avant le tournant de l'ère chrétienne que furent écrits les deux immenses épopées que sont le Mahâbhârata et le Râmâyana. Attribuées respectivement aux sages Veda Vyasa et Valmiki, beaucoup s'accordent à dire qu'elles ne peuvent avoir été les oeuvres d'une seule personne. Le Râmâyana, plus simple et plus court, raconte comment Râma, avec l'aide du dieu singe Hanumân, délivre son épouse Sitâ alors prisonnière des démons sur l'île de Lankâ. Le Mahâbhârata, oeuvre monumentale de 90 mille slokas (strophes de 4 vers), nous conte la guerre pour l'accession au trône entre deux clans familiaux, les Pandavas et les Kauravas. Cette histoire, où se mêlent maximes, légendes, mythes, et aventures de toutes sortes, comporte de nombreux épisodes annexes, dont l'un d'eux, la Bhagavad-Gîtâ (le Chant du Bienheureux), rapporte l'enseignement du dieu Krishna aux deux armées présentes sur le chant de bataille. C'est un des fleurons de la littérature hindoue. Il n'est pas de plus bel hommage au Mahâbhârata que celui de l'éminent homme de théâtre anglais Peter Brook : « Je pense sincèrement que, de tous les sujets qui existent - y compris la totalité, de l'oeuvre de Shakespeare - , le mythe le plus riche, le plus dense et le plus complet, c'est Le Mahâbhârata. En Inde, on dit : "Tout ce qui n'est pas dans Le Mahâbhârata ne se trouve nulle part." Je suis d'accord. »(4)
     Il est par ailleurs intéressant de remarquer que ces épopées font partie en Inde de ce que l'on nomme la littérature Itihasa, qui signifie littéralement : "cela a réellement existé", (Histoire en hindi). C'est, pour un peuple aussi indifférent à l'Histoire, une façon de reconnaître la puissance du mythe. Car les mythes sont dans le coeur des indiens parfaitement réels et ont construit, souvent plus solidement que les événements historiques, leur identité culturelle. Dans une tradition aussi profondément orale, les grands mythes ne sont pas figés. Ils sont sources d'inspiration et d'échange à quantité de poètes qui se les approprient, les traduisent dans les langues régionales, et les diffusent auprès de la population, mélangeant ainsi la 'grande' tradition indienne aux 'petites' et 'grandes' traditions locales. C'est ainsi que de nombreux poètes adaptèrent tout ou partie des grands mythes, comme c'est le cas par exemple de Tulsî Dâs. Son Râmâyana, écrit en 1574, est une oeuvre d'une très grande renommée, véritable pierre angulaire de la littérature hindi. Peut-être faut-il chercher là, dans cette constante interaction, l'explication du formidable ciment culturel de l'Inde.
     Au début de l'ère chrétienne, une littérature classique, moins religieuse, se fit jour. Les fables du Panchatantra, écrites en sanskrit au IVème siècle, mettent en scène tout un bestiaire à comportement humain pour illustrer des préceptes à l'usage des jeunes princes. Le texte était généralement en prose, sauf pour les maximes et les morales, rédigées en vers. Plus anciens, les contes de Jataka, d'origine bouddhiste, enseignent certaines valeurs humaines à travers des histoires similaires. Écrits en pali vers le Vème siècle av. J.-C., ces contes, au nombre de 550, étaient utilisés par les moines dans leurs discours religieux. L'influence exercée par les fables indiennes sur de nombreux conteurs comme La Fontaine est évidente. Cette littérature à but plutôt éducatif a gardé son importance en Inde jusqu'à nos jours, puisque ces fables sont encore racontées sous une forme simplifiée aux enfants, et constituent une portion non négligeable de la littérature de jeunesse. Elles ont aussi attiré dans leur sillage une quantité d'autres histoires, indiennes ou empruntées à différentes cultures (fables d'Esope, histoires de Birbal ou de Nasreddin) où sont vantées les qualités de sagesse et d'ingéniosité si appréciées en Inde depuis toujours.
     Cette période vit également l'avènement d'une littérature plus récréative, et l'émergence de nombreux auteurs classiques qui firent les beaux jours du théâtre indien. Le plus illustre d'entre eux, Kâlidâsa, dramaturge et poète, vécut dans le nord de l'Inde vers le Vème siècle. Parmi ses oeuvres les plus célèbres figurent le Meghaduta (le nuage messager), un court poème lyrique de cent onze strophes, et la pièce dramatique Shakuntalâ, considérée comme son chef-d'oeuvre. Cette pièce, dont le thème est emprunté au Mahâbhârata, est, comme toutes les oeuvres de celui que l'Inde considère comme son plus grand poète, pleine de rois et de citadines, de nymphes et d'ascètes, de leurs rencontres amoureuses dans de magnifiques jardins de fleurs, de leurs pieuses indiscrétions au coeur d'ermitages ombragés.

Sur la pierre étendue, cette couche fleurie
Que son corps a froissée,
Fanée déjà, cette lettre d'amour
Dont son ongle a gravé la feuille de lotus,
Et, glissé de sa main, ce bracelet de fibres :
Je ne puis m'arracher, quand mon regard les fixe,
Au bosquet de roseaux, pourtant désert.
(5)

     Une des grandes originalités du théâtre indien est l'alternance de la prose et des vers, du sanskrit et des prâkrits (langues "naturelles", "usuelles"), une pluralité attestant déjà du fameux multilinguisme indien, et augurant de mélanges plus audacieux encore. "Il n'est rien, en effet, que n'évoque ce théâtre : grandi par le mythe et par l'histoire auxquels il emprunte, il montre sur la scène le ciel et la terre, l'alliance des dieux et des mortels, la communion de l'homme et de la nature, et proclame l'unité du monde."(6)
     Rappelons tout de même l'extraordinaire complexité et raffinement de la poésie dans la littérature sanskrite. Omniprésente et superbe, elle n'en est pas moins régie par des règles strictes et des conventions pour lesquelles le sens n'est souvent que secondaire. L'usage poétique a également prêté une certaine élégance à de nombreux textes non littéraires, de sorte qu'ils sont une part indéniable des littératures de l'Inde. Ainsi, les traités de Kautilya sur la vie politique et administrative, de Manu sur la loi, de Panini sur la grammaire. Existe aussi une riche littérature sur la mythologie hindoue (purânas), les principes de santé (ayurveda), l'astronomie, la philosophie, l'art poétique, la critique littéraire, l'érotique. Mais de toutes les sciences de l'Inde, la première et la plus grande était bien la grammaire. Elle a permis, à travers l'extraordinaire souplesse et subtilité du sanskrit, de décrire ce qu'il y a de plus profond dans l'humain, devenant de facto l'élément fondateur de l'hindouisme et d'une civilisation toute entière.
     Si le nord de l'Inde fut le berceau d'une stupéfiante floraison culturelle, il ne faut cependant pas oublier que le sud, avec le tamoul, fut sans conteste le deuxième grand pôle littéraire de l'Inde ancienne. Avec plusieurs centaines de poètes identifiés, la littérature sangam (signifiant assemblée) s'épanouit au tout début du premier millénaire, et même avant, et se caractérise par son côté séculier, ses deux sujets de prédilection étant l'amour, et la guerre.
     Une dernière fois avant de se retirer, le sanskrit allait offrir une nouvelle oeuvre majeure à l'édifice littéraire indien. Le monumental Kathâsaritsâgara (l'océan [où se jettent] les rivières de contes), est une collection d'histoires écrite au XIème siècle par le poète cachemirien Somadeva. Imbriqués dans ce vaste recueil versifié, les Contes du perroquet et les Contes du vampire ont connu une grande popularité et inspiré des écrits divers, des Contes des Mille et Une Nuits à Andersen. Bien que cette oeuvre soit une adaptation de différents textes plus anciens, eux-mêmes empruntés à la traditon orale, elle est cependant profondément originale et divertissante. S'y mêlent, le long de ses 22000 slokas, légendes locales, récits d'aventures, intrigues galantes, qui mettent en scène le monde des petites gens, des princes et des marchands, des courtisanes et des brigands, des dieux et des fantômes, esprits malins et autres génies. Dans un savant dosage de réalisme et de merveilleux, ses superbes narrations offrent une bonne description des moeurs et de la vie quotidienne de l'Inde ancienne, et sont les prémices de formes littéraires encore inconnues : la nouvelle et le roman.
     Cette période historique se trouvait bel et bien à la croisée des chemins. La civilisation indienne classique, qui connut son apogée durant le premier millénaire, était en train de se dégrader. Une nouvelle ère s'approchait avec les coups de boutoir successifs de deux colonisateurs, les musulmans et les britanniques. Dans la littérature aussi, un changement était à l'oeuvre. Déjà, dans le théâtre, les signes avant-coureurs d'une démocratisation s'étaient fait sentir, notamment à travers le mélange du sanskrit et des langues populaires. Ce changement est particulièrement explicite dans un passage du nâtyashâstra (le traité du théâtre), dans lequel les dieux, et notamment Indra, s'inquiétant de la mauvaise pratique religieuse des hommes, qui les faisait tous ressembler à la plus basse des castes, les sûdra, énoncèrent en guise de remède :

Nous voulons quelque chose qui soit objet de jeu, quelque chose à voir et à entendre. Pour ces générations de Sûdra, la pratique des Veda ne peut faire l'objet d'une transmission orale. Emets donc un nouveau et cinquième Veda destiné à toutes les classes.(7)

S'exprime là un des traits majeurs de la société indienne, et dont la visibilité au cours de ces deux premiers millénaires de littérature est évidente : le mélange entre tradition et modernité. Tradition dans la fidélité envers le religieux et le sacré, le respect de la langue sanskrite et des grands thèmes de la mythologie. Modernité dans la constante recherche de formes littéraires nouvelles, l'intérêt porté aux sciences et à l'érudition, et ce souci de vouloir être compris du plus grand nombre. Aujourd'hui encore, ce talent, jamais démenti, de savoir faire coexister ces deux forces apparemment antinomiques est à la source même de la singularité et du paradoxe indien.

*****

     Dès le VIème siècle, la littérature bhakti allait exercer une influence considérable dans l'Inde entière. Dans une dizaine de langues, du sud au nord, d'est en ouest, et sur une période de plus de douze siècles, des milliers de chanteurs, bardes, et poètes allaient offrir des chants d'amour et de dévotion au dieu Krishna ou au dieu Shiva. A la fois outil de quête, de sagesse et de contestation, ce mouvement de la bhakti, dont le mot est issu de la racine sanskrite bhaj (partager), trouve son origine dans un extrait de la Bhagavad-Gîtâ du Mahâbhârata, où Krishna s'adresse à Arjuna en ces termes :

C'est seulement au prix d'une dévotion (bhaktyâ) sans partage que l'on peut, O Arjuna, me connaître sous ces traits et me contempler au vrai et entrer en moi ô héros redoutable.
Celui qui n'agit qu'en vue de moi, dont je suis le tout, qui se dévoue à moi, libre de toute attache, qui ne connaît de haine pour aucun être, celui-là, ô Pândava, parvient à moi.
(8)

A travers la vénération et l'adoration d'un dieu exclusif et personnel, maigre procédé au demeurant, allait s'épanouir une littérature d'une richesse et d'une diversité peu commune. Dans ces chants d'amour, ces poètes, parfois illettrés, souvent de simples villageois, allaient pour la première fois dans la littérature indienne parler en leur nom propre, et exprimer leurs propres émotions, préoccupations et contestations. Les codes et les règles strictes du sanskrit faisaient place à la spontanéité du coeur, dans la simplicité des langues régionales.
     Au cours des siècles, quatre grandes poétesses se sont illustrées dans cette littérature, représentant bien ses différents aspects et ses différentes périodes. La première d'entre elles, Antâl, vécut au IXème siècle en pays tamoul. Elle est l'auteur de poèmes magnifiquement stucturés, empreints d'une belle imagerie et d'une tendre passion pour le dieu Krishna. Elle fit partie d'un groupe de saints poètes, les douze Alvârs qui, avec les Nâyanmârs, dévots du dieu Shiva, participèrent au refoulement des croyances jaïn et bouddhiste alors majoritaires dans le sud du pays et à la renaissance de la ferveur hindoue entre le VIème et le Xème siècle. Moins dévotionnels, les vacanas (chose dite), sont des poèmes dédiés à Shiva et ont été composés en langue kannada dans le sud-ouest de l'Inde entre le Xème et le XIIème siècle. Les vacanas de Mahâdeviyakka, dont certains reflètent sa vie amoureuse conflictuelle, écartelée entre ses différents prétendants et Shiva, l'époux légitime, sont parmi les plus beaux de cette période. Elle s'adresse à son dieu par "Seigneur blanc comme le jasmin", véritable signature qui ponctue chacun de ses poèmes. Bien qu'ils aient recréé leurs propres structures et modèles, ces poètes suivent une voie profondément subversive, rejetant les traditions et les conventions sociales comme le système des castes, le mariage ou les codes vestimentaires les plus élémentaires.

Pour la femme impudique
Couverte des rayons matinaux
Du Seigneur Blanc comme le Jasmin
Quel besoin y a t-il
Dites-moi
De vêtements, de bijoux ?
(9)

Lal Ded, ou Lalla, vécut au Cachemire au quatorzième siècle. Entourée de légendes, elle fut considérée de son vivant comme une grande sainte et ses paroles on été recueillies par ses disciples et diffusées oralement. Dans ses quatrains, il ne s'agit plus seulement de vénérer un dieu exclusif, mais de dispenser un véritable enseignement et de jalonner le chemin d'une quête intérieure ardue, non dualiste, mais remplie d'un nécessaire élan d'amour divin.

L'impureté s'envola de ma pensée comme les cendres d'un miroir.
Alors, j'obtins la Connaissance dans le monde même :
Lorsque je Le vis si proche de moi,
[Je sus que] tout est Lui, et moi, rien.
(10)

La poésie médiévale est également redevable à ces deux autres admirables philosophes que sont Abhinavagupta (XIème s.) et Kabir. Ce dernier, grand mystique et poète du XVème siècle, vénéré tant par les hindous que par les musulmans, et dont nombre des poèmes ont été incorporés au livre sacré des sikhs, l'Adi Granth, ne fut de son vivant qu'un humble tisserand de Bénarès, probablement illettré. Il n'eut de cesse de pointer les incohérences et les contradictions des grandes religions, de nous montrer, comme le fit Lalla un siècle plus tôt, le chemin du coeur.

Quel miroir gît dans les replis du coeur ?
            Il ne reflète pas Sa Face !
   Si la dualité ronge ton coeur obscur,
  Dissipe-la et que paraisse le Seigneur !
(11)

L'amour et la dévotion pour Krishna connut son âge d'or entre le XVème et le XVIIème siècle, notamment sous l'impulsion de Vallabha à l'ouest de l'Inde (tendance religieuse), et de Chaitanya au Bengale (tendance érotico-mystique). Quelques prestigieux poètes comme Chandidâs, Vidyapati, Soûr-Dâs, ou Toukâram appartiennent tous, à des degrés divers, à cette période littéraire. Contrairement au Shiva des Vacanas, dieu impersonnel et sans attributs, Krishna, grâce aux textes de la Bhâgatava Purâna (Xème s.), était doté d'une importante mythologie dans laquelle les chanteurs et les dévots puisèrent abondamment. Au XVIème siècle, Mîrâbâî, grande et célèbre poétesse du Rajasthan, joua pleinement dans ces chants (pada) des qualités physiques et des aventures mythiques de Krishna pour composer des poèmes d'amour passionnés. Dans son désir d'union avec son Dieu s'expriment l'attente, la souffrance, l'incertitude et l'exaltation, toutes les nuances et les saveurs des sens sur le chemin de l'amour divin. "Un Amour", dit Jean Biès, "par lequel toutes les créatures, toutes les apparences, toutes les choses sont perçues comme autant de manifestations d'un Divin que le regard retrouve partout dans le rayonnement de sa félicité ; un Amour qui donne l'indescriptible vision de l'éther brillant au fond de tous les êtres, pulvérise les barrières mentales, élargit aux mesures de l'infini, dispense sa grâce rafraîchissante."(12)
     Cette période d'ardente dévotion à Krishna coïncida avec la fin des destructions et de l'impitoyable domination des musulmans. L'empire moghol, né de cette hégémonie, était maintenant prospère, stable, et bienveillant envers la population. Les bardes et les chanteurs villageois se rapprochèrent ainsi des monarques musulmans, et ces derniers, avec leur goût prononcé pour la musique et les lettres s'intéressèrent aux traditions et au folklore hindous, et s'imprégnèrent des langues vernaculaires. Cette interpénétration entre les deux cultures donna naissance à l'urdu, langue d'origine indienne qui puisa dans le vocabulaire arabo-persan, permettant l'épanouissement d'une riche littérature entre le XVème et le XIXème siècle, dont Amîr Khusrau et Ghalib furent parmi les plus célèbres représentants. La littérature dévotionnelle hindoue, quant à elle, resta vivante jusqu'à nos jours grâce par exemple aux chanteurs itinérants du Bengale, les Bâuls. Ces formidables troubadours furent pour le grand poète moderne Rabindranath Tagore sources de fascination et d'inspiration. Peut-être peut-on voir là un des liens secrets qui relient la littérature moderne à la littérature médiévale, cette dernière étant considérée, de l'avis de certains observateurs, comme le socle sur lequel est venue reposer la modernité en Inde.
     Après l'arrivée des colonisateurs britanniques, le Bengale, et plus particulièrement Calcutta, se trouva aux prises avec les influences modernistes d'essence occidentale et connut une formidable émulation intellectuelle et sociale. C'est à l'intérieur de cette véritable "renaissance bengali" que les premiers romans indiens virent le jour dans la seconde moitié du XIXème siècle et que Tagore allait, par son oeuvre, asseoir définitivement la littérature moderne en Inde, obtenant le prix Nobel de littérature en 1913. L'élite indienne commençait à découvrir les chefs-d'oeuvre de l'occident et l'essor des moyens de communication rendit possible la propagation de formes littéraires nouvelles comme le roman et surtout, la nouvelle. Cette dernière se prêtait admirablement aux réalités multiples et à la diversité des sujets qui se présentaient aux écrivains indiens, et sa diffusion fut facilitée par une alliée de taille, la presse. Dès le début du XXème siècle, la littérature moderne allait se répandre dans l'Inde entière, dans tous les états, se déclinant dans les quelque dix-huit langues majeures du sous-continent. Très tôt, sous l'impulsion d'auteurs comme par exemple Premchand en langue hindi, les écrivains s'emparèrent de sujets éminemment réalistes comme le mariage des enfants, le système de la dot, la condition paysanne, la misère, les conflits intercommunautaires, la partition, et tous les autres problèmes auxquels la société était confrontée. Cette maturité et cette rapidité avec lesquelles les écrivains indiens se mirent à écrire sur des sujets sociaux et culturels avec un grand réalisme est surprenant, compte tenu de l'attachement pluri-millénaire de la littérature indienne aux traditions religieuses et mythologiques. On peut y voir là cette fibre moderne de l'Inde dont on a pu constater qu'elle remonte à des temps très anciens. A moins que ce ne soit là encore l'héritage de la poésie médiévale qui avait en son temps préparé le terrain d'une aussi rapide mutation.
     Contrairement à l'occident où le roman a acquis une position exagérément dominante, la situation en Inde est plus équilibrée, les auteurs alternant souvent poésies, romans, nouvelles, et essais parfois. En choisissant de s'exprimer dans leur langue maternelle, ces écrivains utilisent des mots, expressions, et tournures de phrases propres à leur région, seuls capables d'exprimer les subtilités, sensibilités et parfums de leur enfance et de leur terre. La plupart doivent continuer de travailler pour exercer leur métier d'écrivain, et s'ils jouissent parfois d'une certaine notoriété à l'intérieur de l'état où leur langue est pratiquée, ils sont souvent inconnus dans le reste de l'Inde, à fortiori en occident. Cela n'empêche pas les littératures de langues régionales d'avoir une vitalité extraordinaire. Les indiens des classes moyennes lisent beaucoup. La presse, très importante et libre, ainsi que les nombreuses revues littéraires, sont avec leurs interviews, critiques, et débats, un soutien important pour les écrivains. Des bibliothèques, de plus en plus nombreuses, voient le jour jusque dans les villages et les éditeurs sont légions. Des institutions comme Sahitya Academy et le National Book Trust décernent des prix prestigieux et font ce qu'il faut pour que les livres soient connus du public et traduits dans les autres langues de l'Inde. Certaines langues comme l'oriya, le telugu, le kannada, ou le gujarati n'ont pas la renommée du bengali, du hindi, ou du tamoul, mais toutes possèdent néanmoins leur propre littérature, parfois même très ancienne.
     Dans les toutes dernières décennies, de nombreux écrivains anglophones ont obtenu une renommée internationale. C'est le cas des très célèbres Salman Rushdie, Vikram Seth ou encore de la jeune auteur Arundhati Roy. On a ainsi longtemps cru en Occident qu'il n'y avait de littérature indienne qu'anglophone, reléguant loin derrière d'aussi talentueux écrivains que Nirmal Verma, Krishna Baldev Vaid, Anantha Murthy, ou ces deux grandes dames de la littérature que sont Mahasweta Devi et Amrita Pritam. En France, l'action de certaines revues comme europe et la récente tenue du festival des Belles Etrangères consacré à l'Inde a permis les publications - trop rares encore - de nombreux écrivains de langues vernaculaires. L'Inde a également vu l'émergence d'une littérature plus revendicative où les voix des femmes et des intouchables ont pris une place grandissante, témoignant des difficultés et des souffrances d'une partie du peuple de l'Inde. La jeune auteur tamoule Bama se bat contre les injustices faites aux femmes dalit (terme honorable signifiant 'opprimé' qui désigne les intouchables). Forte de son expérience personnelle, elle décrit, avec un regard incisif et sans concession, le fardeau de l'intouchabilité, l'hypocrisie de l'institution catholique, l'ignominie de certains maris et hommes de hautes castes, n'épargnant pas même les femmes. « C'est vous les femmes qui traitez les garçons d'une façon, et les filles d'une autre. C'est vous qui "mettez du beurre dans un oeil et de la chaux dans l'autre" ! »(13) Une mise en cause qui a aussi pour but de réveiller les consciences, de leur montrer que le pouvoir est dans leurs mains. « Tout se fera et se défera avec les femmes. »(14) Une position courageuse et optimiste de la part de cette femme dalit, chrétienne et célibataire de surcroît, loin des attitudes dénonciatrices et généralisatrices de certains moralisateurs occidentaux.
     Aussi réalistes que sont les thèmes des auteurs de l'Inde moderne, il s'en dégage souvent quelque chose d'irréel, d'onirique, de fantastique même. Ce n'est pas de leur part un repli traditionaliste, ni un retour à la mythologie -- qu'ils n'ont d'ailleurs jamais oubliée --, mais plutôt une façon de penser, de voir les choses, inhérente à la culture indienne. Nombreux sont les visiteurs en Inde qui, devant l'étourdissante diversité des situations rencontrées, devant l'extraordinaire côtoiement de formes d'existence les plus multiples, ont ressenti ces étranges et ineffables moments d'éternité, où le cocasse, l'inquiétant, le fascinant, le féerique se superposent aux réalités les plus banales. Comme le dit admirablement Jean-Baptiste Para, "Cette réalité débordante, dans le trop-plein qui submerge l'esprit et les sens, se retrousse étrangement en irréalité."(15) C'est peut-être là, dans ces petits égarements du réel, que l'Inde donne à voir ce qu'elle a de plus troublant, et que les auteurs indiens contemporains montrent tout leur talent. Sachons leur gré de rendre à l'existence sa part de trouble, de montrer que ce qui nous échappe est plus important que ce que nous comprenons, et lisons-les pour goûter un peu de ce paradoxe indien, pour voir à l'intérieur de leurs récits les plus réalistes un peu de cette irréalité qui surgit.
Si l'Inde est la patrie de ces millions de dieux qui se bousculent au panthéon, non compétents en tout, c'est à des êtres autrement plus sérieux que sont confiées depuis la nuit des temps les plus grandes sagesses et les entreprises les plus subtiles. Depuis les textes antiques du Veda, qui sont pour l'indianiste Louis Renou la préfiguration du génie littéraire indien, c'est aux sages et aux poètes qu'il revient d'accéder aux plus hautes réalisations. Il semble qu'il en soit toujours de même aujourd'hui.

Dès que le bras levé tu heurtes les étoiles
De l'eau s'élève un souffle parfumé

Ayant cueilli une ou deux étoiles de la main
Tu les remets en place à l'arrivée du matin
(16)

~~ o ~~

 
 
- Si vous désirez prolonger cette introduction aux littératures de l'Inde, vous pouvez lire le très beau texte de la revue europe"Les printemps profonds de la vie" par Jean-Baptiste Para.

Notes :
(1)(15) "Les printemps profonds de la vie" de Jean-Baptiste Para - Introduction aux littératures de l'Inde - Revue europe (avril 2001)
(2) "L'Inde classique" de Michel Angot (p.169) - Editions Les Belles Lettres
(3) "Les hymnes spéculatifs du Veda" (RV. X. 129) - Traduction de Louis Renou - NRF
(4) Peter Brook (Propos recueillis par Bernard Génin.) - Télérama n°2766
(5) "Shakuntalâ au signe de reconnaissance" (acte III, 23 - p.143) - Le Théâtre de Kalidasa - Traduction du sanskrit par Lyne Bansat-Boudon - NRF
(6)(7) "Le Théatre de Kalidasa" - (4ème de couverture et p.39) - Traduction du sanskrit par Lyne Bansat-Boudon - NRF
(8) "Chants mystiques de Mîrâbâî" (p.16) - Editions Les Belles Lettres
(9) "Speaking of Siva" (p.129) - Traduction de A.K. Ramanujan - Editions Penguin Books. (Traduit de l'anglais par A. Joly)
(10) "Les Dits de Lalla et La Quête Mystique" (p.95, n°140) - Traduction de Marinette Bruno - Editions Les Deux Océans
(11) "Cent Huit Perles de Kabir" (p.50, n°64) - Traduction de Yves Moatty - Editions Les Deux Océans
(12) "Les Chemins de la Ferveur" de Jean Biès - Editions Terre du Ciel
(13)(14) "Sangati" par Bama (p.40 et 166) - Traduit du tamoul par Josiane Racine - Editions de l’Aube.
(16) "Le poète" (extrait) par Joy Goswami - Traduit du bengali par Philippe Benoît - Littératures de l'Inde (p.330) - Revue europe (avril 2001) 

Bibliographie sélective :

Littératures de l'Inde. Nouvelles et poésie. Revue europe (avril 2001), avec près de cinquante auteurs représentant au total dix-huit langues.

Camphre, par Naiyer Masud. Nouvelles traduites de l’ourdou par Mariam Abu Zahab - Stock.

La mère du 1084, par Mahasweta Devi. Roman traduit du bengali par Marielle Morin - Actes Sud.

Un bonheur en lambeaux, par Nirmal Verma. Roman traduit du hindi par Annie Montaut - Actes Sud.

L’Arbre nagalinga. Nouvelles d’Inde du sud - Traduit du tamoul par François Gros - Editions de l’Aube.

Vie invisible, de Udayan Vajpeyi - Edition bilingue - Poèmes traduits du hindi par l'auteur et Franck André Jamme - Cheyne Editeur.

Histoire de renaissances de Krishna Baldev Vaid - Edition bilingue - Nouvelles traduites du hindi par Annie Montaut. Langues et Mondes - L'Asiathèque.

La splendeur de Maya, par Krishna Baldev Vaid. Nouvelles traduites du hindi par Annie Montaut - Caractères.

Sangati, par Bama. Roman traduit du tamoul par Josiane Racine - Editions de l’Aube.

La migration des tribus, par Ayyappa Paniker. Poèmes traduits de l'anglais (malayalam) par Gérard Augustin - L'Harmattan.

Gora, par Rabindranath Tagore. Roman traduit de l’anglais par Marguerite Glotz, entièrement revu du bengali par Pierre Fallon - Le Serpent à Plumes.

Au coeur du vent. Le mystère des chants Bauls. Chants traduits par Jean-Claude Marol - Accarias-L'Originel.

Délivrance, par Premchand. Nouvelles traduites du hindi par Fernand Quellet - L'Harmattan.

La colère des aubergines, par Bulbul Sharma. Récits traduits de l'anglais (Inde) par Dominique Vitalyos - Picquier poche.

Le spectateur enchanté, par Jean-Paul Neveu et Lokenath Bhattacharya. Poèmes traduits du bengali par l'auteur et Luc Grand-Didier - La Part des Anges.

 

 
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