Je vous présente deux poèmes tirés du recueil "Vie Invisible" de Udayan Vajpeyi, jeune écrivain de langue hindi. Dans cette poésie à l'atmosphère très visuelle, les gestes quotidiens des personnages prennent, sous la lumière dorée de l'Inde, une importance démesurée. Les disparus se mêlent aux vivants pour rejouer inlassablement, dans la cuisine ou dans la cour, leurs rôles passés, présents, ou à venir. Les vies semblent suspendues, flottant à tout jamais dans une indicible et silencieuse éternité.   

 

 

Vie Invisible
De Udayan Vajpeyi (Traduction de Franck André Jamme)
Copyright Cheyne Editeur, Tous droits réservés.

Galette

Père a rapporté un peu de viande déjà cuisinée de chez une amie. Il s'est assis à l'extérieur de la cuisine et il la déguste.

Ses habits de la journée sèchent dans le coucher de soleil de la cour.

Je me suis assis près de lui : il m'offre des bouchées si petites que mon âme est  comblée mais que mon estomac reste bien vide.

Lorsque parfois je mange trop, Mère me gronde : « Mais il dévore ! Où donc a-t-il appris cela ? »

Père rentre dans la cuisine sans enlever ses sandales. Mère, heureusement, ne regarde pas ses pieds.

Elle mange, Mère, quand tout le monde a fini.

Près du téléphone, dans le bureau de Père, le serviteur s'est endormi.

Mère brise avec ses doigts un petit morceau de galette, qui redevient aussitôt grains de blé.

 

Murs épais

Les verres des lunettes de grand-père sont aussi épais que les murs des palais des nababs. Et ses yeux errent ici et là, sur cette chose ou sur cette autre, comme des nababs jumeaux.

Grand-mère essaye constamment d'améliorer la vie de quelques-unes de ses filles. Pour cela, elle complote de bien des façons.

Mère, en revanche, est très claire : elle traverse droite toutes ces petites intrigues et me laisse même lire sur le balcon de la maison de grand-mère.

Avec l'arrivée de la nuit, la voix de grand-mère baisse - une vraie chandelle. Grand-père marche lentement, finit par atterrir sur la grève de son lit.

Dans l'obscurité qui a envahi maintenant la maison entière, les fantômes des histoires de grand-mère dévalent les murs en roulant.

 

Source :
"Vie invisible" de Udayan Vajpeyi - Edition bilingue - Traduit du hindi par l'auteur et Franck André Jamme - Collection D'une voix l'autre - Cheyne Editeur, 2000  (43400 Le Chambon-sur-Lignon).

Notice bio-bibliographique de l'auteur :
Udayan Vajpeyi est né en 1960 à Bhôpal, au centre de l'Inde. Médecin de formation, il n'a jamais pratiqué, préférant enseigner la physiologie. Il a longuement hésité entre littérature et cinéma, avant de publier en hindi cinq livres remarqués d'essais et de poèmes, généralement en prose. Il a beaucoup traduit aussi : Paz, Brodsky, Jaccotet, Tchekhov, et d'autres. En dehors de "Vie invisible", il a également publié en français dans plusieurs revues de poésie.

 

Merci aux Éditions Cheyne

 

 
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