Et partout où resplendit un esprit libre :
sache-le, là est ma maison.

 Amrita Pritam

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Amritâ Prîtam (née en 1919) est l'un des écrivains indiens les plus célèbres de la seconde moitié du vingtième siècle. Elle écrit en panjabi des poèmes, des romans, des nouvelles et des essais. L'histoire tourmentée du Panjab, partagé entre l'Inde et le Pakistan en 1947, et la situation de la femme dans la société indienne traditionnelle ont marqué la vie d'Amritâ Prîtam et occupent une place importante dans son œuvre. Les deux poèmes présentés ci-après sont issus du numéro d'avril 2001 de la revue europe, dans laquelle près de 50 auteurs indiens ont participé, représentant toute les langues principales du pays. Dans le premier poème, la primauté est donnée à des jeux croisés d'images, de rythmes, et de sonorités d'où il se dégage à la fois un grand humanisme et un certain désenchantement vis-à-vis de la vie dans les grandes villes. Le second poème d'Amritâ Prîtam utilise des métaphores empruntés à une histoire de la littérature classique panjabi, et évoque sa tristesse et son horreur devant les émeutes sanglantes dont son panjab natal fut le théâtre en 1947.

 

 

"Une ville"  et  "J'invoque aujourd'hui Varis Shah"
De Amrita Pritam (Traduits du panjabi par Denis Matringe)
Poèmes extraits de la revue europe, (avril 2001).
Copyright europe, 2001. Tous droits réservés.

Une ville

Le grain semé par les étoiles
est revendu au marché noir ;
je secoue un sac de nuages,
le marché ce soir va fermer.
La lune est un veau affamé
qui tète des tétins taris.
Liée à un pieu la terre-mère
lèche la mangeoire du ciel.

A la porte de l'hôpital
combien de mots gisent malades,
tels vérité, justice, foi,
— toute la foule de valeurs.
Quelqu'un peut-être prescrira
un médicament salutaire,
mais il semble pour le moment
que le terme ait été atteint.

En cette ville il est des lieux
où vivent des sans-feu-ni-lieu.
Ils sont tout à fait démunis
et leur vie doucement s'en va.
La première nuit de vieillesse
est venue leur dire à l'oreille
qu'en cette ville leur jeunesse
éternelle a été volée.

La nuit a été froide, à l'aube on a trouvé
dans la rue un corps non identifié.
Le feu du bûcher brûle et personne ne pleure.
Un philosophe est mort, un poète, un mendiant.

Dans les bras d'un homme une fille
a crié, s'est mordue au sang :
Au poste de police on rit,
dans les cafés on se goberge ;
des camelots dans les rues passent
vendant un païsa les nouvelles
et mettant son corps en lambeaux.

Sous un gulamohar des gens
se rencontrent et rient et chantent.
Ils voudraient cacher qu'ils sont morts.
Chacun porte une pierre blanche,
chacun veille sur son cadavre.

On entend le bruit des machines.
La ville est une imprimerie
et chaque homme un mot isolé,
chaque prophète un typographe
qui veut les faire aller ensemble,
mais jamais ne naît une phrase.

Cette ville a pour nom Delhi,
mais ce pourrait en être une autre :
quelle importance un nom a-t-il ?

Dans les draps sales du présent
la nuit l'on rêve d'avenir,
ou bien l'on veille, on imagine,
avant de prendre un somnifère.

****

J'invoque aujourd'hui Varis Shah

J'invoque aujourd'hui Varis Shah (1) : « Parle, de n'importe où, de ta tombe,
et du livre de l'amour aujourd'hui tourne encore une page !
Une fille avait pleuré, une enfant du Panjab (2), et tu écrivis une élégie.
Les filles sont aujourd'hui des milliers à pleurer, qui te disent, Varis Shah :

"Lève-toi, sympathisant des malheureux, lève-toi, regarde ton Panjab !
Le marais (3) est aujourd'hui jonché de cadavres et pleine de sang la Chenab (4).
Quelqu'un aux cinq rivières a mêlé du poison
et la terre a été arrosée de leur eau.
Du poison a germé dans chaque parcelle de cette terre fertile,
qui s'est un peu partout couverte de taches rouges et de calamités.

Un vent vénéneux alors a soufflé sur les forêts,
de chaque flûte en roseau il a fait un serpent (5)
et voici que les serpents ont hypnotisé les gens et mordu, mordu ;
en tout lieu le corps du Panjab a bleui.

Les chants ont rompu avec les gorges, les fils avec les fuseaux,
les compagnes avec les parties de filage (6); les rouets se sont tus.
Luddan a fait couler le bateau-lit (7),
la balançoire aujourd'hui a cassé les branches du pipal (8).
Elle est perdue cette flûte où chantait le souffle de l'amour
et les frères de Ranjha ont tous oublié comment il en jouait.

Le sang s'est épanché sur le sol, il s'écoule des tombes.
Les princesses de l'amour pleurent dans les sanctuaires.

Tous aujourd'hui sont devenus des Kaido (9), voleurs d'amour et de beauté.
Où trouver aujourd'hui un autre Varis Shah ?" »

J'invoque aujourd'hui Varis Shah : "Parle, de n'importe où, de ta tombe,
et du livre de l'amour aujourd'hui tourne encore une page !"

 

1. Auteur d'un des chefs-d'oeuvre de la littérature panjabi classique (1767), un lai racontant les amours contrariées du couple panjabi légendaire Hir et Ranjha.
2. Hir, héroïne de la légende, empêchée d'épouser son Ranjha bien-aimé.
3. Lieu de pâturage où se retrouvaient secrètement Hir et Ranjha, devenu vacher du père de son aimée.
4. Affluent de l'Indus, qui sépare la région d'origine de Ranjha de celle de Hir.
5. Allusion à la flûte dont Ranjha joue à merveille.
6. Traditionnellement, femmes et jeunes filles des villages panjabis se réunissaient l'après-midi pour filer en des séances qui s'accompagnaient de chants typiques. Le poème de Varis Shah évoque cette coutume.
7. Allusion au bateau-lit de Hir sur la Chenab, conduit par Luddan, passeur pingre qui refuse tout d'abord d'embarquer Ranjha quand ce dernier veut traverser la rivière. Il finit par se laisser convaincre, et c'est sur ce bateau qu'a lieu la première rencontre entre Hir et Ranjha.
8. La balançoire est l'un des passe-temps favoris des filles panjabis. Dans le poème de Varis Shah, Hir, pour attendrir son père et lui faire engager Ranjha comme vacher, évoque celles qu'il lui fabriquait quand elle était petite.
9. Kaido est l'oncle fourbe et vicieux de Hir dont il révèle au conseil de caste l'amour pour Ranjha après avoir surpris les jeunes ensemble dans le marais où ils se retrouvent.
 

Source :
Revue europe d'avril 2001, (pp. 240 à 243) - Littératures de l'Inde. Nouvelles et poésie. europe, 4 rue Marie Rose. 75014 Paris. Tel : 01 43 21 09 54

 
Notice bio-bibliographique de l'auteur :
Amrita Pritam est née le 31 Août 1919 à Gujranwala, aujourd'hui au Pakistan. Enfant unique d'une enseignante et d'un poète, elle se mit très tôt à l'écriture, publiant son premier recueil à l'âge de 16 ans. Après la partition en 1947, elle déménagea à New Delhi où elle commença à écrire en hindi, ses premières oeuvres ayant été écrites dans sa langue maternelle, le panjabi. Son recueil de poèmes "Sunehra" (Messages) fut publié en 1955 et lui valut une reconnaissance immédiate. Elle reçut l'année suivante le prestigieux Sahitya Academy Award (1956). D'autres distinctions littéraires suivirent comme Padma Shri (1969) et Bharatya Jnanpith (1981). Elle publia 75 livres parmi lesquels 28 romans, 18 recueils de poésies, 5 recueils de nouvelles et 16 de prose diverse. Nombre de ses travaux ont été traduits en anglais, français, russe, japonais, espagnol ainsi que dans les 21 différentes langues indiennes. Elle travailla jusqu'en 1961 à la All India Radio. Elle fut également responsable d'un magazine littéraire mensuel en panjabi : Nagmani, et est aujourd'hui membre du Parlement indien. Son livre autobiographique "Le Timbre fiscal" et son roman "La Vérité" ont été traduits et publiés en français aux éditions des femmes.

- "Le Timbre fiscal" - Traduit du panjabi par Danielle Gill (276 p.) - 1989, Editions des femmes.
- "La Vérité" - Traduit du panjabi par Denis Matringe (135 p.) - 1989, Editions des femmes.

 

Merci à la revue europe

 

 
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