Ayappa Paniker (né en 1930), poète, professeur et critique, a été le pionnier du modernisme au Kérala. Son influence a été profonde dans toute la sphère culturelle et intellectuelle en langue malayâlam. Voici présentés ci-dessous deux poèmes issus du numéro de nov.décembre 2002 de la revue europe dans laquelle une large section est consacrée aux écrivains du Kérala, ainsi qu'un poème de son recueil "La migration des tribus" publié en français aux éditions L'Harmattan.

 

 

"Vision" et "Plus jamais"
De Ayappa Paniker (Traduits du malayâlam par Dominique Vitalyos)
Poèmes extraits de la revue
europe, (nov.décembre 2002).
Copyright
europe, 2002. Tous droits réservés.

Vision

Ô mes amis, écoutez-moi !
Vous qui, à mes côtés, avez fait le serment
De ranimer la terre des justes
Et de la choisir pour demeure,
Chefs de nos clans, approchez-vous !
Gautama, Kashyapa,
Vasishta et Parashara,
Vishvamitra, Bharadvaja,
Et vous, chefs des clans à venir,
Approchez !

Soyez prêts à prendre la route,
Un à un, constituez nos rangs.
Empaquetons nos victuailles,
Le bagage qu'il faut charger :
L'héritage de nos fiertés,
Les chants à chanter en chemin,
Les contes à redire
Et les histoires à rire
Qui égaieront les haltes d'un si long parcours.

Nous ne sommes pas des errants,
Nous ne partons pas à l'attaque,
Nous n'avons pas de terre à vendre,
Nous n'avons pas de terre à prendre,
Nous ne sommes pas des marchands,
Mais des chercheurs, quêteurs de grâce.

L'étoile qui scintille aux yeux des plus ardents
A éclairé les nôtres. De la compassion,
Nous avons éprouvé toute la profondeur.
Nous rectifions les tracés anciens de la connaissance.
Ensemble, nous fonderons une culture nouvelle ;
Nous, pour qui l'univers n'est qu'un reflet tremblant,
Irons chercher par les sentiers inexplorés
Où poser nos pas éphémères.
 

Plus jamais

Puisque tu me le demandes
Il faut bien que je le dise :
Je n'en veux plus, je n'en veux plus jamais.
Je ne veux pas de nouvelle existence.
Une vie m'aura largement suffi.

D'une si longue peine
Arrivées et départs du début à la fin,
L'amour créé, l'amour détruit,
L'instant de douleur
Qui vient pulvériser une vie de délices,
L'heure solitaire des désirs morts
Et sa survie de bavardage --
Je ne veux plus, je ne veux plus jamais
Ni vivre, ni mourir, ni exister encore.

Le récipient près de l'évier,
Les bruits qu'on étouffe au grenier,
La tombée de la nuit dans les tumeurs du ciel,
La chouette qui hulule sur le toit de l'école,
Aux proues des barques qui s'éloignent
Le regard fixe, muet,
Et sur l'aire des départs le sourire évanoui,
Je n'en veux plus, je ne veux plus jamais
Ni vivre, ni mourir, ni exister encore.

Une autre maison ?
Une mère nouvelle ?
Une enfance recommencée ?
Des défis jamais lancés ?
Des élans à découvrir ?
Des blessures, encore ?
De nouveaux rythmes à prendre ?
Des promesses fraîches du jour?
Je n'en veux plus, je n'en veux plus jamais.

 *****

La migration des tribus
Poème de Ayappa Paniker (Traduit de l'anglais par Gérard Augustin)
Extrait de "La migration des tribus", Editions L'Harmattan.
Copyright Editions L'Harmattan, 2001. Tous droits réservés.


Avec la vie qui s'installe,
roi et royaume s'établissent ;
avec roi et royaume,
apparaissent le juste et l'injuste ;
le mien aussi bien que l'étranger ;
un nouveau jargon est né ;
vente, achat, profit :
l'ordre entier change.
Tous s'efforceront de tromper
ou d'échapper à la tromperie ;
les liens, entre deux ou plusieurs,
ouvrent l'abîme de la complexité.
l'Un et l'Ultime
bifurquent à l'infini :
un seul dieu, des dieux nombreux,
pas de dieu, et ainsi de suite ;
débats et discussions
sur les écoles de philosophie ;
arguments absurdes sur
la vérité de l'illusion ;
les hommes qui vivent en société
réclament des chefs et les veulent sages ;
les chefs, à leur tour,
ont besoin d'offrandes et du reste.
Aujourd'hui, nous sommes un seul peuple,
un seul clan, une seule tribu :
mais si nous partons d'ici,
nous rencontrerons d'autres clans ;
en chemin, d'autres peuples
peuvent se mélanger au nôtre,
et si, poussés par la nature,
nous nous prenons d'amitié pour eux,
coutumes, rites et croyances
en viendront à se mêler : autrement
comment l'humanité vivrait-elle ?


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Sources :
Revue europe de nov.décembre 2002, Henri Calet & Ecrivains du Kérala (pp. 259, 260) - europe, 4 rue Marie Rose. 75014 Paris. Tel : 01 43 21 09 54.
"La migration des tribus" de Ayappa Paniker - Traduit de l'anglais par Gérard Augustin - (collection Levée d'Ancre) - Editions L'Harmattan, 2001.

Notice bio-bibliographique de l'auteur :
Ayyappa Paniker est né en 1930, au Kérala. Il vit à Trivandrum. Poète prolixe, expérimentant sans cesse de nouvelles formes et un nouveau langage, il est apparu, dans les années 60, comme un grand innovateur dans la poésie moderniste en langue malayalam. Lauréat du Sahitya Academy Award du Kérala et de l'Inde, il a beaucoup voyagé, et il est devenu un érudit et un critique unanimement apprécié. Il a été l'éditeur d'une revue de poésie, Kerala kavita, d'une série de dix anthologies de poèmes de poètes modernes en malayalam, d'une série de classiques du monde entier et d'écrivains indiens en anglais. Ses poèmes ont été réunis en trois volumes, ses essais en un volume. Passage to America achève un cycle de poèmes écrits durant un séjour aux Etats-Unis, très représentatif de l'ironie qui domine ses meilleurs textes. Kurukshetram (Le champ de Kuruk), un long poème épique inspiré du Mahabharata, vient de paraître en sept langues (dont le français), en 2000 (D.C. Books, Kottayam).
En français : La migration des tribus (L'Harmattan, 2001) et des poèmes publiés dans Europe et Action poétique.


 

Merci à la revue europe et aux Editions L'Harmattan

 

 
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