C. S. Lakshmi (Ambai), née en 1944 dans le Tamil Nadu, figure aujourd'hui parmi les auteurs de langue tamoule les plus importants. On retrouvera dans la nouvelle présentée ci-après, issue du numéro de la revue meet intitulée "New Delhi / Bucarest", toutes les qualités habituellement attribuée à son oeuvre : l'importance donnée à la cause des femmes, à l'humour et à la relation, ainsi qu'un style profond et lucide, et une touche de réalisme.

 

 

La boîte en plastique pleine de divinités
De Ambai (Traduit du Tamil par Vasantha Surya, de l'anglais par Sonja Terangle)
Nouvelle extraite de la revue
meet n°6.
Copyright
meet, 2002. Tous droits réservés.

     « Krishna, raa... »
     Amma lançait son appel aux corneilles en Télougou, tout en étalant du riz au beurre sur le rebord de la fenêtre, avec le dos d'une louche. Pourquoi en Télougou ? Voilà un mystère jamais résolu. La "langue corneille" d'Amma n'avait jamais changé, bien que le père de Dhanam ait été muté de nombreuses fois et qu'ils aient vécu en Assam, à Ahmedabad, Orissa, Bangalore et bien d'autres lieux encore. Même en Assam, dès que Amma s'écriait « Krishna, raa... », les corneilles venaient à elle. Peut-être les corneilles ont-elles toutes une langue commune ? Amma avait initié tout son entourage à ce rituel de paroles et de gestes. Même l'enfant du premier mari de l'épouse américaine de Dinakaran, le frère cadet de Dhanam, lorsqu'il venait en Inde, appelait les corneilles en s'écriant « Krishna, raa... » ! Avec les rebords de fenêtre, Amma s'était trouvée un endroit dans le monde où les corneilles existaient, sans aucune considération d'État ou de nation et sans le moindre conflit frontalier.
     Un rebord de fenêtre, un peu de beurre clarifié, une louchette de riz. Dhanam avait le sentiment que l'espace d'Amma ne se limitait pas à ces petites choses. Le "tap-tap" de la louche sur le rebord de la fenêtre agissait comme un aimant qui attirait tout ce qui se trouvait à l'extérieur. L'espace d'Amma n'avait ni forme ni délimitations précises, mais semblait au contraire fait pour s'étendre, pour s'ouvrir.
     La soeur aînée de Dhanam, Bharati, vivait en Amérique où son mariage venait de se finir en divorce. Elle en était anéantie. La panique, l'effroi et un sentiment de honte la dévoraient. Elle était si secouée qu'à chacun de ses pas, elle percevait nettement une absence de terre ferme sous ses pieds. À la demande d'Appa, Amma prit l'avion pour se rendre auprès de sa fille. Une dizaine de jours plus tard, une longue lettre arriva :
     « Dhanam, Amma est arrivée. Deux jours après, la compagnie aérienne par laquelle elle est venue lui a téléphoné pour la supplier d'accepter de les fournir en confit de citrons verts amers, pour les repas servis à bord ! Apparemment, les employés de la sécurité ont sorti un bocal de ses bagages, et l'ont vérifié en le goûtant... Dans la même veine, le quatrième jour, quand je suis rentrée du travail, j'ai vu qu'Amma avait transformé quelques bouteilles de lait en paal-kova. Quand je l'ai interrogée à ce sujet, il s'est avéré qu'elle avait repéré deux ou trois femmes enceintes dans le voisinage. « C'est bon pour leur santé », déclara-t-elle. Elle m'a traîné avec elle pour leur rendre visite et leur a dit que c'était de la « douceur de lait » au safran. (Amma a rapporté de l'excellent safran. Elle n'a toujours pas expliqué pourquoi elle s'est sentie obligée d'apporter du safran. Quant aux citrons amers, toutes mes questions à ce sujet sont elles aussi restées sans réponse.) Elle m'a obligé à leur décrire tous les effets merveilleux du safran sur la santé de la mère et de l'enfant à naître. Du coup, j'ai très peur que quelqu'un débarque ici et demande à Amma de l'assister pour son accouchement !
     Il fait très beau ici. Je vois bien que les mains d'Amma voudraient faire des vadagams. Tu te souviens, à Bangalore, quand Amma mettait un chapeau pour se protéger du soleil et confectionnait des vadagams ? Elle ouvrait un parapluie qu'elle alourdissait de pierres en guise d'épouvantail et nous devions monter la garde toi et moi pour veiller sur les vadagams mis à sécher au soleil. Te rappelles-tu le « mariage de Valli », cette histoire datant de la lutte d'indépendance qu'elle nous racontait toujours ? Quand on faisait comme si on était Valli et ses amies, jouant dans le champ de millet de son père en chantant « Aalolo ! Aalolo ! » pour faire peur aux oiseaux ? Cette chanson que nous chantions toujours « Oh cigognes blanches, si blanches ! » tu t'en souviens ? Qu'avions-nous vu de la lutte pour l'indépendance ? Connaissions-nous au moins quelque chose aux cris de « Aalolam » ou aux moyens de chasser les oiseaux à la campagne ? Filles et garçons allant aux champs, faisant tournoyer des pierres attachées à de longues ficelles et chantant « Aalolo » ? N'était-ce pas pour nous rien qu'une chanson qu'Amma nous avait apprise ? Quand nous chantions :
      Qui sait d'où tu viens ?
      Pour piller l'Inde, toi qui es accroupi ;
      Et qui la picore tels les moineaux voleurs !
      Comme nous nous mettions en colère ! Même aujourd'hui, si Amma s'asseyait pour faire des vadagams, nous penserions sans doute à la Banque Mondiale et au Fonds Monétaire International et nous saurions encore chanter cette chanson !
      Ici, les fenêtres n'ont pas de rebord. J'ai juste accroché une étagère de bois pour y mettre des plantes. Amma y dépose du riz tous les jours puis elle crie « Krishna raa... » Comme s'il y avait des corneilles par ici... N'empêche, il n'a pas fallu plus de deux jours pour que des écureuils rappliquent. Maintenant, ils viennent tous les jours. Dès qu'ils entendent le bruit de la louche, ils arrivent des écureuils gros comme des bandicoots. Ce sont les amis d'Amma. Même parmi eux, eIle en a déniché deux qui sont enceintes. Elle va peut-être mettre des herbes médicinales dans leur riz, qui sait ? Tout bien réfléchi, on dirait que ce langage secret qui lui permet de convoquer les corneilles ou les écureuils, c'est celui qui relie la terre au ciel.
     Amma ne m'a posé aucune question au sujet de Kumarasaami. Elle n'a pas dit un mot du divorce non plus. Elle poursuit simplement sa routine quotidienne, elle assaisonne des plats de graines de moutarde grésillantes, et répand un arôme de beurre clarifié. Si je reste un peu là, à regarder par la fenêtre, elle me harcèle aussitôt pour que je passe un chutney au mixeur. Ou alors elle m'explique que la fleur de bananier, c'est bon pour la santé, finement hachée, marinée dans le babeurre et qu'assaisonné d'oignon, de cumin, de gingembre et de noix de coco, ça fait une garniture très goûteuse. Dans une ville où il est impossible de trouver des fleurs de bananiers, à quoi peuvent bien me servir ces informations ? Et pourtant, Dhanu ! Mon esprit s'évade tout droit vers le jardin de Grand-mère à Coimbatore. Tous ces bananiers dans cette cour ! Et l'énorme arbre du voyageur devant la maison. Nous deux, assises sur le banc en pierre posant pour une photo tu t'en souviens ? Je me rappelle de mon visage maigrichon, mes cheveux lissés, ma natte retenue par un ruban effiloché ramenée sur la poitrine, je me revois souriant de toutes mes dents. Toutes les deux, nous avions planté un jeune eucalyptus avant que Grand-père ne vende la maison. J'y repense quelquefois les gens qui y habitent maintenant l'ont-ils laissé en place, ne l'ont-ils pas coupé ?
     Bien que j'aie demandé à Amma de venir s'occuper de moi, je n'aurais jamais pensé qu'elle allait virevolter sans cesse comme un cyclone et faire des choses pareilles. Dans ma rue, il y a un magasin tenu par un Tamil qui vend des produits indiens. Amma a déjà eu deux longs débats avec le boutiquier, sur la politique au Tamil Nadu. En fait, elle fait de son mieux pour briser ma routine journalière et pour ruiner la discipline qui m'est nécessaire pour mon travail aussi. Elle me tape sur les nerfs, elle me fait hurler : « Amma, fiche-moi la paix ! » Et pourtant, tu ne vas pas le croire, en dix jours, j'ai pris tout un kilo.
     Avant-hier, quand je suis rentrée du travail, Amma chantait « Dhikku Theriyaadha Kaattil. » Après s'être étendue sur les « fleurs qui attisent un feu parfumé dans le coeur », quand elle est arrivée au passage « les membres las, je glissais bas... », je me suis appuyée contre la porte, Dhanu, et j'ai pleuré ! Cette chanson, tu l'avais chantée au concours Bharati à l'école, balançant la tête à droite à gauche, toi avec tes deux nattes.

     Nous sommes allées voir un couple qui s'appelle Sivanesam et qui travaille à l'Université de la ville. Amma a longuement discuté avec Mme Thilakam Sivanesam et s'est aperçue que la mère de celle-ci, Shenbagam, était en fait son amie d'enfance à Vilaathikulam. Apparemment, la famille de Shenbagam était très engagée dans le mouvement « Respect de Soi ». C'est alors qu'Amma s'est mise à chanter un chant composé par Bharatidasan , chez les Sivanesam ...
     « debout, femmes vertueuses du pays Tamil
     avancez et vengez l'affront
     fait à votre culture tamil bien aimée : »
     ... exactement comme elle le faisait dans le temps, avec la mère de Thilakam. Thilakam en était toute retournée. Elle a perdu sa mère alors qu'elle était encore toute enfant. Elle n'arrêtait pas de dire qu'elle ignorait toutes ces choses sur sa mère. Elle était si exaltée. « Mais ma mère croit en Dieu », lui ai-je dit.
     Alors Thilakam a demandé à Amma : « Vous faites la pooja complète et tout ça ? »
     « Quatre-cinq dieux seulement j'ai emmenés avec moi. Dans une petite boîte en plastique », a répondu Amma.  
     Dans la petite boîte en plastique d'Amma, il y a un petit Amman, un Shivalingam, un Ganesh, un Murugan, un bébé Krishna à quatre pattes et d'autres divinités. Est-elle vraiment venue toute seule,  juste une femme seule, ou a-t-elle enroulé l'univers pour l'emporter dans son sac ? Je n'en sais rien Dhanu. »
 
     Les écureuils, les informations sur la vie de ses voisins, la nourriture qui avait le goût du sel, du tamarin et des piments et les chants tamils qu'elle avait complètement oubliés : lorsque tout ceci était revenu dans la vie de Bharati, Amma rentra en Inde. C'est seulement bien plus tard que nous avons su qu'elle avait aussi trouvé le moyen de parler à Kumarasaami en Amérique. Un jour, des gens de sa famille sont venus nous rapporter la vaisselle en argent et les bijoux. Amma leur servit un bon repas, puis les congédia.
     Lorsque Dhanam demanda à Amma pourquoi elle avait réclamé ces objets de valeur, elle lui répondit : « Ces choses ne sont-elles pas à Bharati ? Ne les a-t-elle pas reçues pour son propre usage ? »
     Après cela, personne n'a plus jamais parlé de Kumarasaami. Quelques années plus tard, quand Bharati s'est remariée avec un homme du Gujerat et qu'elle est venue nous voir en Inde, Amma lui a donné les bijoux. Elle avait vendu la vaisselle et donné cet argent à Bharati pour le dépenser au cours de son séjour en Inde.
 
     Tandis que Dhanam regardait Amma appeler les corneilles, celle-ci se retourna et avança vers elle. « Tu as mangé, Dhanam ? », demanda-t-elle.
     « J'ai mangé un dosai dans un hôtel avant de venir, man'. Je ne savais pas que j'allais passer, c'est pour ça. »
     Amma s'assit et se mit à manger. Dhanam lui demanda : « Alors man', qu'as-tu décidé ? »
     Amma ne dit rien. Un mois s'était écoulé depuis le décès d'Appa. La propriétaire lui demandait sans arrêt de libérer la maison.
     « Dis-le-moi, man'. »
     « Que veux-tu que je te dise ? Ton père n'a rien prévu et voilà, maintenant il est parti. Tout le temps je lui disais qu'on devrait construire une maison, tout le temps. Pourquoi s'embêter, c'est tellement compliqué, il me répondait. Il m'a laissée comme ça, comme une vagabonde, sans un endroit où vivre... »
     « Allons, qu'est-ce que tu racontes, Amma ? Tu viens vivre avec moi ou avec Bharati. Et tu peux aussi aller chez Dinakaran, de temps en temps. »
     « Ah vraiment ? Déjà que tu as bien du mal à... »  répondit-elle, un peu gênée.
     Sudhakar, le mari de Dhanam, s'était lancé dans le business. Il s'avéra qu'il avait vu trop grand. Il y eut des pertes. Même les économies avaient été englouties. Il n'était toujours pas tiré d'affaire. C'était Dhanam qui faisait bouillir la marmite, grâce à son emploi dans une banque. D'où la réaction d'Amma.
     « Tout va bien, Amma. Je peux parfaitement m'occuper de toi », dit Dhanam.
     « Je n'ai pas dit non, n'est-ce pas ? Ai-je besoin d'un palais et de tourelles ? Un plat de riz, un bol d'eau de riz... Ce qui compte c'est l'amour, ma chérie », déclara Amma.
     « Tu dois emballer toutes tes affaires, non ? » demanda Dhanam.
     « Moi ? Qu'est-ce que j'ai comme affaires ? J'ai quatre divinités à mettre dans une boîte en plastique et je suis prête à partir », dit Amma.
     Finalement, Dhanam prit deux jours de congé et vint avec son mari Sudhakar pour aider Amma à emballer ses affaires. C'est ainsi qu'elle comprit certaines choses. Depuis la pierre luisante et striée ramassée à Hardwar avant la naissance de Bharati, en passant par la poêle arrondie achetée pour huit anna quand Bharati avait un an, jusqu'aux vieilles lampes à huile marquées "Kumudha" qu'on lui avait données lorsqu'elle retourna dans sa maison natale pour la première fois après son mariage tous ces objets avaient une histoire. Amma avait beau faire et refaire le tour de la maison, elle n'arrivait pas à décider ce qu'elle devait emporter et ce qu'elle devait laisser derrière elle. L'armoire du salon incrustée de miroirs, les poupées amassées par Bharati, Dhanam et Dinakaran, les magazines de romans à épisodes (soigneusement reliés), les malles vertes pleines de lettres, les astuces de cuisine et les recettes pour des remèdes à bases d'herbes qu'elle collectionnait encore... rien de tout cela ne pouvait être jeté aisément. A l'instar du démon dont on ne peut venir à bout qu'à condition de traverser les sept mers, d'aller jusqu'à un certain arbre, de se saisir d'une boîte cachée au creux de l'arbre et d'écraser le scarabée qu'elle contenait, la vie d'Amma était enfouie tout au fond de ces choses.


~~ o ~~

Source :
Revue multilingue meet n°6 ( New Delhi / Bucarest. pp 79 à 83) - meet, (Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs) B.P.94. 44602 Saint-Nazaire Cedex 02. Tel : 02 40 66 63 20

Notice bio-bibliographique de l'auteur : (Revue europe p.215)
Ambaï (C S Lakshmi) est née en 1944 et vit à Mumbaï. Issue d'une famille de brahmanes orthodoxes, elle écrit depuis l'âge de seize ans. Après des études à Bangalore, elle devient institutrice à Panruti, petite ville du Tamil Nadu, puis enseigne l'anglais dans un collège de Vannarapettai. "Beaucoup de mes histoires, au début, exposaient une conception très rigide et orthodoxe de la sexualité, de la féminité et de la vie en général", dit Ambaï. Elle se rend ensuite à Delhi, reprend ses études et obtient un doctorat à l'université Jawaharlal Nehru. Au contact d'autres écrivains et de nouvelles expériences, elle remet profondément en question sa vision du monde et s'inscrit dans le mouvement féministe en affirmant la singularité de son art tout de précision, d'acuité, de poésie. Elle est également anthropologue et critique. Dans son nom de plume résonne celui de l'indomptable Amba, personnage du Mahabharata. Ses recueils de nouvelles l'ont imposée comme un écrivain de tout premier plan : Siragugal muriyum (Ailes brisées,1976), Veettin muulayil oru samayalarai (La cuisine dans un coin de la maison, 1988).
En français : Deux nouvelles publiées dans les revues europe et meet.
 

 

Merci à la revue meet

 

 
RETOUR  SOMMAIRE  TEXTES & POÈMES