Né en 1927, Krishna Baldev Vaid est un des plus illustres écrivains de langue hindi du XXème siècle. J'ai choisi de vous présenter un extrait d'une nouvelle parue en collection bilingue dans "Histoire de renaissances", aux Editions Langues & Mondes - L'Asiathèque. Cette histoire aux accents de fable nous plonge d'emblée dans le style si personnel de l'écrivain, qui fait se côtoyer réalisme et onirisme, mysticisme et scepticisme, ainsi qu'une conscience critique sur le monde social. Les pensées du narrateur nous entraînent dans un méandre de bavardages et de petits arrangements narcissiques, fait d'auto-dérision, d'interrogations existentielles, et d'aspiration fusionnelle. On peut y apprécier toute l'étendue de la palette de l'auteur, qui fait passer son narrateur de la mélancolie à l'ironie, de l'angoisse à l'indécision.

 

 

Un soir avec mademoiselle Lafaim
De Krishna Baldev Vaid (Traduction de madame Annie Montaut)
Nouvelle extraite de "Histoire de renaissances"
Copyright Editions
Langues & Mondes - L'Asiathèque, Tous droits réservés.

        Je faisais ma petite promenade vespérale dans ma rue préférée. Je marchais lentement, l'esprit à l'abandon. Je prenais de profondes inspirations, m'efforçant de faire le vide dans mon esprit, souriant devant l'échec de ces efforts infructueux. Le soir n'avait pas encore tout à fait déclos sa longue chevelure (1). Le ciel s'orangeait d'un côté, un orange cramoisi qui allait pâlissant à chaque instant tout comme mon sourire. La rue s'étirait comme un serpent écrasé. Et moi je martelais ce serpent écrasé, sans enthousiasme, comme un vieillard sans abri. Je me martelais moi-même aussi, impitoyablement. Je n'étais pas encore arrivé à la hauteur de la grosse pierre où j'avais coutume de m'installer tous les soirs dans la posture du penseur et de contempler le bidonville (2) dont les lumières brillaient en contrebas, mon imagination battant des ailes de-ci de-là comme les pigeons qui voletaient alentour. J'ai plus d'une fois caressé la pensée de me dresser sur mon rocher, les bras en croix, et de me jeter en plongeant dans ce filet que me tendaient les cahutes du bidonville. Se jeter dans le vide du haut d'une éminence, voilà une pensée qui me revient souvent, mais elle ne s'attarde pas, pas plus qu'elle ne fait frémir mon corps. La pensée de mort mort-née, voilà comment je l'appelle. D'habitude je ne dépasse pas la grosse pierre dans ma promenade. Tout vieux promeneur qui se respecte se fixe un repère qu'il ne dépasse pas, au-delà duquel il voudrait bien aller, que ce soit un arbre, ou une pierre, ou un tournant, ou un fossé, ou une marque quelconque. Ce soir-là non plus je ne serais pas allé au-delà de ce rocher, si je n'avais eu l'impression que quelqu'un d'autre y était installé. L'idée ne naquit même pas en moi d'aller m'asseoir auprès de ce quelqu'un. Si je l'avais aperçu de loin, il m'eût été facile de me donner une contenance, mais comme je fonçais tête baissée, ce n'est qu'en arrivant à ma pierre que je me rendis compte que ma place n'était pas libre. Il n'eût pas été convenable alors, me dis-je, de rebrousser chemin. Je n'avais pas eu le loisir de bien observer la silhouette qu'on devinait vaguement, assise sur ma pierre. Cela non plus ne se faisait pas, devais-je me dire. J'ai un censeur personnel installé en permanence dans la tête. Tous les soirs je fais des efforts désespérés et infructueux pour l'envoyer promener, et je souris infatigablement. En fait, je marquai un léger temps d'arrêt en arrivant à mon rocher, puis passai mon chemin. Je me dis, faisons quelques pas de plus et je me retournerai sous un prétexte ou un autre pour voir si oui ou non il y a quelqu'un sur ma pierre, après quoi je reviendrai sur mes pas en marchant précipitamment comme si je venais de me souvenir de quelque chose d'urgent. Mais je n'avais pas dépassé le rocher de deux pas que je changeai de dispositions. L'idée de me retourner ou de regarder derrière moi m'avait quitté. Quelques pas plus loin, je redressai la tête, me mis à marcher d'un pas vif, à lever les yeux sur le paysage. Je cessai tout simplement de me torturer. J'avais le sourire aux lèvres, un sourire d'un nouveau genre. J'avais l'impression qu'au-delà du rocher s'étendait un monde différent. J'en éprouvais un grand étonnement mais y mis le holà : j'avais peur de me mettre à avoir peur. Le vent s'était levé, et en même temps un vent d'alacrité s'était levé en moi (3), si bien que je m'étais mis à marcher la tête bien droite, rythmant ma marche de vigoureuses gesticulations à la façon d'un vieux militaire, d'un officier de réserve, ou d'un militant de l'Arya Samaj (4). J'ai la démarche des plus alertes pour mon âge, mais je la ralentis (5) pendant ma promenade vespérale sur cette route déserte, mon chemin d'élection, parce que ce n'est pas pour l'hygiène que je me promène mais bien pour explorer les profondeurs de mon être. Et aussi pour faire le vide dans mon esprit. Si au lieu de faire le vide je me mets à me torturer, tout en me disant que peut-être cela fait inévitablement partie du processus d'introspection, c'est une autre affaire. Une autre affaire aussi si je deviens morose au lieu de faire le vide dans mon esprit.
     Mais ces dispositions ne me tinrent pas compagnie bien longtemps. J'eus brusquement l'impression que quelqu'un me suivait c'est un sentiment qui m'est familier. Particulièrement dans les rues désertes. En fin d'après-midi. Quand le jour tire à sa fin. Ce sentiment me glace le sang et me fait dresser les oreilles. J'ai certes envie de me retourner et de regarder derrière moi, mais je n'en ai pas le courage. Le plus souvent cette obsession se résorbe au bout d'un moment, comme un accès d'épilepsie. Mais tout le temps que je suis sous son emprise, je suis paralysé d'angoisse à l'idée que le monstre qui me poursuit va me sauter dessus et me mettre en pièces, et que je vais perdre la vie. Cela ne s'est jamais produit, mais je ne suis pas parvenu à tirer de ce fait la conclusion que cela ne se produira jamais. Ce soir-là aussi, j'étais, de toutes les fibres de mon corps, dans l'attente d'un assaut meurtrier. Impossible de savoir si mon pas était vif ou lent. Le pas de la créature qui me poursuivait me parvenait de plus en plus fortement aux oreilles, que j'avais dressées. Quant au désir de regarder derrière moi, d'une torsion de la poitrine, il était mort, vaincu par cette ancienne peur d'être encore plus affolé si personne ne me suivait. Mon poursuivant, créature ou fantôme, avait les pieds nus, et me rattrapait comme s'il courait. Je n'avais jamais éprouvé ce sentiment d'être poursuivi par mon fantôme. Je crus un instant que je m'étais moi-même mis à courir sans m'en rendre compte, dans l'affolement peut-être. Mais non, je ne courais pas. Je me mis à attendre la fin de mon hallucination. La plupart du temps, quand je me retrouve trempé de sueur, le bruit des pas qui me poursuivent s'arrête net, et c'est comme ça que je sais que la crise est passée. Mais ce soir-là, je ne transpirais pas, pas une goutte, et le bruit des pas était presque arrivé sur moi, chap chap chap chap. Je commençais à me dire qu'aujourd'hui il y avait vraiment quelqu'un qui me poursuivait. C'est alors que j'entendis une voix espiègle : « Ça suffit, retournez-vous à la fin, regardez-moi ! ». Je restai pantois, sans réaction. C'était une voix de petite fille. Elle avait de l'assurance, et, dans son espièglerie, de la douceur. Mes inquiétudes se dissipèrent. Je m'arrêtai. Elle aussi s'arrêta. Je restai planté sur place un moment, dans l'espoir qu'elle me dépasserait et viendrait se planter devant moi pour me barrer la route. Je me fis la réflexion qu'elle devait être la personne assise sur mon rocher. Quand je vis qu'elle ne venait pas vers moi et qu'elle ne m'adressait pas la parole une deuxième fois, je compris qu'elle n'en démordrait pas, tant que je ne me serais pas retourné pour la regarder, elle ne dirait rien. Elle s'en tenait à ses principes, malgré son âge tendre. Cet entêtement ne me déplut pas.
     Elle souriait. Pieds nus, tête nue. Elle portait une robe bleue, d'une propreté douteuse, qui lui allait jusqu'aux genoux, un ruban rouge dans la masse crasseuse et hirsute de ses cheveux. Son sourire aussi était rouge, bien que ses lèvres fussent sèches et ses joues zébrées de traînées sales. Elle avait les mains derrière la tête, et on voyait ses poignets menus. De petits seins naissants, saillant sous sa robe. De grands yeux, d'un éclat incroyable, et je me dis que c'était par le miracle de cet éclat qu'elle était si clairement visible dans le noir. J'oubliai toutes mes appréhensions et lui demandai affectueusement :
     « Comment tu t'appelles ? »
     Elle me dit son nom d'une petite voix qui me plongea dans l'étonnement, en même temps qu'elle me donnait envie de rire et me peinait d'une certaine façon. « Bhûkh kî mârî », qu'est-ce que c'était que ce nom ? Elle se mit à rire et répéta : « Bhûkh kî mârî, Ah Ah Ah ! Magnifique ! Morte de faim ! »
     Il me sembla que c'était le soir qui riait. Je pris conscience de mon erreur, et me mis à rire avec elle. Et elle dut se dire que c'était la nuit qui riait.
     « Pas Bhûk kî mârî, dit-elle, Bhûk kumârî, mademoiselle Lafaim (6) ! »
     Mon rire se brisa. Je sombrai dans la perplexité. Je n'avais pas les idées claires. Mais il me parut peu convenable de me taire plus longtemps, aussi lui dis-je :
     « Voilà un nom franchement étrange !
     À quoi elle répliqua du tac au tac :
      Mais moi, je n'ai rien d'étrange, hein ? »
     La remarque m'impressionna. La gamine était fine, mais elle n'aurait pas dû traîner toute seule comme ça la nuit, dans des endroits pareils, loin de tout. Je la raccompagnerais chez elle. Histoire de manifester mon assentiment, j'embrayai :
     « Non, tu n'as rien d'étrange.
     Et elle de continuer :
      Moi je sais tout sur vous, qui vous êtes, où vous habitez, qu'est-ce que vous faites...
      Pas possible ? l'interrompis-je.
      Promis juré (7) », répondit-elle.
     J'étais amusé, sur un vague fond d'inquiétude : peut-être cette fille était-elle dangereuse ? Mais je passai sur le risque et poursuivis :
     « Qu'est-ce que tu fais ici ?
      La conversation avec vous. »
     Et de rire. Ce qui, cette fois, me déplut. Je repris brusquement conscience de mon âge. Cette gamine se moquait de moi. Je la dévisageai avec sévérité et lui demandai d'une voix non moins sévère :
     « Où est-ce que tu habites ?
      En bas, dans le bidonville.
      Et qu'est-ce que tu fais donc en haut ?
     Je risquais de me faire retourner la même réponse que tout à l'heure. Mais non.
      Ma promenade. »
     Une légère irritation me prit, mais je me raisonnai. À quoi bon s'irriter ? Il fallait donner quelque chose à la malheureuse et me débarrasser d'elle.
     « Qu'est-ce que tu veux ? lui dis-je.
      Rien. »
     Je pris alors note que nous marchions désormais côte à côte, un peu comme si elle était ma fille. De nouveau je fondis. À présent ma pierre était libre. Peut-être que si cette fille ne m'avait pas suivi je serais allé très loin aujourd'hui, je serais rentré beaucoup plus tard. J'eus l'impression qu'elle m'avait été envoyée dans le seul but de me faire retourner sur mes pas. J'avais envie de lui dire, « redescends là-bas, j'ai du chemin à faire, moi ». Encore que je n'aie eu à aller nulle part. Du reste, je n'étais plus en humeur. Je me dis, ce sera pour un autre jour. Nous étions arrivés à proximité de mon rocher. Je m'arrêtai. Elle aussi s'arrêta. Je lui demandai :
     « Qu'est-ce que tu faisais, assise sur mon rocher ?
      Je vous attendais.
      Pourquoi ?
      J'ai des choses à vous dire.
      Alors vas-y.
      D'abord on s'assoit sur la pierre. »
     À peine assis sur la pierre je fus de nouveau pris d'une envie de me jeter dans le vide vers les cahutes du bidonville qui brillaient en contrebas. J'avais l'impression que cette gosse m'avait volé ma pensée. Assise tout près de moi, bien en face, elle me déchiffrait, de ses grands yeux éclatants. Pourvu que ce ne soit pas quelque folle ! Mademoiselle Lafaim ! Elle devait s'être elle-même baptisée comme ça. Ce nom me piquait. Sa voix me rappelait celle des princesses dans les films de seconde catégorie. Elle devait en voir, des films, à la télé. Toutes les cahutes des bidonvilles ont leur poste de télé couleur. Et leur réfrigérateur. Et peut-être leur vidéo. Je réfrénai mon imagination. Elle devait faire la manche en chantant des chansons de films. Non, impossible qu'elle fasse la manche. Elle avait les deux genoux écorchés, le cou si gracile qu'on aurait pu l'encercler d'une main. Peut-être l'éclat de son regard n'était-il que l'effet de la faim ? L'envie me prit de lui caresser la tête. De lui attacher son ruban comme il faut. De lui demander : « Depuis quand tu n'as rien mangé ? »
     Elle me regardait sans ciller.
     « Tu regardes la télé ? fis-je.
      Des fois, répondit-elle.
      Tu as la télé à la maison ?
      Non. »
     Mes questions me paraissaient complètement triviales. Du genre de celles qu'un écrivain fait poser par ses personnages quand ils vont voir les prostituées juste pour bavarder. Je résolus de ne plus rien lui demander. Je n'avais aucune idée de ce qu'elle voulait me demander, elle. Elle savait tout sur moi. Alors elle devait savoir aussi par quelles difficultés je passais en ce moment. À l'évocation de ces difficultés, j'en eus comme un éblouissement. Mais non, la malheureuse ne savait rien du tout. Mademoiselle Lafaim ! Et des fois qu'elle serait une fée ? Des fées, je n'en avais jamais vu, même dans mon enfance, alors dans ma vieillesse, pensez...

     Le soir avait déclos sa chevelure depuis beau temps. Le ciel était criblé d'innombrables scintillements. Les ors et la pourpre avaient disparu. La nuit était là, palpitante. J'étais assis, comme un vieux roi égaré à qui une petite bûcheronne raconterait des contes de fées. Mademoiselle Lafaim avait les yeux brillants. Ses petits pieds nus avaient l'air de deux oisillons endormis détachés de ses jambes menues, coupés de ces jambes.
     « Mademoiselle Lafaim, s'il vous plaît, dites quelque chose. »


~~ o ~~

Source :
"Histoire de renaissances" de Krishna Baldev Vaid - Nouvelles traduites du hindi par Annie Montaut. (Edition bilingue hindi - français) - Langues & Mondes - L'Asiathèque, 2002.


Notes :

(1) Métaphore canonique dans la poésie hindi classique sanscritisée.
(2)
Le terme traduit par bidonville est jhuggiyà, littéralement « cahutes, baraques, huttes ». Les habitats précaires sont considérablement répandus dans les grandes villes comme Delhi,
cadre de la nouvelle, constituant des « colonies », ou quartiers, qui peuvent acquérir un statut quasi permanent en bricolant des branchements électriques sur le réseau de la ville, sans être « autorisées » par la municipalité.

(3)
Double sens de harkat ânâ, litt. animation, mouvement, action de venir, appliqué ici aux deux termes coordonnés havâ aur mere khûn mè, « dans le vent et dans mon sang ».
(4)
L'Arya Samâj, littéralement « Société aryenne », fondée à la fin du XIXème siècle par Dayananda Sarasvati dans l'intention de purifier la religion hindoue du poids de traditions obsolètes et paralysantes (en proposant un « retour aux sources » de l'hindouisme, de la culture védique) tout en intégrant des idéaux sociaux inspirés de la culture occidentale importés par la colonisation britannique (opposition aux mariages d'enfants, à la coutume de brûler les veuves, à la rigidité des barrières de caste, suppression des rites complexes, refus du culte des « idoles » en faveur d'un hindouisme philosophique marqué par la théosophie et le védantisme de Tagore par exemple, lutte en faveur de l'alphabétisation et de la « conscientisation » des faibles). Ce mouvement, qui se révéla un foyer du nationalisme naissant, se répandit particulièrement dans le nord-ouest de l'Inde, inculquant dans les écoles qu'il fonda l'habitude de la rationalité et de la discipline (ici parodiée).
(5)
Le texte comporte un jeu de mots entre sust (paresseux, lent, alangui) et cust (alerte, vif).
(6)
Kumârî signifie « mademoiselle », kî mârî, litt. de frappée, signifie, dans la locution où il est précédé de bhûk « faim », « mort de ».
(7) 
En anglais dans le texte : « by God ! »


Notice bio-bibliographique de l'auteur :

Krishna Baldev Vaid est né en 1927 à Dinga dans l'actuel Pakistan. Après avoir obtenu un doctorat d'anglais à l'université d'Harvard en 1961, il enseigna la littérature anglaise à l'université de Delhi et aux Etats-Unis. Il s'est ensuite consacré entièrement à sa carrière d'écrivain, publiant une quarantaine d'ouvrages, principalement en hindi mais aussi en anglais (romans, nouvelles, et pièces de théâtre). Il est également son propre traducteur en anglais, et a traduit en hindi quelques-unes des oeuvres de Beckett, Lewis Carroll, et Racine. Ses oeuvres ont été publiées dans les principales langues européennes, en japonais, et bien sûr dans plusieurs langues de l'Inde. Il a reçu de nombreuses distinctions nationales et internationales. A également été publié en français, "La Splendeur de Maya", aux éditions Caractères, également traduit par Annie Montaut.

 

Merci aux Éditions Langues & Mondes - L'Asiathèque

 

 
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