MEGHADUTA

 

(Le Nuage Messager)

 

 Poésie de Kalidasa

 

     Seul entre les disciples de Saraswati (déesse des arts), le nom de Kâlidâsa domine la poésie indienne. Dramaturge et poète, il est considéré comme le plus illustre auteur classique de littérature sanscrite et vécut dans le nord de l'Inde vers le Vème siècle. On sait peu de choses de lui sinon qu'il a été une des "neuf Perles" de la cour du Roi Vikramâditya d'Ujjayinî. La pièce dramatique "Shakuntalâ" est reconnue pour être son plus grand chef-d'oeuvre.
     
Le Meghaduta est un court poème de cent onze strophes. Un Yaksa (sorte de demi-dieu ou de génie), exilé dans les montagnes de l'Inde centrale loin de son épouse, restée dans la ville d'Alaka au pied de l'Himalaya, aperçoit un jour un nuage arrêté sur un sommet et le charge d'aller porter de ses nouvelles à sa bien-aimée...

 

(...)

Ecoute maintenant, ô nuage, que je t'explique le chemin qu'il te convient de suivre ; tu prêteras ensuite à mon message ton oreille attentive. Je vais te dire les sommets où, brisé de fatigue, tu iras te poser, les rivières dont, amaigri, tu boiras l'eau légère.

(...)

Regardant la nauclée jaune-orange, aux étamines à demi déroulées, et les kandalî, qui montrent leurs premiers boutons au bord des marais, tandis qu'elles respirent la délicieuse odeur de la terre dans les forêts brûlées, les antilopes marqueront le chemin que tu suis, ô Dispensateur des gouttes d'eau.

Je le prévois, ami, malgré ton désir d'aller vite en faveur de ma bien-aimée, tu perdras du temps sur toutes ces collines que parfume le jasmin. Accueilli par les paons aux yeux humides dont les cris sont des souhaits de bienvenue, résous-toi à les quitter sans trop de retard.

A ton approche, les Daçârna verront les haies de leurs jardins blanchir de ketaka dont s'ouvrent les boutons ; les sanctuaires de leurs villages se remplir d'oiseaux nourris des offrandes domestiques, occupés à construire leurs nids ; le reflet bleuâtre des fruits mûrs marquer les bois de pommiers-roses et s'arrêter pour quelques jours les cygnes voyageurs.

(...)

Ta fatigue passée, poursuis ta route, arrosant dans les jardins, de tes gouttes d'eau nouvelle, les boutons en grappes des jasmins nés sur les bords de la Vananadî, répandant un instant ton ombre familière sur le visage des cueilleuses de fleur qui froissent et fanent, à essuyer la sueur de leurs joues, les lotus de leurs oreilles.

Ce sera t'écarter du chemin qu'il te faut suivre vers le Nord ; mais ne renonce pas à visiter les terrasses des palais d'Ujjayinî : tu perdrais vraiment à n'y pas goûter le charme des yeux aux coins mobiles des citadines, effrayés par la scintillation de tes guirlandes d'éclairs.

(...)

Posé sur le monticule au gracieux sommet que je t'ai dit, réduis aussitôt, pour t'approcher plus rapide, ta taille à celle d'un jeune éléphant ; tu pourras alors, d'un de tes éclairs mais pâle, bien pâle, telle la lueur d'un essaim de lucioles, jeter un regard dans l'intérieur du palais.

(...)

Son oeil de gazelle voile sous les boucles ses regards de côté, le fard n'y brille plus et, maintenant qu'elle repousse le vin, il a oublié la manoeuvre des sourcils. A ton approche, sans doute, il frémira tout à coup, gracieux comme le lotus nocturne qui s'agite, heurté par un poisson.

(...)

L'ayant réveillé d'un souffle que rafraîchissent tes gouttes d'eau, après que l'aura ranimée le parfum des jeunes boutons du jasmin, cachant tes éclairs, adresse la parole grave de ton tonnerre à cette belle si sage dont les yeux se fixent sur la fenêtre étroite où tu te tiens.  

(...)

"Dans les visions de mon sommeil tu m'apparais et j'étends les bras dans le vide, m'efforçant de te saisir d'une étreinte passionnée. Les divinités du terroir, bien souvent, ne peuvent à cette vue retenir des larmes qui, lourdes comme des perles, tombent sur les branches des arbres."

"Ces brises venues des Montagnes Neigeuses ont fait brusquement éclater les bourgeons sur les rameaux des déodars et courent vers le sud, odorantes de la résine écoulée. Je leur ouvre mes bras, vertueuse épouse : si seulement elles avaient frôlé ton corps !"

(...)

 ****

Source :
Extrait du livre "Le Meghaduta et le Ritusamhara" de Kalidasa. Traduit et annoté par R. H. Assier de Pompignan. 1967. Collection Émile Senart. © Société d'édition "Les Belles Lettres"

 

Merci aux Editions des Belles Lettres

 


RETOUR  SOMMAIRE  TEXTES & POÈMES