"Un souvenir de jeunesse me revient. Un Bâul de Shilaïkaha passait dans les rues de Calcutta en chantant :

Mais où vais-je trouver l'Être de mon cur ?
Je l'ai perdu
Je le cherche
Je parcours tous les pays...
Mais où vais-je trouver l'Être de mon cur ?" 

Rabindranath Tagore

Poésie des chants bâuls
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   Les Bâuls vagabondent à travers tout le Bengale en clamant leurs joies et leurs peines, leur quête insatiable de Dieu et leur liberté inconditionnelle. Pour manifester les aspirations de leur cur et transmettre leur folle sagesse, ils utilisent depuis des temps immémoriaux le chant, la musique et la danse. Les Bâuls ont cette coutume d'aller mendier leur riz en chantant ces louanges d'amour dans les petits villages de paysans. Cette quête d'aumônes chantée porte le doux nom de "madhukori" (récolte de miel). Les chants sont transmis oralement de maître à disciple ou de parent à enfant.
   Le terme "Bâul" est issu du sanscrit "vatulâ" qui signifie : "celui qui est affecté, ou emporté par le vent". Subversive, la voie bâule n'obéit à aucun dogme, ne suit aucun rituel, ne se réfère à aucune "écriture", elle embrasse tous les courants religieux qui ont baigné le Bengale depuis le XIème siècle (bouddhisme tantrique, soufisme, vishnouisme). La poésie de ces bardes est appréciée autant pour sa candeur et spontanéité d'expression que pour son intensité spirituelle.  

 

Comment dire cela ?
J'ai donné mon cur à un autre
Et je me suis fait avoir !
Comment lui dire à l'autre...

Le Gange est mort de soif.
Brahma le créateur est mort de froid.
La rue est entrée dans ma chambre
Et moi, Varandah, un voleur m'a emporté.
A qui puis-je raconter cela ?

Le lac crache de la poussière.
Les hautes terres sont sous l'eau,
La crue a été violente.
Entre temps le maître est venu.
Où trouver un endroit pour le faire asseoir ?
A qui confier cela ?

Le ciel tambourine sur un chaudron.
Une femme brahmane danse.
Là-bas à Delhi, il pleut,
Les routes sont glissantes.
A qui vais-je en parler ?

Une femme décortique le riz.
Elle répète quarante gestes.
Plus loin, un marchand aveugle
Pèse du faux cuivre, du faux bronze.
A qui dire tout cela ?

Varandah Bâul

 

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Poussière.
Ô mon Bien-Aimé, si le feu de ton amour
peut se passer de moi
Quittons-nous !
Là sur-le-champ...
... je m'en vais !

Tourbillons de poussière, bazars bruyants
Sillons de braises ardentes,
Espace dur des routes ;
Rompue de fatigue, je marche...
Vers Toi.

Ô roi de mon coeur,
Quand à ton Tour l'amour T'assoiffera,
Tu sauras bien me chercher
Et me découvrir, à Ton tour.
C'est pourquoi, sur Ton chemin
Une errante je suis devenue,
Pour Toi.
Sans nom
Poussière !

Femme bâule anonyme (1)

 

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Eh toi ! Tu aimes enfourcher ce drôle de vélo ?
Il a ses deux roues remplies de vide.
Notre esprit aimerait bien se tenir
Sur ce drôle de vélo.

L'Inde en est le fabricant renommé.
Vu la taille du vélo,
Jeter la jambe assez haut,
Quelle histoire !
Qui en prend conscience ?

Quand on est dessus, rien n'est sûr.
L'accident peut arriver à tout moment.
Tenons bien le guidon à deux mains
Et suivons notre route.

Jakir ud-Din annonce :
"Quand tout ça finira à la casse
J'ai bien peur que ce drôle de vélo
Ne serve qu'aux chiens et aux chacals
Pour qu'ils se fassent les dents."

Jakir ud-Din

 

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Pourquoi tous ces arguments, ô savant...
Quel charme puissant
T'a fait bâtir cet édifice,
Ô mon cur ?

Ce bâtiment d'os tient bon,
Il a son rythme, son harmonie,
Gardé par le paon et la paonne,
(2)
Et leur parade miroitante.
Ô savant, quel charme puissant
T'a fait bâtir cet édifice ?

J'ai passé mon enfance à rire et à jouer.
Ma jeunesse fut légère,
Ma vieillesse roule de lourdes pensées.
Quand ai-je pris le temps
De chanter le nom du seigneur...
Ô savant, quel charme puissant
T'a fait bâtir cet édifice ?

Mes cheveux sont gris, j'ai perdu mes dents.
Ma jeunesse s'est envasée.
Chaque jour me flétrit un peu plus...
Cette maison de boue, cette maison d'arc-en-ciel,
Quel charme puissant
T'a fait bâtir cet édifice ?

Anonyme

 

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Et les Bâuls sont venus
Ils ont dansé
Ils ont chanté

Et ils ont disparu
Dans la brume...
Et vide la maison est restée
Vide...la maison...
Dans la brume...

Shrî Râmakrishna (3)

 


 

Source :
"AU COEUR DU VENT" Le mystère des chants bâuls - Éditions Accarias L'Originel & UNESCO - 1998. Textes réunis et présentés par Aurore Gauer, traduction et préface de Jean-Claude Marol. 

Photo © Visva-Bharati (Nabani Das [deceased] of Birbhum (c. 1948) holding the ektara)
 
Notes :
1. Poème extrait de : "Lîlâ ou la Geste de Krishna", Patrick Mandalla, Dervy-livres.
2. Le déploiement rayonnant du féminin et du masculin en nous.
3. Poème extrait de : "La Vie dans la vie," Lizelle Raymond et Sri Anirvân, Albin Michel.

Discographie :
Bauls du Bengale - Editeur : Harmonia Mundi - Labels : Daqui - 1998.

 

Pour plus de renseignements sur la vie et la culture bâule, cliquez ici
 

 

Merci aux Éditions Accarias L'Originel

 

 
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