La pièce

dont le thème est

emprunté du Mahâbhârata, est un drame en sept actes écrit au Vème siècle par le poète indien Kâlidâsa, le plus illustre auteur classique de littérature sanscrite. Considérée comme son chef-d'uvre, la pièce reçut l'admiration de Goethe et Lamartine. Une des grandes originalités du théâtre indien, dont la tradition remonte à la nuit des temps, provient du contraste entre le mélange de la prose et des vers. Le thème de la pièce se résume ainsi : Lors d'une partie de chasse, le Roi Douchanta rencontre Sacountalâ, jeune fille d'un ermitage dont il tombe amoureux. Mais quand elle se rend plus tard à la cour du palais pour retrouver le roi, celui-ci est incapable de la reconnaître à cause d'un sort... Les extraits des actes I et IV qui vous sont présentés ici évoquent la vie dans l'ermitage et la relation à la nature dont Kâlidâsa excellait à décrire la douceur et la sérénité...

cte Premier

 

LA CHASSE

On voit paraître le roi sur son char, poursuivant une gazelle ; dans ses mains l'arc et les flèches ; son cocher conduit le char.

LE COCHER, regardant tour à tour le roi et la gazelle :

Nous volons sur la piste où bondit l'antilope ;
Ta flèche étincelante est prête à l'y chercher :
Maître, la majesté dont ton front s'enveloppe
Est divine,... et je crois voir le céleste archer.

LE ROI : Cette gazelle nous a entraînés bien loin !

Elle jette en fuyant un regard derrière elle
          Et tourne vers moi son il doux ;
Son beau corps ramassé fuit la flèche mortelle :
          La vois-tu courir devant nous ?
Elle laisse tomber de sa bouche écumante
          Des brins d'herbe à demi broutés...
Ses pieds ne touchent pas la terre, et l'épouvante
          Double ses bonds précipités.

(Avec étonnement.) Mais je la poursuis inutilement. La voilà presque hors de vue.

LE COCHER : Roi ! nous étions dans un chemin difficile : j'ai dû serrer les rênes,... notre course s'est ralentie, et la gazelle a pris de l'avance. Mais nous voilà maintenant sur un terrain uni, et tu ne tarderas pas à l'atteindre.

LE ROI : Alors lâche les rênes.

LE COCHER : J'obéis. (Il donne par ses gestes l'idée d'une course rapide en char.) Vois maintenant !

Ma main ne retient plus tes chevaux : la carrière
          S'ouvre à leur élan généreux ;
Ils soulèvent à peine une fine poussière
          Qui retombe loin derrière eux ;
Ce n'est plus une course : aucun bond ne secoue
          Leurs panaches dressés dans l'air,
Et leur cou qui s'allonge est pareil à la proue
          Du navire qui fend la mer.

LE ROI, joyeux : Ah ! Voilà que les chevaux gagnent du terrain ! Quelle vitesse !

Tout grandit, approche, passe
          Et s'efface...
Rien, dans l'horizon mouvant,
N'a ni forme ni distance :
          Le sol danse !
Le char dépasse le vent !

VOIX, derrière la scène : Arrête ! Arrête ! Roi ! c'est une gazelle de l'ermitage... Ne frappe pas !

LE COCHER, écoutant et regardant : Roi ! au moment où la gazelle est à portée de ta flèche, voilà que deux ermites paraissent entre elle et toi.

LE ROI, avec empressement : Retiens vite les rênes !

LE COCHER : J'obéis. (Il arrête le char. On voit entrer un ermite accompagné de son disciple.)

 

L'ERMITE, levant la main : Roi ! c'est une gazelle de l'ermitage !

Ne frappe pas ! Elle est à nous... Grâce pour elle !
Vois ce corps délicat, déjà mourant de peur...
Tes traits perceront-ils un ennemi si frêle ?
On livre au feu le bois de l'arbre, et non sa fleur !

J'ai vu l'arc se ployer et la corde se tendre...
Retiens le dard, déjà prêt à verser le sang !
          Les rois sont armés pour défendre,
          Et non pour frapper l'innocent.

LE ROI, saluant respectueusement l'ermite : Je remets ma flèche dans le carquois.

L'ERMITE, joyeux : Je n'attendais pas moins du noble rejeton de Pourou, du roi illustre entre tous les rois :

Mieux que les exploits les plus fiers,
Ta bonté te fait reconnaître :
Roi ! puisse un héritier te naître
Qui règne en paix sur l'univers !   

LE ROI, s'inclinant de nouveau : J'accepte comme un heureux augure ce vu d'un brahmane.

L'ERMITE : Roi ! nous allons ramasser du bois pour l'autel. On voit d'ici, au bord de la Mâlinî, l'ermitage de notre maître Cannva. Sa fille Sacountalâ en est la divinité tutélaire. Si rien ne t'appelle ailleurs, daigne y accepter l'hospitalité.

Tes flèches, noble archer, nous sauvent ; sur ton bras
La corde, tous les jours, laisse sa rude marque.
Veux-tu ta récompense ? Entre ! tu la verras :
La paix de l'ermitage est l'honneur du monarque.

LE ROI : Votre maître est-il là ?

L'ERMITE : En ce moment, c'est Sacountalâ qui est chargée de recevoir les hôtes : il est aux bains sacrés de Somatîrtha, où il s'est rendu pour chercher à détourner un malheur qui la menace.

LE ROI : C'est donc elle que je verrai, et je la chargerai de porter à ce grand sage l'assurance de mon pieux dévouement.

L'ERMITE ET SON DISCIPLE : Nous prenons congé de toi. (Ils s'éloignent.)

 

LE ROI, au cocher : Ami, fouette les chevaux. Je veux, pour la purification de mon âme, faire une visite à ce saint ermitage.

LE COCHER : C'est fait ! (Il indique de nouveau le mouvement du char.)

LE ROI, regardant autour de lui : Nous n'aurions pas eu de peine à reconnaître ici un ermitage.

LE COCHER : Comment cela ?

LE ROI : Ne vois-tu pas ?  

Ces grains de riz épars sont la pieuse aumône
Que l'ermite a jetée aux oiseaux de ces bois.
Ces pierres ont broyé la chair grasse des noix,
Et l'on y voit encore des taches d'huile jaune.
Ces daims et leurs petits s'approchent pour nous voir :
Ils n'ont jamais connu les terreurs d'une chasse.
Enfin, ces gouttes d'eau qu'on peut suivre à la trace
Révèlent un chemin qui conduit au lavoir.

LE COCHER : C'est vrai.

LE ROI, quelques pas plus loin : Ami, ne troublons pas l'ermitage ! Arrête le char : je vais descendre.

LE COCHER : Je retiens les chevaux : tu peux descendre.

LE ROI, après être descendu, jetant un regard sur sa parure : Ami ! on ne doit entrer dans un ermitage qu'avec une parure modeste : prends mes bijoux ! ... Prends aussi mon arc, (Il les donne au cocher.) Pendant que je rendrai ma visite aux ermites, soigne les chevaux : ils ruissellent de sueur.

LE COCHER : Je suivrai tes ordres. (Il sort.)

LE ROI, faisant quelques pas et regardant : Voici l'ermitage : j'entre donc ! (Il sent une secousse dans le bras droit.)

Signe étrange !... Pourtant, cet asile sacré
Ne s'ouvre pas, je pense, à de profanes joies !
Chez les ermites saints l'amour est ignoré...
          Mais le destin choisit ses voies !

VOIX, derrière la scène : Par ici, par ici, chères compagnes !

LE ROI, écoutant : J'entends parler à droite de ce bosquet. Voyons qui vient. (Il fait quelques pas et regarde.) Ah ! ce sont de jeunes novices qui donnent à boire aux arbres. Le poids de leurs arrosoirs a été proportionné à leurs forces... Quelle grâce enchanteresse ! Suis-je bien dans un ermitage ?

Ces trésors de beauté, là, dans ces lieux austères !
Jamais harem de roi n'en reçut de pareil :
La gloire du printemps n'est plus dans nos parterres,
Et c'est au fond des bois qu'elle brille au soleil !

Je les attendrai sous cet ombrage. (Il prend place et regarde.)

SACOUNTALA paraît avec ses amies, arrosant les jeunes arbres.

ANOUSOUYA : Chère Sacountalâ ! le vénérable Cannva aime donc mieux les arbres de l'ermitage que sa propre fille ? Il te fatigue à les arroser, toi, délicate comme la fleur du jasmin à peine éclose !

SACOUNTALA : Ma chère, l'ordre de mon père était inutile : tous ces arbres sont des frères pour moi. (Elle continue à les arroser.)

PRIYAMVADA : Chère amie, ceux-la n'ont plus soif.  Ils vont se couvrir de fleurs cet été. Mais ceux qui ont fini de fleurir, n'allons-nous pas les arroser aussi ? Nous prouverons par là que notre charité n'est pas intéressée.

SACOUNTALA : J'aime à t'entendre parler ainsi. (Elle arrose les autres arbres.)

LE ROI, à part : Comment ! c'est Sacountalâ elle-même ! c'est la fille de Cannva ! A quoi songe le vénérable, de lui faire porter la tunique d'écorce des novices ?

Le cruel ! Imposer à sa fille un tel vu !
Macérer ce beau corps dont la grâce m'enchante !
Cannva veut-il donc faire une hache tranchante
          De la feuille du lotus bleu ?

Je vais me cacher derrière ce buisson pour la voir à mon aise sans l'effaroucher. (Il se cache.)

SACOUNTALA : Chère Anousouyâ, Priyamvadâ a trop serré ma tunique d'écorce... J'étouffe... Desserre-moi. (Anousouyâ desserre la tunique.)

PRIYAMVADA, riant : Il faut t'en prendre à la jeunesse : c'est elle qui commence à gonfler ta poitrine.

LE ROI : Elle dit vrai.

Ce vêtement grossier, qu'un nud solide fronce,
Me cache deux beaux seins, prisonniers dans ses plis.
Ainsi les jeunes fleurs éclosent sous la ronce,
          Trésors ensevelis !

Une tunique d'écorce n'est pas la parure qui convient à sa jeunesse... Et cependant,... elle est ravissante ainsi.

La splendeur du lotus, près du Saivala sombre,
          Est plus éblouissante encor ;
La tache de la lune est comme un noyau d'ombre
          Qui rehausse son cercle d'or ;
Ainsi ce vêtement tissé d'écorce d'arbre
          N'enlaidit pas son corps charmant :
L'habit le plus grossier, s'il couvre un sein de marbre,
          Devient un magique ornement.

SACOUNTALA, regardant devant elle : Voyez, chères compagnes, le vent agite ces branches : le manguier semble me tendre les bras. Je veux répondre à son appel. (Elle s'approche d'un manguier.)

PRIYAMVADA : Ne bouge pas... Reste un instant comme tu es là.

SACOUNTALA : Pourquoi donc ?

PRIYAMVADA : Tant que tu t'appuieras sur lui, le manguier sera marié à une liane.

SACOUNTALA : Ah ! Voilà les flatteries de Priyamvada la bien nommée.

LE ROI : Priyamvada n'a dit que la vérité.

Sa bouche qui sourit est un bouton qui s'ouvre ;
Ses bras sont deux rameaux assouplis par l'été ;
Son corps palpite et vit sous l'habit qui le couvre ;
Sa sève est la jeunesse, et sa fleur la beauté.

ANOUSOUYA : Vois, Sacountala, la branche du jasmin a choisi un époux : c'est le manguier odorant. Regarde-la donc, celle que tu appelles "Clair-de-lune-des-bois".

SACOUNTALA, s'approchant et regardant, joyeuse : Union charmante de la liane et de l'arbre ! La jeunesse du jasmin s'épanouit en fleurs nouvelles, et le manguier est couvert de fruits. (Elle s'arrête à les regarder.)

PRIYAMVADA, riant : Anousouyâ, sais-tu pourquoi Sacountalâ reste si longtemps à regarder son Clair-de-lune-des-bois ?

ANOUSOUYA : Non. Dis-le, si tu le sais.

PRIYAMVADA : Elle se dit : "Clair-de-lune-des-bois à trouvé l'époux qui lui convient. Sacountalâ trouvera-t-elle un fiancé selon son cur ?"

SACOUNTALA : Parle pour toi. Tu ne rêves que mariage. (Elle continue à arroser.)

ANOUSOUYA : Eh bien ! Sacountalâ, et cette liane Mâdhavî que le vénérable Cannva a élevée en même temps que toi, est-ce que tu l'oublies ?

SACOUNTALA : Je m'oublierais donc moi-même. (S'approchant de la liane et la regardant, joyeuse.) O merveille ! Priyamvadâ, je t'annonce une heureuse nouvelle.

PRIYAMVADA : Et laquelle ?

SACOUNTALA : La liane Mâdhavî est couverte de boutons depuis la tête jusqu'au pied.

TOUTES LES DEUX, accourant : Est-ce bien vrai ?

SACOUNTALA : Très vrai. Voyez plutôt.

PRIYAMVADA, regardant, joyeuse : Alors, je t'annonce une autre nouvelle, non moins heureuse : tu vas te marier.

SACOUNTALA, impatientée : Allons, toujours le mariage en tête !

PRIYAMVADA : Je ne plaisante pas. Je tiens de la bouche du vénérable Cannva que si la Mâdhavî fleurit de bonne heure, c'est un heureux augure pour toi.

ANOUSOUYA : Dis-moi, Priyamvadâ, c'est sans doute pour cela que Sacountalâ se donne tant de peine à l'arroser ?

SACOUNTALA : Puisqu'elle est ma sur, je dois l'aimer. (Elle arrose la liane.)

LE ROI : Ah! puisse la mère de cette charmante fille être d'une autre race que son père ! Mais pourquoi ce scrupule ?

Quelle est sa caste ? Je l'ignore !
Mais l'instinct du cur est ma loi.
C'est le cur d'un roi qui l'adore :
Elle a dû naître pour un roi !

Cependant il faut que je sache la vérité.

SACOUNTALA, effrayée : Ah ! voilà une abeille qui sort de cette fleur de jasmin... Elle en veut à mon visage. (Elle cherche à l'écarter.)

LE ROI, avec passion :

Le geste de son cou qui repousse l'insecte,
Le jeu de ses sourcils, ses regards langoureux,
Sa bouche qui s'entr'ouvre et son il qui s'humecte
          Semblent des appels amoureux.

(Avec jalousie.) O abeille ! je t'envie.

Tu frôles ses beaux yeux ; tu voltiges autour ;
Tu touches ses longs cils, ses cheveux,... et, pareille
A l'amant qui supplie et qui parle d'amour,
Tu murmures tout bas un chant à son oreille.
Elle tressaille, fuit, mais se défend en vain :
Tu bois la volupté sur sa lèvre enivrante,
          Tu jouis d'un bonheur divin...
          Et moi, je languis dans l'attente !

 

(...) 

 

 

 

 

cte Quatre

 

ADIEUX A L'ERMITAGE

 DEUXIEME PARTIE

 

(...)  

 

PRIYAMVADA, entrant : Vite, Anousouyâ, il faut tout préparer pour le départ de Sacountalâ.

ANOUSOUYA, avec étonnement : Que dis-tu là ?

PRIYAMVADA : Ecoute. Je viens d'aller lui faire ma visite du matin.

ANOUSOUYA : Eh bien ?

PRIYAMVADA : Le vénérable Cannva était là ; il l'embrassait, et elle baissait les yeux pendant qu'il lui disait : "Mon enfant, je te félicite. Le sacrificateur avait les yeux aveuglés par la fumée ; il a laissé échapper l'offrande, et elle est tombée d'elle-même dans le feu sacré. Quand un disciple intelligent prend au maître sa science, le maître n'a pas lieu de se plaindre. Ainsi je dois t'abandonner sans regret. Aujourd'hui même je te confierai à deux ascètes pour qu'ils te conduisent chez ton époux."

ANOUSOUYA : Mais qui donc avait instruit Cannva ?

PRIYAMVADA : Une voix mystérieuse et rythmée, qu'il a entendue en entrant dans le sanctuaire du feu sacré.

ANOUSOUYA, étonné : Et qui disait ?

PRIYAMVADA : Ecoute.

"Prêtre, ta fille est reine, et son maternel
"Porte un fils dont la gloire éblouira la terre.
"Ainsi le feu divin, conçu dans le mystère,
"Sort du rameau sacré pour embrasser l'autel. "

ANOUSOUYA, embrassant Priyamvadâ : Ah ! quelle heureuse nouvelle ! Mais Sacountalâ va partir : je ne sais plus si je dois me réjouir ou m'affliger.

PRIYAMVADA : Nous nous consolerons si nous pouvons ; en attendant, notre amie va être heureuse.

ANOUSOUYA : J'ai justement, dans cette boîte de coco qui est pendue à la branche du manguier, le pollen dont nous avons besoin pour la cérémonie du départ. Je l'y conservais à cette intention. Enveloppe-le dans des feuilles de lotus. Pendant ce temps-là, je mêlerai le gorotchana avec les brins d'herbe dourvâ et l'argile rapportée des bains sacrés : c'est l'onguent qui porte bonheur. (Priyamvadâ fait ce dont Anousouyâ l'a chargée. Anousouyâ sort.)

VOIX, derrière la scène : Gautamî, faites appeler Sârngarava et Sâradvata, et dites-leur de se préparer à conduire Sacountalâ.

PRIYAMVADA, prêtant l'oreille : Anousouyâ, dépêche-toi : on appelle déjà les religieux qui vont partir avec elle pour Hastinâpoura.

ANOUSOUYA, (Elle rentre avec l'onguent dans les mains.) : Viens, partons. (Elles font quelques pas.)

PRIYAMVADA, regardant devant elle : Voilà Sacountalâ. Elle a fait ses ablutions dès l'aube. Les religieuses la saluent et lui offrent des gâteaux de riz sauvage. Avançons. (Elles s'approchent.)

On voit paraître Sacountalâ, entourée de religieuses et de Gautamî.

SACOUNTALA : Bienheureuses, je vous salue.

GAUTAMI : Puisses-tu, ma fille, recevoir le titre de reine en témoignage de l'estime de ton époux !

LES RELIGIEUSES : Mon enfant, puisses-tu mettre au monde un héros ! (Elles sortent toutes, à l'exception de Gautamî.)

LES DEUX AMIES, s'approchant : Bonjour, chère amie.

SACOUNTALA : Salut à mes biens-aimées ! Asseyez-vous ici.

LES DEUX AMIES, s'asseyant : Et toi, reste debout : nous allons te faire l'onction qui porte bonheur.

SACOUNTALA : Vous m'avez bien souvent parée ; mais aujourd'hui vos soins doivent m'être doublement chers : c'est la dernière fois que je les reçois. (Elle pleure.)

LES DEUX AMIES : Ma chérie, c'est la cérémonie qui porte bonheur : il ne faut pas la troubler par des larmes. (Elles essuient ses pleurs et continuent sa toilette.)

PRIYAMVADA : Ta beauté est digne des plus riches ornements, et nous n'avons là que les parures ordinaires des ermitages : elles lui feront injure. (On voit un jeune ermite portant des parures.)

HARITA, entrant : Voilà des ornements de toutes sortes : vous pouvez la parer. (Toutes regardent avec étonnement.)

GAUTAMI : Hârita, mon enfant, d'où vient tout cela ?

HARITA : Du pouvoir merveilleux de Cannva.

GAUTAMI : Est-ce une création de sa volonté toute-puissante ?

HARITA : Non. Ecoutez. Il nous a dit de cueillir pour Sacountalâ les fleurs de l'ermitage. Alors...

Nous ployons les branches : l'une
Nous tend ce tissu de lin
Pâle et beau comme la lune
          Dans son plein.
Une essence très subtile
Coule de l'autre : voyez
Quels parfums l'arbre distille
          Sur ses pieds !
Puis l'écorce qui recouvre
Les nymphes de ces beaux lieux
Tout à coup gémit et s'ouvre
          Sous nos yeux :
De petites mains vermeilles
Sortent des bourgeons étroits,
Et nous trouvons ces merveilles
          Dans leurs doigts.

PRIYAMVADA, regardant Sacountalâ : C'est aussi du creux d'un arbre que sort l'abeille, et elle va droit à la fleur du lotus.  

GAUTAMI : Les arbres lui envoient déjà leur hommage : c'est l'annonce des honneurs qui l'attendent dans le palais de son époux. (Sacountalâ baisse les yeux.)

HARITA : Le vénérable Cannva est descendu au bord de la Mâlinî pour y faire ses ablutions : je vais lui annoncer ce que la forêt a fait pour elle. (Il sort.)

ANOUSOUYA : Chère amie, nous n'avons jamais touché de telles parures : nous ne saurons pas nous en servir. (Réfléchissant et regardant) Cependant nous nous rappellerons ce que nous avons vu en peinture, et nous tâcherons de te faire belle.

SACOUNTALA : Je sais comme vous êtes habiles. (Les deux amies la parent. On voit paraître Cannva revenant du bain.)

CANNVA :

Elle va me quitter pour la première fois :
          Je suis touché jusqu'à la moelle !
Les pleurs que je retiens débordent dans ma voix,
          Je sens mon regard qui se voile.
Moi, l'habitant des bois, moi, l'ermite rêveur,
          Je ne puis maîtriser mes larmes :
Combien doivent souffrir des mondains sans ferveur
          Qu'un tel chagrin trouve sans armes !

(Il fait quelques pas.)

LES DEUX AMIES : Chère Sacountalâ, voilà tous les bijoux posés. Maintenant passe cette tunique, et enveloppe-toi de ce voile brodé. (Sacountalâ se lève et passe les deux vêtements.)

GAUTAMI : Mon enfant, voici ton père : il te couve des yeux et verse de douces larmes. Va au-devant de lui . (Sacountalâ salue Cannva avec respect.)

CANNVA : Ma fille !

Yayâti vénérait la reine Sarmichthâ :
Qu'ainsi toujours le roi Douchanta te vénère !
Et que le noble enfant dont tu dois être mère
          Ressemble au fils qu'elle porta !

GAUTAMI : La parole de ton père n'est pas seulement un vu, c'est une promesse.

CANNVA : Ma fille, il faut maintenant faire le tour des feux sacrés où l'offrande vient d'être versée. (Tous se mettent en marche.)

Vois-tu les trois feux ondoyer ?
Sur l'autel fait de saintes gerbes
Le prêtre a disposé les herbes
Pour enclore chaque foyer ;
L'offrande a parfumé la flamme :
Puissent ces feux te protéger,
Garder ton corps de tout danger,
Et donner la paix à ton âme !

(Sacountalâ fait le tour des feux.) Ma fille, arrête-toi un instant. (Jetant un regard de côté.) Sârngarava, Sâradvata, où êtes-vous ? (On voit entrer deux disciples de Cannva.)

LES DEUX DISCIPLES : Bienheureux, nous voici.

CANNVA : Sârngavara, mon fils, montre le chemin à ta sur.

SARNGAVARA : Veuillez me suivre, Sacountalâ. (Tous continuent de marcher en avant.)

CANNVA : Et vous, arbres de l'ermitage, habités par les divinités des bois, vous la connaissez tous :

Jamais Sacountalâ n'a goûté d'une eau pure,
Sans que sa main d'enfant vous ait désaltérés ;
Que de fois sa beauté se priva de parure
          Pour épargner vos fronts sacrés !
La saison de vos fleurs était sa seule joie :
Elevez dans les airs un adieu triste et doux,
Et bénissez ma fille à l'heure où je l'envoie
          Au palais du roi, son époux !

SARNGAVARA, entendant le chant d'un oiseau :

Maître, un chant commence : écoute !
C'est la voix du Cokila.
Le bois te répond sans doute :
Tous ceux qui l'aiment sont là !

VOIX DES DIVINITES DES ARBRES :

Sur la route, enfant, que l'étang verdisse
Et cache ses eaux sous les lotus bleus !
Pour toi, le soleil éteindra ses feux,
L'arbre épaissira son ombre propice ;
Sous tes pas, les fleurs feront voltiger
Leur pollen qui monte en poudre odorante.
Pars ! et sens déjà la brise expirante
Caresser ton sein d'un souffle léger.

(Tous écoutent avec étonnement.)

GAUTAMI : Mon enfant, ce sont les divinités des bois qui t'aiment comme leur fille et qui t'envoient leur adieu : incline-toi devant elles.

SACOUNTALA, après s'être inclinée, bas à Priyamvadâ : Priyamvadâ, je brûle de revoir mon époux, et pourtant, au moment de quitter l'ermitage, mes pieds refusent de me porter.

PRIYAMVADA : Tu n'es pas seule à souffrir de cette séparation : la forêt toute entière est en deuil.

SACOUNTALA, faisant le geste du souvenir : Mon père, il faut que je dise adieu à ma sur la liane Mâdhavî.

CANNVA : Je connais ta tendresse pour elle : la voici à ta droite.

SACOUNTALA, s'approchant et embrassant la liane : Liane Mâdhavî, reçois-moi dans tes bras fleuris. Je vais maintenant vivre loin de toi... Mon père, vous l'aimerez comme vous m'avez aimée.

CANNVA : Oui, chère enfant. Maintenant reprends ta route.

SACOUNTALA, s'approchant de ses amies : Je vous la recommande aussi.

LES DEUX AMIES : Et nous, à qui nous recommanderas-tu ? (Elles pleurent.)

CANNVA : Anousouyâ, Priyamvadâ, retenez vos larmes. Ne serait-ce pas à vous de donner du courage à Sacountalâ ? (Ils se remettent tous en route.)

SACOUNTALA, (Elle se trouve arrêtée tout à coup.) : Qui est-ce qui met le pied sur le bord de mon voile ? (Elle se retourne et regarde.)  

CANNVA :

C'est le petit faon qui vient prendre
Dans ta main le gazon des bois.
Je me rappelle qu'une fois
L'herbe blessa sa bouche tendre :
Mais tu l'eus bien vite guéri
Avec l'huile des saints ermites.
Tu l'appelais ton fils chéri !
Il ne veut pas que tu nous quittes.

SACOUNTALA : Pauvre petit, je pars, et tu veux me retenir. Tu venais de naître quand tu as perdu ta mère. C'est moi qui t'ai élevé. Tu ne m'auras plus maintenant ; mais mon père prendra soin de toi. Retourne, laisse-moi partir. (Elle part en pleurant.)

CANNVA : Ne pleure pas, enfant. Du courage !

SARNGARAVA : Bienheureux, l'usage est d'accompagner ceux qu'on aime jusqu'à la première eau qu'on trouve sur son chemin. Nous voici arrivés au bord d'un étang : donne-nous tes ordres et retourne sur tes pas.

CANNVA : Asseyons-nous à l'ombre de ce figuier. (Ils s'assoient.) Quelles recommandations ferez-vous de ma part au roi Douchanta ? (Il réfléchit.) Sârngavara, tu lui présenteras Sacountalâ, et tu lui diras en mon nom :

"Songe à Cannva l'ermite et songe à ta famille,
          "Dont l'honneur repose sur toi.
"Rappelle toi l'amour que ta montré ma fille
          "Au cur ardent et plein de foi.
"Qu'elle ait dans ton palais même rang, même empire
          "Que tes femmes à l'air hautain !
"Quand au bonheur, d'avance on ne peut rien en dire :
          "Il faut laisser faire au destin." 

 

(...)  

 

Sources :
-
SACOUNTALA de Calidasa (Traduit par Abel Bergaigne et Paul Lehugeur) Librairie des Bibliophiles, 1884.
-
Peinture représentant Sacountalâ empruntée au site Indian Arts  (Shakuntala  - Crushed Gemstone Painting).

Notes :
Selon les traductions, Sacountalâ peut s'écrire Sakuntalâ, ou Shakuntalâ,

Bibliographie :
Le théâtre de Kâlidâsa (Sakuntalâ au signe de reconnaissance - Urvasî conquise par la vaillance - Mâlavikâ et Agnimitra). Traduit du sanskrit et du prâkrit, présenté et annoté par Lyne Bansat-Boudon. Editions Gallimard, 1996.

 

 


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