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"Rabindranâth Tagore est pour nous le
symbole vivant de l'Esprit, de la Lumière et de l'Harmonie -- le chant
de l'Eternité s'élevant au-dessus de la mer des passions déchaînées."(1)
Romain
Rolland
Tagore est assurément un
des pères de la littérature moderne indienne. Son oeuvre est immense
et fascinante. Il est l'auteur de plus de mille poèmes, deux mille chansons
dont il a également écrit la musique, des pièces de théâtre
-- certaines chantées --, des romans, des recueils de nouvelles. Il a
aussi écrit des essais sur tous les sujets qui lui étaient chers,
de la philosophie à la politique, de l'éducation aux arts, et
a laissé de nombreux croquis, dessins et peintures. Mais Tagore fut avant
tout un poète, "Le Poète", comme il est affectueusement
dénommé en Inde, et c'est par sa poésie qu'il se fit connaître
dans le monde entier.
Dernier enfant d'une famille brahmane de Calcutta,
il grandit dans l'ombre d'un père savant et réformateur religieux.
Il prit part à la formidable émulation intellectuelle et sociale
que connut au 19ème siècle le Bengale, alors aux prises avec les
influences modernistes d'essence occidentale. Eduqué dans les trois langues
-- sanscrit, bengali et anglais, il écrivit des poèmes très
tôt, et traduisit lui-même en anglais certains de ses recueils.
La publication de Gitanjali (L'Offrande Lyrique) en Europe et en Amérique
du nord rendit Tagore célèbre, et il reçut le Prix Nobel
de littérature en 1913. Sa soudaine renommée lui permit de faire
de nombreux voyages sur les divers continents pour des conférences
ou des visites d'amitiés au cours desquelles il prônait inlassablement
la paix, la non-violence et l'unité entre les hommes. Ami de Gandhi,
Tagore participa à sa façon à l'émergence de l'Inde
comme nation. Il est l'auteur de nombreux poèmes et chansons patriotiques
dont deux sont devenus les hymnes nationaux de l'Inde et du Bangladesh.
L'Offrande Lyrique (1912) est une succession
de dialogues, de louanges à Dieu d'une grande beauté et d'une
grande humilité. "Tes dons infinis, je n'ai que mes étroites
mains pour m'en saisir. Mais les âges passent et encore tu verses et toujours
il reste de la place à remplir."(2) Face au Maître,
à l'Ami, au Seigneur, le poète est tour à tour rempli d'aspirations,
de confusions, épris de lamentations, ou de lumineuses résolutions.
"Et ce sera mon effort de te révéler dans mes actes, sachant
que c'est ton pouvoir qui me donne force pour agir."(3) Ces
poèmes allient la finesse de langage à la contemplation ou la
réflexion philosophique, et ils le font si harmonieusement que c'est
bien à une double et indissociable méditation que nous sommes
conviés. Et ce n'est pas la moindre qualité de cette oeuvre que
d'avoir été traduite par André Gide, qui lui apporta toutes
ses qualités d'écrivain, et plus encore... "Il m'a paru
qu'aucune pensée de nos jours ne méritait plus de respect, j'allais
dire de dévotion, que celle de Tagore et j'ai pris mon plaisir à
me faire humble devant lui, comme lui-même pour chanter devant Dieu s'était
fait humble."(4)
Les poèmes du recueil Cygne (1914)
sont particulièrement admirables. Ils possèdent l'immense qualité
d'avoir été traduits directement du bengali, ce qui leur donne
une intensité qui contraste avec le style un peu lisse et éthéré
de la plupart des poèmes de Tagore traduits de l'anglais. Dans Cygne,
Tagore fait preuve d'une fougue parfois étonnante, et l'excellente traduction
de Kâlidâs Nâg et Pierre-Jean Jouve restitue une écriture
vive, passionnée et généreuse.
O
mon Nouveau ! O chose non mûre !
Toujours vert !
Inconsidéré !
Renvoie d'un coup
dans la vie tous ces demi-morts !(5)
En 1901, il fonda l'école de Santiniketan
à Bolpur pour pallier au mauvais système éducatif qui prévalait
alors. Dans cette école, Tagore avait pris l'habitude, au cours de réunions
matinales, de partager avec les professeurs et les élèves son
expérience spirituelle et philosophique. Il y exposait, sans jamais se
départir de sa verve poétique, ses conceptions sur la relation
à la vie, à Dieu et à la nature. Ces causeries, d'une grande
limpidité, ont été réunies et traduites en français
dans les ouvrages "La Demeure de la Paix" et "Sâdhanâ".
Dans le premier, Tagore nous montre comment chez
l'homme, l'angoisse, les doutes et les incertitudes sont un mal nécessaire,
porteur d'apprentissage, mais peuvent se révéler un bien lourd
fardeau si l'on y répond par l'inaction, ou par le remède trop
facile que constitue le refuge dans les idées reçues ou la lecture
des écritures.
Il nous fait aussi réaliser l'importance
de ne pas ériger entre nous et le monde une barrière de protection.
L'épanouissement et la plénitude de l'être ne peuvent être
réalisés qu'en se frottant à la vie et en se cultivant
à toutes ses sources, heureuses ou malheureuses.
Dans un langage simple et vivant, plein de bon
sens, Tagore, sur bien des problèmes de notre société,
pose les diagnostics et suggère les remèdes, nous fait voir le
fait et nous encourage à la nécessité. Il ponctue son message
par quelques prières ou préceptes empruntés aux textes
sacrés hindous. Au travers d'anecdotes vécues, il parle de l'amour,
de la beauté, de l'écoute, de l'action et de la libération
intérieure. Il nous dit l'importance de se sentir relié et de
ne pas négliger le spirituel dans notre vie. "Il est regrettable
que notre indifférence ne nous fasse courir aucun risque !".(6)
S'il est exact que dans l'immédiat nous
risquons peu à ne pas nous intéresser au spirituel, dans Sâdhanâ,
Tagore nous démontre que dans l'absolu, cette négligence est à
la source de la plupart de nos problèmes et nous prive d'une plus grande
réalisation de nous-mêmes.
Maintes fois, il s'émerveille de la nature
et de son exemplarité car elle a su faire coexister, au dehors, le travail
incessant et les nécessaires impératifs de survie, avec au dedans,
la beauté absolue et la tranquillité. "En fait, là
où n'existe aucune restriction, là où règne la folie
de la licence, l'âme cesse d'être libre. C'est là qu'elle
souffre, c'est là qu'elle est séparée de l'infini et qu'elle
subit l'agonie du péché."(7)
Les indiens eux-mêmes ne se sont pas
trompés sur la qualité du message philosophique de Tagore. Au
Bengale, le volumineux recueil "Santiniketan", dans lequel est publié
l'ensemble de ses causeries, est considéré comme une des oeuvres
majeures du poète. Quant à l'école de Bolpur, elle eut
un grand succès et donna naissance à l'université internationale
de Vishva Bharati en 1921. Cette université, dont la renommée
est aujourd'hui encore intacte, est dédiée à l'émergence
d'une philosophie et d'une éducation qui synthétise les deux cultures
orientale et occidentale.
La nature est omniprésente dans les poèmes
de Tagore. De chemins solitaires en vols de cygnes sauvages, de moussons tumultueuses
en déluges de fleurs multicolores, de ciels d'étoiles en bouquets
de galaxies, la palette est large, et le poète ne manque jamais d'en
utiliser toutes les nuances pour peindre ses merveilleuses métaphores.
Mais si Tagore voue à la nature un grand amour, ce n'est pas seulement
pour la décrire, mais pour louer à travers elle les sentiments,
les émotions qu'elle lui a communiqués. Comme un juste retour
des choses.
Epier l'enlacement soudain silencieux
De la rivière, par l'ombre du flottant nuage,
Tout cela grise ma vie par un profond tourment-de-joie
Pour qui je lutte toujours
espérant
toujours
l'exprimer
!(8)
Quelques heures seulement avant sa mort, le
7 août 1941, Tagore dicta son dernier poème.
Alain Joly
![]()
Mes chants
Ce sont les mousses flottantes :
Elles ne sont pas fixées
Sur leur lieu de naissance ;
Elles n'ont point de racines -- seulement des feuilles -- seulement des fleurs.
Elles boivent la lumière joyeuse
Et dansent, dansent sur les vagues.
Elles ne connaissent pas de port,
N'ont point de moisson,
Hôtes inconnues étranges ! incertaines en tous leurs mouvements.
Et quand soudain les pluies tumultueuses de Crâvana
Descendent en nuages sans fin,
Noyant les rivages de leur flottant déluge,
Mes mousses-chansons
Soudainement sans repos, inspirées d'une vie sauvage,
Recouvrent tous les chemins de l'inondation,
Plongent dans la poursuite qui n'a plus de chemins,
Flottent de terre en terre,
De régions en régions,
Mes chansons !
Cygne
~~ o ~~
J'ai chéri ce monde
Et l'ai entouré comme une vrille végétale avec chaque fibre
de mon être !
La lumière et la ténèbre de la lune mêlée
au soir
Ont flotté parmi ma conscience, en elle se sont fondues,
Tant qu'à la fin ma vie et l'univers
Sont un !
J'aime la lumière du monde, j'aime la vie en elle-même.
Pourtant ce n'est pas une moindre vérité que je dois mourir.
Mes mots, ils cesseront un jour de fleurir parmi l'espace ;
Mes yeux, jamais ils ne pourront plus se livrer à la lumière ;
Mes oreilles s'entendront plus les messages mystérieux de la nuit,
Et mon coeur
Il ne viendra plus en hâte au fougueux appel du soleil levant !
Il faudra que je prenne fin
Avec mon dernier regard,
Avec ma dernière parole !
Ainsi le désir de vivre est une grande vérité,
Et l'adieu absolu, une autre grande vérité.
Pourtant doit se produire entre eux une harmonie !
Sinon la création
N'aurait pu supporter si longtemps souriante
L'énormité de la fraude !
Sinon la lumière aurait déjà noirci, comme la fleur dévorée
par le ver !
Cygne
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Notes :
(1) (7) Sâdhanâ - (Editions Albin Michel)
- 4ème de couverture et p. 119
(2) (3) (4) L'Offrande Lyrique - (NRF) - pp 29, 32, 28
(5) (8) Cygne - (Librairie Stock. Poésie du Temps. 1923) - pp 5, 128
Parait actuellement dans Tome II de Oeuvre, P.J. Jouve - (Editions Mercure de
France)
(6) La Demeure de la Paix - (Editions Stock) - p. 26
Sources :
- La Demeure
de la Paix - Traduit du bengali par Renée Souchon - © Editions STOCK,
1998.
- Cygne - Traduit du Bengali par Kâlidâs Nâg et Pierre Jean
Jouve - Tome II de Oeuvre, P.J. Jouve - © Editions Mercure de France
- Sâdhanâ - Traduction de Jean Herbert - © Editions Albin Michel,
1996.
Note Bibliographique :
Citons parmi les nombreux ouvrages de Tagore :
Poésie
L'Offrande Lyrique - suivi
de La Corbeille de fruits -
(NRF)
Le Jardinier d'amour - suivi
de La Jeune Lune - (NRF)
Cygne - Dans Tome II de Oeuvre, P.J. Jouve - (Editions
Mercure de France)
Romans
La Maison et le monde -
(Editions Payot).
Gora - (Editions Le Serpent
à Plumes).
Ouvrages philosophiques
La Demeure de la Paix -
(Editions Stock).
Sâdhanâ - (Editions
Albin Michel).
Merci aux Éditions Stock,
Albin Michel,
et Mercure de France
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