Silvaine Arabo

 

 

 

Le but de l'art n'est pas d'exprimer un égo ni de faire de "l'esthétique": il est
de communiquer à autrui des états d'Etre qu'il re-connaît comme siens, les
ayant déjà perçus, ici ou là, de manière fugace, fragile.

Silvaine Arabo

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    "Le Vide et le Plein"

   Par Silvaine Arabo
   Huile sur toile, 1992

 

 
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     La qualité première des poèmes de Silvaine Arabo est qu'ils se laissent lire. Ils donnent aux lecteurs la possibilité de s'imprégner, de se fondre, sans contrainte, sans direction, sans "faire comprendre". Ils sont amples et généreux, simples parce qu'ils n'imposent pas, émouvants parce qu'ils nous traversent de leurs intuitions. Nos êtres et nos âmes s'y retrouvent en toute liberté, leur richesse grandie par ce que les poèmes renvoient, tels des miroirs qui reflètent nos possibilités intérieures et nous font nous sentir libres, forts, éveillés.

        
C'est alors que parmi tes branchages, dans tes cahutes d'ombre, tu t'es
        dressé, Inconnu Immense, foudroyant les étapes lentes du devenir,
        maltraitant les gares, aiguillonnant tous les trains de nuit qui vont sifflant,
        serpents, dans l'antique déraison de la raison des hommes.

Poésie aux accents antiques, mythiques, avec ce souffle de l'épopée, cette fragilité de ce qui ne se sait pas. Poésie de correspondance entre la nature et l'humain, entre l'intériorité et le cosmos. Les poèmes de Silvaine Arabo présentés ci-après ne sont pas sans rappeler l'ancienne poésie des Veda en Inde, où le sage, le poète, le mage ici, se voit investi de responsabilités que les dieux mêmes n'ont pas. Ils ont cette profondeur qui n'a pas de limites, ni dans l'espace, ni dans le temps, qu'ils parcourent de leurs grandes envolées, et ponctuent de métaphores subtiles. Ils ont ce talent de savoir rendre aux âges et aux civilisations leur caractère universel, et de rappeler le lecteur à sa propre existence. L'auteur, que l'on devine en creux, est comme le ressac qui apparaît mais s'efface bien vite, jamais vraiment sur le devant, plutôt une compagne de route éclairée.

        
On a marché dans les vergers, longuement : c'était l'enfance, ses vérités
        plus vraies, sa cohorte de flaques et de bois neigeux.
        On a marché, oublié... L'adulte : ses cohortes d'illusions, de certitudes.

Si les poèmes de Silvaine Arabo ne nous parlent pas de l'Inde, ils puisent à des sources culturelles diverses et profondes qui leur donnent une qualité d'universalité qui se situe au-delà des frontières. Nul doute ainsi que cette écriture exigeante et lucide se mêlera avec bonheur, voire plus, à celle des grands poètes et penseurs de l'histoire de l'Inde.
 

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Le Mage

Louvoyeur des hauts-fonds et des empires encastrés, il bat
les cartes pour de nouvelles mises en scène : des lavis
superbes, des fresques sur les murs des temples.

Il psalmodie sans savoir, en toute intime Connaissance. Il
évide l'intérieur de la pierre pour en faire un calice.

Il a mille doigts, dix oreilles, quatre pieds : il est l'hybride
sacré adossé aux murs du Palais près duquel il mendie :

veilleur de guet dans la nuit
héraut d'armes.

Il a le secret du chapeau et de ses colombes : du tracé de sa
plume, du modelage de ses doigts, elles prennent forme et
consistance. Il est le dispensateur de la substance.

Il court le long des veines du temps, hermaphrodite,
hémophile. On le rencontre sur le bord des fleuves, au
centre des forêts, au bout des déserts, dans les replis de la
neige, sur la crête des vagues.

Il est le décupleur des énergies, l'hématie bleue parmi
de rouges nénuphars. Il s'échappe du labyrinthe par le haut.
La verticale est son lieu. Il pourchasse la Présence.
Cavalier du verbe, de la pierre, de la nuance - c'est selon -,
il irrigue les chants de l'histoire, les rend à leur vocation
d'archétypes. Il est le Scribe : celui qui trace les lettres
pour en faire des oiseaux.

Il est l'illuminé, le fou, le sage, la carte de Tarot avec
laquelle on ne transige pas. Il est sphère, bâton, deniers, le
premier, l'ultime voyageur, l'inspirateur des cycles, le
moteur des univers.
S'il arrive que sa voi(e)x se brise, des temples s'écroulent,
des hommes abandonnent le sens et s'entretuent.
Il sait qu'il a su, qu'il saura. Il fait confiance.
Il démêle les fils de la Trame, écrit le poème du monde,
surseoit à toute mort , implore tout pardon pour les vivants,
sacre le printemps et sa chaîne d'ozones.

Il passe, inaperçu dans le milieu des villes meurtrières. Il
est sans âge, sans lieu. Il est le fil qui lie tous les destins,
l'Ariane providentielle.

S'il arrive que l'on décrète sa mort, de silencieuses
malédictions s'abattent sur le monde , le cours des choses
bifurque : de minuscules lunules, des croûtes, des plaies,
des pestilences , des taches sur le soleil : l'heure des
lamentations.

Alors le Grand Esprit convoque un autre mage
tel qu'en Soi-Même identique

qui de nouveau se poste aux embouchures
cassant l'enlisement des bancs de sable
draguant les eaux putréfiées des marais
frayant la route aux estuaires et aux deltas :
A tout ce qui se jette dans la mer

la mer

La Mer !


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          "Qui es-tu ?"

   Par Silvaine Arabo
   Huile sur toile, 1993

 

 
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Sous - jacence

Tiges et nervures se dressent pour balbutier les lettres d'un alphabet
souterrain. Tiges et nervures et désir
Parce que seul le désir consent,
même s'il répète ses rivières d'ombre.
J'en appelle à la Stèle - autre métaphore sous les colonnes des portiques -,
à ce chemin d'artères d'où jaillit la mer, à ces voussures multiples sous la
parole.
J'en appelle aux sous-jacences qui se savent et se répercutent
J'en appelle à ce surgissement, cette turgescence dans l'air arrogant et
caillouteux.   

Les grandes coupes du sacrifice couleront comme oboles sur les marches
désaffectées des temples
Des prêtres s'agenouilleront
parmi les roses.

Un amenuisement de paupières cerne mal les contours ennoblis des vols
d'oiseaux migrateurs
Il semble qu'il n'y ait survie dans ces déserts de givre : pics, croches,
accords, structures ouvertes où glissent des bateaux, le long des pins, vers
l'embouchure et sa drague de lacis,
là où les pêcheurs tendent leurs filets, dans l'espoir de quelque prise
indicible et bondissante.

Quel ultime veilleur dans la nuit des hunes saluera le coq, glissant parmi
nos étraves ?

Nous mêlons aux couleurs fondamentales notre infinie palette : corps et
coeurs y caracolent, s'y entrechoquent,
Forçats des destins, forçures d'oiseaux !
D'ambre, de miel est notre renoncement.

Nos plaines furent oxymores, soudoiement cru de lumière, et le visage qui
rayonne aujourd'hui rappelle ces éternités d'enfances où les petits chemins
forés ne menaient nulle part, c'est -à - dire de l'Instant à l'Instant.
Un sous la croûte des désirs : un pour dire que nous aspirons, que le désir
n'est que l'espace de l'Un à l'Un, n'est que cet espace de jouissance à
Soi-Même accordé pour multiplier la jouissance.


Forêts de givre, en flaques de lumière, m'ont converti toute absence.


Je surseois à ma nuit comme d'autres, au milieu d'insomnies, s'inventent
l'écorce protectrice du sommeil
Je rejoins vos cohérences d'images, vos voiles sous le soleil, vos
jaillissements de graviers, vos baies ensablées.
Je rejoins tout méandre qui mène à vous par le plus court chemin :
j'absorbe tout paradoxe, toute évidence tue, tout sanglot sur les oreillers
de l'amertume.

Car, fécondés de gouttes, projetés vers d'invincibles destins, nous
gravissons notre ruche, immobiles, pèlerins des hauts-fonds, funambules
d'autres toits, plantés d'ivresses belles et de couteaux ravageurs.

O vertige du peu par où nos pores ont glissé, exsudant cette neige où le
Verbe enfin rejoint toute chair
la recrée Oiseau ;
où des piaillements de nuit s'esquivent le long des couloirs de la mort,
vermines harcelées de hauts fouillis, de grains mats et silencieux, de
boréalités cachées, d'invisibles tours de guets,


Comme des ailes dans l'air abandonné du matin.

 

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         "Jaillissement"

   Par Silvaine Arabo
   Huile sur toile, 1992

 

 
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L'Oiseau

Il déploie les grandes ailes de la Béatitude. Espace est son
parcours. A la fois Mercure, Sîmorg, oiseau ka. Navette
entre les couches d'une stratosphère nommée Conscience.

Allégorie de plumes. Ebouriffement. Point géométrique des
grands circuits de l'air. Des voies maritimes de l'air.

Perché sur l'arbre des morts, il contemple : témoin et
distance.
S'il s'envole c'est pour rejoindre un jour le soleil. Satellite.

Parcourt d'infinies distances dont le centre est immobilité.
Sait utiliser les vents. A la nage sur les courants. Sait
mesurer l'infime et la brindille.

Ne connaît ni le froid ni la faim. Circule, invisible, au milieu
des conversations oiseuses et des grandes marées qui font
l'amour à la lune.

Il a le col vert - ou bleu - l'irisation de ce qui mute, de ce qui mue, de ce
qui se meut.
Il est Mouvement, cadran solaire d'un autre espace, d'un
autre temps.

Il est le jumeau des vents antagonistes qui parcourent la
terre : redoutable est son bec.

Se mire dans l'eau des Signes, toujours. Augure est son
vol. Pour qui sait pré-voir.
Densité. Légèreté.

Une seule plume sur la balance de Maât a inversé tous les
destins. Justice et tragédie. Subtil gardien du seuil.

Il clame à tous vents la Victoire de la Mère, arborant la
Roue, l'éternel va-et-vient de ce qui revient puis repart
et puis revient.
Oiseau d'Héra.

Et Coq, parfois, donnant l'alerte et sauvant la Ville.

Ce qui n'est pas palpable : ce duvet du peu qui s'incarne.
Du Rien. Du tout.

Je t'ai entendu le soir, sur les terrasses blanches, quand la
mer renvoie tous ses Magnificats
Je t'ai reconnu au bas des vignes et sur ma fenêtre, dans le
minuit de l'autrefois,
quand l'être en allé revient
pour dire tout son amour

Qu'il était troublant ton Chant !

Seul ici, sel de la terre, métaphore de l'enfance. D'une
Conscience autre .

Visités de ta Grâce : les enfants, les poètes et les fous.
Ceux qui lâchent prise et s'en vont glanant les mots
vivants du génial Dramaturge.

Harmonisation des chants. Suggestions d'ailes. Effleurant à
peine. Si fortes cependant !

Tu nettoies les déserts, tu es ce chant du vent dans les
branches, ce peu qui murmure autour des volières du
Coeur . Rouge bigarré pour y faire croire.

Tu es Souffle, grandes ailes du Chéroubim veillant sur les
Hespérides : épée tournoyante. Qui fait siffler les vents.
Transformant en feu la subtilité de l'air qui t'anime,
résorbant toute apparence des contraires.

Et quand tu descends, quand tu meurs - O douleur - dans
l'agonie mélancolique de l'analogie, c'est pour mieux
renaître :
sublime cendre
centre du Feu et de l'Air,

Ether !

Impensable Ether - oiseau - parmi tous les phoenix du
renaître, avant l'ultime de la Vraie Vie.
 

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Source :
"Regards Corpusculaires", poèmes (La Bartavelle Editeur) 1998.
 et
Le site de Silvaine Arabo : "Poésie d'Hier et d'Aujourd'hui" (dans "La Page de Silvaine Arabo")

 

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"Signes et Cheminements"

   Par Silvaine Arabo
   Huile sur toile, 1993

 


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Ptovenance des toiles :
Le site de Silvaine Arabo : "Poésie d'Hier et d'Aujourd'hui" 

 

 

 Réflexions et aphorismes

 

 

De la nécessité de penser juste et positif puisque nous créons continuellement le monde par nos pensées et nos projections.

***

La conscience humaine est une : substance indivisible. Trame unique. Tissu vibrant.

***

De l'incapacité de l'homme à s'établir dans la mesure, c'est-à-dire dans l'harmonie : sans cesse évoluant d'un extrême à l'autre, il construit son histoire sur un retour de balance perpétuel et fou.

***

La seule chance de ce monde chaotique : prêter l'oreille à ceux qui donnent du sens : un sens dont l'architecture sera toujours fondée sur le respect de la Vie.

***

Toute genèse implique un saut dans le vide. Abandon et confiance.

***

Épouser pas à pas les contours d'une phrase ou d'une ligne, c'est aussi s'ancrer dans la méditation, filer dans l'éternel présent.

***

Une intériorité d'où jaillit la musique.

***

L'instant contient en soi sa propre créativité.
 


Silvaine Arabo

 

 

Source :
Le Fil et La Trame, réflexions et aphorismes (Edit. Clapas) 1999.
 et
"Poésie d'Hier et d'Aujourd'hui" (dans "La Page de Silvaine Arabo"), et dans la revue Saraswati n°5 (Le féminin de l'être), juin 2002.

 

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Bio-bibliographie de Silvaine Arabo :
Née en 1946, professeur de lettres puis chef d'établissement, Silvaine Arabo se consacre aujourd'hui pleinement à ses activités créatrices. La poésie se révèle à elle en 1966 alors qu'elle a vingt ans. L'année suivante elle publie son premier livre. Depuis, 22 recueils de poèmes ont vu le jour de 1967 à 2002 :

Des Crépuscules et des Colombes, poèmes (J.F.P.F.) 1967.
Paris et Londres à travers les oeuvres de trois auteurs "décadents" : Baudelaire, J.K.Huysmans et Oscar Wilde, Essai - 1969.
Promontoires, poèmes (Guy Chambelland) 1974.
Temporalité des Miroirs, Tomes I et II, poèmes (Pont sous l'eau / Guy Chambelland) 1991.
Spicules et Masques d'Ambroisie, poèmes (Guy Chambelland) 1993.
Temps Réfléchi(s), poèmes et aphorismes (Club des Poètes) 1993.
Les Adombrés, poèmes (Guy Chambelland) 1994.
Arrêts sur Image, poèmes et essai (Club des poètes) illustr. S. Arabo, 1995.
Ecoute Impromptue, poèmes (Edit. Clapas) 1995.
Poésie et Transcendance, essai (Edit. Clapas), réédité 1996.
Alchimie du désir, poèmes (La Bartavelle éditeur) illustr. S. Arabo, 1997.
Le Chagrin de Bérénice, poèmes (Edit. du G.R.I.L., Belgique) 1997.
Prière Muette, poèmes et aphorismes (Club des Poètes) 1998.
Regards Corpusculaires, poèmes (La Bartavelle Editeur) illustr. S. Arabo, 1998.
Les cris d'un si long silence, poèmes (Les Dits du Pont, Avignon) 1998.
Le Fil et La Trame, réflexions et aphorismes (Edit. Clapas) 1999.
Sang d'âme, poèmes (Edit. Editinter) illustr. S. Arabo, 1999.
Diamant de l'ardoise, poèmes (Encres Vives) 2001
Ballade de Chef Joseph, 27 chants (Edit. Editinter) 2002

- Nombreuses publications en revues : françaises (Phréatique, Parterre verbal, Friches, Jointures, Traces, etc...) et étrangères (Belgique, Inde, Québec, Roumanie). Répertoriée dans une dizaine d'anthologies poétiques. Participations à plusieurs émissions sur France-Culture. Membre du C.I.R.E.T. Fonde en 1997 sur Internet le site "Poésie d'Hier et d'Aujourd'hui", site qui a publié à ce jour 95 poètes dont 75 contemporains. A créé en Mars 2001 la revue Saraswati.


Silvaine Arabo a exposé :


A PARIS
- Club des Poètes ( 1993 )
- Chez Guy Chambelland ( 1994 )
- Galerie ( Marais ), Février 2000
- Galerie ( Marais ), prévue pour septembre 2000
EN CHINE (Pékin)
- Expo internationale : du 11 au 15 Août 2000
A TALMONT : 1994 et 1995
A COGNAC, (1994, Espace du Prieuré)
A SAINT-JEAN-D'ANGELY (1995, Abbaye Royale)
A SAINTES, SMAM 1995
A ROYAN : Palais des Congrès (lauréate du salon d'Automne 1995, huile sur toile).
A BLOIS ( CHOUZY / CISSE ) : expo collective européenne, du 05 au 18/08/2000

A également illustré de nombreux ouvrages poétiques.

Si vous souhaitez visiter la Galerie virtuelle, rendez vous sur le site de Silvaine Arabo :
"Poésie d'Hier et d'Aujourd'hui"

 

 

 Tous mes remerciements à Silvaine Arabo

 

 

 
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