L'Aurore des Veda

 
 

   "C'est dans la description de l'Aurore que les poètes du Veda ont prodigué les accents du plus délicat lyrisme. Mais ce qui nous touche est moins encore l'éclat des métaphores que le frémissement humain qu'on perçoit sous l'hommage."

Louis Renou

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Le Veda ou « savoir », formulé en sanskrit entre le XVème et le VIème siècle avant notre ère dans le nord-ouest de l'Inde, dans la région de l'actuel Cachemire, est le premier corpus de textes littéraires en Inde. Sa partie la plus ancienne, les Samhitâ, est un ensemble de recueils composés chacun d'une collection d'hymnes récités ou chantés, généralement en vers. Le Rg-Veda, « Veda des strophes », le plus ancien et le plus prestigieux de ces recueils, comprend plus de dix mille strophes, réparties en 1028 hymnes différents. C'est l'ouvrage essentiel et la base de la religion védique. Viennent ensuite le Yajurveda, « Veda des formules sacrificielles », et le Sâmaveda, « Veda des rnélodies ». A ces premiers recueils s'ajoutera plus tard l'Atharvaveda, ou « Veda des charmes » qui, avec le Rg-Veda, constituera le coeur primordial de cette vaste littérature. D'autres textes suivirent qui furent inclus dans le Veda au sens large : Les Brâhmana, « Interprétations sur le brahman », les Âranyaka, « Textes forestiers », et enfin les Upanishads « Equivalences spéculatives », composés ultérieurement sous forme de questions et de réponses. Ils sont la fin des Veda et leur aboutissement. Ils remettent en question le ritualisme et la religion védique et sont des textes d'une très haute portée philosophique.
        Les textes védiques furent transmis oralement de maître à disciple, de génération en génération, grâce à la seule mémoire et selon des modes de récitation codifiés (onze modes au total dont trois dans la haute Antiquité) qui, par un jeu de comparaisons, interdisait toute erreur. Ces hymnes, dont nous ne connaissons pas les auteurs, ont été, d'après la tradition, « vus » par les rshi ou « poètes sacrés ». Ils font donc partie de la çruti « Révélation » qui s'oppose à la smrti « Tradition (humaine) » dans laquelle sont classés les six Vedânga ou « membres annexes » : la phonétique, le rituel, la grammaire, l'étymologie, la métrique, l'astronomie. Ces sciences ont été naturellement dérivés du Veda car celui-ci était l'expression du culte, pour lequel l'organisation des rites — parmi lesquels le sacrifice et l'offrande — et de la liturgie imposait de posséder de bonnes connaissances. La vie religieuse communautaire et domestique tournait autour de ces cérémonies complexes, qui pouvaient aisément durer une journée, voire des semaines ou parfois même des mois. Y était récité tout un ensemble d'hymnes divers : formules cultuelles, chants liturgiques, récits mythologiques, louanges à un Dieu, hymnes magiques, dont la finalité était le plus souvent l'obtention de faveurs auprès des Dieux. Les plus importants étaient les hymnes à Agni, le feu sous toutes ses formes, et à Soma, le breuvage d'immortalité et l'offrande privilégiée de tout acte rituel. Viennent ensuite les hymnes aux Dieux (à Indra, Mitra, Varuna, et bien d'autres) ou à la nature (au Soleil, à la Terre, au Ciel, à la Nuit, à l'Aurore).
        C'est par les hymnes dédiés à l'Aurore que j'ai choisi de vous faire entrer dans le monde des Veda. Ils sont simples de compréhension, plein d'une tendre et belle imagerie. Ils symbolisent les commencements éternels, ceux-là même qui présidèrent à la naissance des Veda il y a 3500 ans, et qui furent à l'origine de l'hindouisme et de la civilisation indienne toute entière. Ils nous rappellent à la possibilité d'une Aurore future nouvelle, face au désenchantement rampant de notre fin de civilisation...

 

 

 

 

On la compare à une femme désirable (I. 12310, 11) :

     Comme une fille qui se pavane de son corps, tu vas, ô déesse, vers le dieu qui veut te servir : toute souriante jeune femme, tu découvres au-devant de lui tes seins lorsque tu brilles.
 

     Belle à contempler comme une jeune fille que sa mère revêt d'atours, tu laisses voir ton corps : brille heureuse, Aurore, brille plus loin encore, que les autres aurores ne puissent t'atteindre. 

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C'est aussi une travailleuse, qui tisse la trame des jours (III. 614  V. 799) :

     Comme une femme qui défait la couture (1), l'Aurore généreuse arrive, maîtresse du pacage. Créant le soleil elle s'est étendue, l'heureuse, la prestigieuse, jusqu'aux confins du ciel et de la terre.
 

     Luis, ô fille du ciel, ne tends pas ton ouvrage en longueur, de peur que le soleil ne te brûle de ses rayons comme il brûle le voleur perfide (2), ô noble Aurore qui fais don de chevaux !

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C'est elle cependant qui, tout en se rajeunissant chaque jour, enlève dans le même temps à l'homme un jour de sa durée de vie (I. 9210, 1242) :

     Antique et sans cesse renaissante, parée des mêmes couleurs, tel un joueur adroit qui entame l'enjeu de l'adversaire, la déesse fait vieillir l'homme, amenuisant sa durée de vie.
 

     Elle qui n'entrave pas les ordonnances divines, elle entrave les âges de l'homme, l'Aurore : elle a brillé, la dernière parmi toutes celles qui sont allées, la première parmi toutes celles qui vont venir.

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Tous les motifs de l'adoration développent dans l'hymne I. 113 une suite d'images gracieuses :

     Voici qu'est arrivée la lumière, la plus belle des lumières : le signal (3) radieux est apparu au-devant, puissant déjà. Comme la Nuit avait surgi sous l'impulsion de Savitar (4), elle cède à présent sa couche à l'Aurore.
 

     La brillante est venue toute blanche avec son veau brillant (5), la noire (6) a cédé devant elle son séjour. De même race l'une et l'autre, se faisant suite immortelles, les deux moitiés du jour procèdent effaçant tour à tour leurs couleurs.
 

     Commune est la route des deux soeurs, illimitée : elles la suivent l'une après l'autre, instruite par les dieux. Elles ne se heurtent ni ne s'arrêtent, elles sont bien ajustées, Nuit et Aurore au même coeur, si leur forme est diverse.
 

     Guide éclatant des libéralités, elle est apparue : radieuse, elle nous a ouvert les portes. Elle a mis en branle le monde des vivants, elle nous a révélé les richesses : l'Aurore a éveillé tous les êtres.
 

     Celui qui couchait en travers, elle l'incite à marcher, la libérale, tel autre à quêter sa nourriture ou son argent. Ceux qui ont faible vue, elles les fait voir au loin : l'Aurore a éveillé tous les êtres.
 

     Tel à quérir la domination, tel le renom et celui-là l'honneur, et tel autre à partir pour quelque but. Afin qu'ils considèrent les modes divers de l'existence, l'Aurore a éveillé tous les êtres.
 

     Cette fille du ciel s'est montrée dans la lumière, jeune femme à la robe éclatante. Toi qui règnes sur tous les biens terrestres, Aurore bienheureuse, brille ici-bas aujourd'hui !
 

     Elle suit le chemin des Aurores passées, première de celles qui viennent et qui toujours suivront. En brillant elle anime celui qui vit, mais celui qui est mort, l'Aurore ne saurait le réveiller.
 

     Aurore, que tu aies fait s'allumer le feu, que tu aies lui sous le regard du soleil, que pour le sacrifice tu aies incité les hommes, c'est là un mérite splendide que tu t'es acquis parmi les dieux.
 

     Dans combien de temps sera-t-elle à mi-chemin entre celles qui ont brillé et celles qui brilleront désormais ? Pleine de regrets, elle s'attache aux premières, mais suit complaisamment les autres, prévoyante.
 

     Ils s'en sont allés les mortels qui virent se lever l'Aurore d'autrefois. C'est de nous à présent qu'elle se laisse contempler. Et voici qu'arrivent ceux qui verront les Aurores futures.
 

     Refoulant les haines, gardienne de l'Ordre et née de l'Ordre, riche de faveurs, incitatrice de bienfaits, heureuse en présages et portant l'invite divine : brille ici maintenant, Aurore ! Tu es la plus belle de toutes.
 

     Jusqu'à présent toujours la déesse Aurore s'est levée. Aujourd'hui encore elle est apparue, généreuse. Elle se lèvera dans les jours ultérieurs. Sans vieillir, sans mourir, elle marche selon ses lois.
 

     Avec son fard elle a brillé dans les portiques du ciel ; la déesse a rejeté d'elle le noir ornement (7). Réveillant les êtres l'Aurore arrive sur son bel attelage, avec ses roses chevaux.
 

     Apportant les nourritures désirables, elle dispose son signal lumineux, au loin visible. Dernière des Aurore passées, première de celles qui nous éclaireront toujours, elle a resplendi.
 

     Dressez-vous ! L'esprit de vie est venu en nous ; les ténèbres s'en sont allées, la lumière arrive. Elle a dégagé la route pour que le soleil s'avance : nous accédons aux lieux où la vie se prolonge.
 

     C'est par les rênes du discours que l'officiant laudateur suscite en les guidant les Aurores brillantes. Eclaire donc aujourd'hui pour le chantre, ô Libérale ! Fais rayonner sur nous une existence riche d'enfants !
 

     Pour le mortel qui les honore elles recèlent les vaches, sauvent les héros, ces Aurores qui montent. Donatrices de chevaux, puisse les atteindre le presseur de soma, quand l'hymne des libéralités aura surgi comme un vent !
 

     Mère des dieux, visage d'Aditi, emblème du sacrifice, haute Aurore, resplendis ! Fais gloire à notre prière, lève-toi, laisse-nous naître parmi les hommes, toi qui portes toutes les faveurs !
 

     La splendide, l'heureuse récompense qu'apportent les Aurores à qui sacrifie et peine dans le rite, veuillent Mitra et Varuna nous l'accorder, et Aditi et le Fleuve et la Terre et le Ciel !

 

 

Sources :
Pour les hymnes : "La Poésie Religieuse de l'Inde Antique" par Louis Renou (p. 26 à 30) - Presses Universitaires de France, 1942.
Pour l'image : « The Splendour That Was 'Ind' » - By K T Shah.

Notes :
(1) Des ténèbres.
(2) Le démon de la nuit qui a volé la lumière.
(3) Le feu du matin.
(4) Le dieu qui commande au rythme du jour et de la nuit.
(5) L'aurore avec le soleil.
(6) La nuit.
(7) De la nuit.
 
Bibliographie : 
"
Les hymnes spéculatifs du Veda" - Traduction de Louis Renou - NRF 
"
Le Veda" - Textes réunis, traduits et présentés par Jean Varenne - Les Deux Océans, Paris.


 

Merci à la famille M. Louis Renou pour son aimable autorisation.


 

 
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