Un milliard d'habitants. Un océan humain... Moins par le nombre d'habitants que par sa diversité, sa richesse, et son intelligence. La diversité des origines d'abord, entre les peuples issus de la culture dravidienne au sud de l'Inde, et ceux issus de la culture indo-aryenne, venus du nord, sans oublier les nombreuses tribus. La richesse de la culture ensuite, vieille de 5000 ans, ses diverses écoles artistiques et les innombrables formes d'artisanat ; la richesse de la religion dans son insondable profondeur comme dans la diversité foisonnante de ses manifestations et traditions. L'intelligence d'un peuple enfin, qui a su donner à ce pays maintes fois colonisé une forte identité et une étonnante stabilité démocratique malgré la pauvreté et les divisions (25 états, 15 langues principales, une mosaïque de dialectes et d'innombrables castes) ; sa faculté à surmonter les obstacles, à absorber les catastrophes et son aptitude à apprendre, qui en fait un "gisement de cerveaux" pour les pays riches, notamment dans le domaine de l'informatique. La rencontre avec les enfants est une source constante de bonheur et d'émerveillement. Pénétrer dans un village en Inde est souvent intimidant, on a l'impression d'y violer une intimité dont on ne mesure ni les règles ni les problèmes. Mais quand on y est accueilli et que le village entier pose pour la photo, c'est un moment bouleversant. C'est au Népal, à Swayambhu, haut-lieu de pèlerinage bouddhiste que les deux photos les plus représentatives de la culture indienne ont été prises. Avec sa robe safran, le sadhu est un moine ascétique qui a renoncé aux biens de ce monde et vit d'aumônes. Quand au sari, cette pièce de tissu de 5 mètres de long, il donne à la plus pauvre des paysannes, et quelque soit son âge, des allures de déesse de temple. Tout cela ne doit pas nous faire oublier l'immense pauvreté d'une grande partie de la population et la rigidité des traditions dont souffrent prioritairement les enfants et les femmes.

 

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Carte de l'Inde

       


 


 "Courtesy of The General Libraries, The University of Texas at Austin."

      

 


 

MYTHES  &  LÉGENDES

En Inde, les gens sont, pour le meilleur et pour le pire, très attachés à leurs traditions. Dans certains cas, même quand toutes les formes du devoir et des convenances semblent être respectées, la notion de mesure est perdue. Le comportement atteint alors des extrêmes qui n'étaient peut-être pas souhaitables. Cette histoire à la fois drôle, ambiguë et cruelle, vous familiarisera avec Les lois de l'hospitalité :

 HAUT

   
   Une histoire indienne, souvent racontée sous des formes diverses, montre un oiseleur, un habile piégeur. Il capturait des oiseaux vivants et les vendait au marché.
   Un jour, parmi ses prises, il comptait un pigeon femelle, qu’il emportait dans une cage en bambou.
   Tandis qu’il traversait une épaisse forêt pour regagner sa demeure, un orage inhabituel frappa la terre. Toute marche était impossible. L’homme dut chercher un abri sous un arbre énorme. Il s’appuya contre l’arbre (auquel il demanda sa protection) et déposa près de lui, sur le sol, la cage qui renfermait le pigeon femelle et une autre cage, où se débattaient d’autres oiseaux.
   Il se trouva que cet arbre était l’habitation de la pigeonne, sa capture, qui vivait là avec son mâle. Celui-ci, qui se cachait de l’orage dans les cavités du bois, entendit les plaintes de sa compagne. Il sortit craintivement et la vit prisonnière dans une cage, au-dessous de lui.
   Les deux pigeons engagèrent la conversation, dans leur langage – que l’homme ne pouvait pas comprendre malgré son habitude des bois. Et les autres oiseaux crièrent au pigeon mâle :
   – Vite ! Descends ! Délivre-nous !
   – Il s’est endormi ! N’aie pas peur ! Viens !
   En effet, le chasseur laissait tomber sa tête sur sa poitrine et s’abandonnait au sommeil.
   Le pigeon mâle descendit de l’arbre et, à coups de bec, à coups de pattes, il s’attaqua aux liens qui fermaient la cage de la femelle…
   – Que fais-tu ? lui dit celle-ci.
   – Je lutte contre ces attaches.
   – Pourquoi ? Tu as d’abord d’autres devoirs.
   – Dis-moi.
   – Cet homme a froid. Tu dois le réchauffer.
   Le mâle parut très vivement surpris et dit à la femelle prisonnière :
   – Réchauffer notre ennemi ? Cet homme qui t’a capturée et qui veut te vendre au marché ? As-tu perdu l’esprit dans le vent ?
   – Non répondit fermement la femelle. Mon esprit est clair, même dans ma cage. Plus clair peut-être.
   Mais les autres oiseaux criaient, tout en s’agitant dans leur cage :
   – N’écoute pas cette insensée ! Délivre-nous ! Aucune hésitation n’est concevable !
   Troublé par l’attitude de la femelle, le mâle lui demanda :
   – Que veux-tu me dire ?
   Tu as oublié ce que tu sais, lui répondit-elle. Notre ennemi a choisi cet arbre pour abriter un moment sa fatigue dans la tempête, et cet arbre est notre demeure. Cet homme est donc chez nous, il est notre hôte. Le destin, qui s’appelle aussi le hasard, l’a dirigé cette nuit jusqu’à nous. Même dans le territoire obscur du sommeil, la tête penchée, les bras faibles, il est plus précieux que nous. Nous lui devons respect et assistance.
   – Ne l’écoute pas ! criaient les autres oiseaux. Ne te trompe pas sur ton devoir ! N’obéis pas à cette loi ! Une loi que l’on suit étroitement devient absurde !
   – C’est le destin qui a déclaré cette tempête ! reprit un autre oiseau. C’est le destin qui a mené le chasseur jusqu’ici !
   – Oui ! Pour que tu nous délivres !
   – Et c’est le destin qui l’a endormi !
   – Fais vite avant qu’il se réveille !
   – Veux-tu voir ton épouse en esclave ?
   Mais le pigeon mâle demeurait immobile devant la cage de la femelle. Et celle-ci, qui paraissait très calme et sûr d’elle, lui dit encore :
   – N’écoute pas les cris des autres captifs qui sont prisonniers de leur souffrance. Néglige une pitié banale. Un ordre supérieur cette nuit nous commande. Ne sois pas insensible à cet ordre. Vois plus loin que moi. Va chercher du bois sec pour réchauffer cet homme et dépêche-toi, car il tremble.
   Le mâle s’élança dans la forêt. Trouver du bois sec au fort de l’orage ne fut point facile. L’oiseau fit des dizaines et des dizaines de voyages, apportant des brindilles, des bouts d’écorce et de la mousse, qu’il entassait au pied de l’arbre à l’abri de la pluie, tandis que le piégeur, détruit par la fatigue, dormait.
   Quand le tas lui parut assez gros, méprisant les cris d’indignation des autres oiseaux captifs, le pigeon mâle, encouragé par sa femelle, s’élança pour trouver du feu. Il pénétra, à ses périls, dans plusieurs demeures de paysans où du feu pétillait. Il se cacha, il rusa, il réussit à saisir et à emporter dans son bec une petite bûche embrasée. Il la tint sous son aile, se brûlant les plumes, pour la protéger de la forte pluie. Mais malgré ses efforts la braise s’éteignit.
   Il recommença, deux fois, trois fois, quatre fois. A la cinquième tentative, à bout de résistance, il parvint à allumer le feu tout près du chasseur endormi.
   La nuit tombait déjà. L’oiseau se tenait sur une des branches, épuisé par six heures d’efforts.
   Le chasseur se réveilla et tendit ses mains vers la flamme. Il rajouta du bois au feu.
   L’orage ne se calmait pas. Les deux pigeons, qui observaient alors le chasseur, le virent alors porter une main à son estomac.
   – Il a faim, dit le pigeon femelle à son compagnon.
   – Oui, il a faim, lui dit le mâle. Il est notre hôte. Nous devons le nourrir.
   – Tu as raison, lui dit la femelle emprisonnée. Nous devons le nourrir. Il le faut.
   Ils s’étaient compris l’un l’autre. A cette heure tardive, il était illusoire de rechercher dans la forêt quelque nourriture pour le chasseur. Tout était sombre et hostile. Alors le pigeon mâle ferma ses ailes et se laissa tomber au milieu des flammes au-dessous de lui, sous les yeux étonnés du chasseur. En un instant ses plumes brûlèrent, sa peau se rôtit, sa vie se perdit.
   Le chasseur, qui comprenait parfaitement le sens de ce geste, se sentit ému jusqu’aux larmes. Il ouvrit la porte de la cage et rendit la liberté à la femelle, tout en lui demandant pardon, ainsi qu’aux autres oiseaux.
   Mais la femelle, au lieu de s’éloigner dans la forêt, rejoignit aussitôt son époux dans les flammes et brûla près de lui.

 

 


 

Source : Le cercle des menteurs (Histoires philosophiques du monde entier)
Jean-Claude Carrière - Editions Plon

 


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