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La rencontre

 

Bénarès, belle et étrange cité. Bénarès, ville religieuse entre les villes religieuses. Bénarès, si envoûtante, si mystérieuse. Pierre avait souvent entendu parler de cette ville et voilà qu'il en foulait déjà le sol. Beaucoup de gens lui avaient déconseillé de s'y attarder. "Vous serez assaillis par les rickshaws, les hôteliers, les marchands...", disaient les guides touristiques. Il se tenait donc sur ses gardes, ce matin-là, en sortant de la gare, et s'apprêtait à livrer un rude combat avec les rabatteurs et les profiteurs de tout genre. Il était six heures du matin et une belle journée s'annonçait.

 

Son inquiétude fut rapidement dissipée. Tout paraissait étrangement calme et serein. Il n'y avait pas ici la traditionnelle agitation des villes indiennes, pas plus que cette célèbre poussière qui enveloppe chaque cité d'un halo gris et sale. Une formidable clarté illuminait le paysage. Oh ! Bien sûr ! Il fallait supporter, comme partout dans ce pays, les innombrables appels des tireurs de rickshaws, des commerçants avides. Les regards y étaient aussi appuyés qu'ailleurs, les étudiants aussi curieux, les enfants aussi turbulents, les vaches aussi nonchalantes, les chiens aussi errants. Tout était si merveilleusement identique au reste de l'Inde, et pourtant, Bénarès n'était pas un endroit comme les autres.

 

Le rickshaw s'immobilisa au milieu d'une petite place. Pierre resta bouche bée devant le spectacle qui s'offrait à ses yeux. Il lui sembla que le décor venait de basculer dans un no man's land mystérieux, un conte des Mille et Une Nuits. Tous les bruits, tous les mouvements de la rue étaient comme étouffés, feutrés, et se fondaient en une parfaite harmonie. Il en fut si ému qu'il oublia un instant où il était. Une telle profondeur se dégageait de ce lieu qu'il en devenait impersonnel, intemporel. Cette place était toutes les places du monde, à toutes les époques du temps, et pourtant, chaque geste, chaque frôlement, chaque grincement de roue s'en allaient résonner contre les façades environnantes et se mêlaient et tournoyaient et montaient vers le ciel en une onde gigantesque, comme un Om ! Inde ! Inde ! Tout célèbre ici ta splendeur, tes contrastes, ton universalité.

 

Pierre essayait d'imprimer fortement ces émotions dans son cur quand il vit, au fond de la place, entre deux bâtiments, une large ouverture qui semblait déboucher sur nulle part. Un épais brouillard interdisait toute vue et les rayons du soleil levant traversaient et irradiaient les volutes de brume blanche. Le mouvement de la foule allait et venait vers cette porte qui devait s'ouvrir sur le ciel, le paradis, tellement les visages des pèlerins reflétaient la paix et la tranquillité. Quel merveilleux secret se cachait derrière ce rideau opaque ?... Tout à coup, un nom célèbre que son esprit avait enfoui sous le choc de l'émotion réapparut brutalement à sa mémoire et répondit à sa question comme une illumination : Le Gange !

 

Il se dirigea vers le fleuve et descendit les premières marches du ghat. Il fut accueilli par un véritable raz-de-marée de vie et de lumière, un feu d'artifice d'odeurs et de sons. En contrebas, le bras d'eau sacré se mouvait lentement dans la brume et le soleil inondait tout. Il marcha droit devant lui, comme hypnotisé, asphyxié. Les effluves d'épices mêlés aux senteurs marines envahissaient l'air et les chants religieux s'élevaient vers le ciel, ponctués par le tintement des cloches et les supplications des mendiants. Il foulait une voie royale et une haie de corps difformes, de mains tendues, se manifesta à son passage. Il était grisé de tant de vie, soûlé de tant de cris, ébloui de tant de lumière. Il fut secoué de sanglots tellement ses sens avaient été mis à rude épreuve. Un bonheur intense parcourut son corps et il eut soudain envie de tomber à terre pour embrasser le sol de ce temple qui célébrait si magnifiquement la toute-puissance de la vie.

 

Il s'arrêta et s'assit un instant pour se reposer. Des bouffées de chaleur lui montaient au visage et la fatigue du voyage commençait à se manifester. Il était ivre de joie et sa bonne humeur grandissait à l'infini. Il repoussa gentiment les avances des marchands et des barbiers. Un loueur de bateaux l'accosta et lui énuméra tous les délices et avantages d'une balade sur le Gange. Un peu plus loin, deux Indiens étaient en train de se réprimander au sujet d'un seau d'eau malencontreusement renversé sur les affaires d'un monsieur, lequel monsieur, très en voix ce jour-là, prenait un malin plaisir à exercer ses cordes vocales sur le présumé coupable. Bien sûr, au bout d'un moment, les passants y mirent leur grain de sel et tout le monde s'insultait cordialement. Sans oublier cette famille qui arriva alors sur les lieux et les deux regards plein de curiosité et d'interrogation que le père et la mère posèrent sur la scène. Puis la femme avança, jugeant cela inintéressant et délaissant son mari qui lui, aimerait bien rester encore un peu pour voir comment cela allait finir. Mais se voyant abandonné par sa conjointe, il se décida malgré tout à poursuivre son chemin, entraînant dans ses jambes sa petite fille et l'éternelle grand-mère sans âge, courbée sous le fardeau de sa longue vie...

 

Tout était devenu calme et Pierre contemplait le Gange, les ghats, la multitude des gros parasols délabrés à l'abri desquels les prêtres lisaient les textes sacrés. Partout, les gens se baignaient, effectuaient leurs ablutions, récitaient leurs prières, pratiquaient leurs rituels, puis se lavaient, nettoyaient leurs vêtements, se rinçaient, se coiffaient, se rasaient, transformant le fleuve en une immense salle de bain. Plus loin, les bûchers crématoires attendaient les morts pour les dévorer de leurs flammes tandis que les chiens fouillaient les cendres chaudes à la recherche de quelque nourriture. Sur les marches, des banderoles de saris multicolores séchaient au soleil. Tout était beau, et particulièrement la vision des palais alignés le long des ghats, se profilant jusqu'au bout de la courbe du fleuve jusqu'à se perdre dans l'épaisseur de la brume. Plus il regardait, plus cela devenait beau. Il ne pouvait contenir son cur et une joie infinie l'enveloppa. Il voyait comme dans un tableau de peintre et le paysage rejoignait en perfection les oeuvres des plus grands maîtres. Le Gange, l'alignement des palais, les vieilles barques de bois, les pèlerins, les couleurs des saris, tout cela s'était figé et une émotion indescriptible l'envahissait.

 

Il fut brusquement arraché de sa contemplation par l'arrivée silencieuse d'un vieil homme qui mendiait. Sa surprise fut si totale que son esprit chavira et sombra dans un tourbillon émotionnel qui le pétrifia. Il lui sembla que l'univers entier faisait résonner le son de mille cloches. Ébloui par le soleil, il n'apercevait du vieux mendiant qu'une silhouette improbable et une main atrophiée qui se balançait. Sa voix avait la qualité d'un chant profond venu d'un autre temps. Son geste était à la fois implorant et donateur, accablant et salvateur. Pierre fut en proie à un conflit intense et ne put que baisser la tête, incapable de répondre intelligemment à la situation. Une grande détresse, un grand désespoir s'empara de lui. Déjà, la silhouette s'éloignait, le laissant seul avec une douleur, une souffrance, celle des autres, de lui-même, du vieil homme... La souffrance de l'humanité... Que pouvait-il donner ? Qu'avait-il à donner ?... Il se leva et s'étira au soleil. Soudain, ce fut comme si un épais manteau de plomb glissait le long de son corps et s'effondrait à ses pieds avec fracas. Il regarda autour de lui et eut l'impression de naître à nouveau, de s'éveiller au monde tellement il lui apparaissait sous un jour nouveau. Tout était devenu simple, limpide, enfantin. Jamais de sa vie il ne s'était senti aussi fort, attentif, humain, terrestre. Tout ce qu'il voyait, entendait, touchait, explosait de vie et de clarté. Son esprit était totalement apaisé, silencieux, et de son cur jaillissait un torrent impétueux qui noyait et abreuvait toutes choses, toutes personnes de sa pureté, de sa fraîcheur. Il aimait... Il aimait...

 

Une poignée d'enfants débraillés et rieurs frappait de leurs battes de bois une balle de chiffon, couraient derrière, se bousculaient, tandis que les sombres corps lourds de deux buffles sortaient de l'eau en s'ébrouant, puis se mettaient péniblement en mouvement. Éclaboussées par leurs imposants compagnons, les jeunes indiennes riaient et gesticulaient. Tout près, une vieille femme avait joint ses deux mains devant son visage et fermait les yeux au soleil radieux. La solennité de sa prière contrastait avec les ébats des jeunes corps que les saris mouillés et transparents ne cachaient plus. Il aimait...

 

Sur son chemin, il croisa des sadhus avec des visages superbes et souriants. L'orange éclatant de leur robe mettait en valeur leur teint foncé et leur barbe noire. Ils fumaient le shilom et leurs yeux lui adressèrent des sourires malicieux. Deux corbeaux disputaient à un vieux chien efflanqué sa pitance. Sur le Gange, des bateaux bondés de touristes occidentaux et de matériel photographique filaient au rythme du courant. Un gros poisson fit une vague sur la surface lisse du fleuve. Il aimait...

 

Il traversa un chapelet de huttes vétustes à l'abri desquelles les marchands exposaient des ribambelles de fruits et de légumes multicolores. Plus loin, quelques vaches grasses se partageaient le fruit de leur larcin. Deux lépreux jouaient aux cartes et durent s'écarter pour laisser passer une vieille carriole branlante et grinçante que des hommes arc-boutés tâchaient de faire avancer. Assise devant son panier coloré, une jeune femme au sourire éclatant, à la peau fine et ambrée, vendait des guirlandes de fleurs. Dans ses bras, son enfant gazouillait avec insouciance. Il aimait...

 

Il se faufila dans d'étroites ruelles à la recherche d'un hôtel. Deux chiens avaient investi un vieil étalage vide et dormaient, affalés. Une silhouette glissa au coin. Une fillette vendait du thé chaud et parfumé. Il en prit une tasse. Elle alluma deux bâtonnets d'encens devant le portrait de son dieu préféré. Un petit oiseau sautillant se posa sur la table. Il picora quelques miettes, chanta à tue-tête et s'évanouit dans un bruissement d'ailes. La fillette riait. Il riait aussi. Il aimait...

 

Il pénétra dans la réception. Les lourdes pales du ventilateur battaient l'air en sifflant. Deux mains jointes et un sourire l'accueillirent. "Namaste !" Il aimait...

 

Deux enfants aux mines réjouies lui demandèrent en chur : "Do you like Benares ? Do you like India ?" Il sourit. Il aimait...

 

 

 

1997 © Alain Joly

 

 

 

 

       
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