L'impression régnante en Inde est que tout est possible, y compris l'impossible, que tout possible surgira n'importe où, n'importe quand et n'importe comment, que tout ce qui dort et nage en suspension, très haut, dans un air raréfié, à mi-chemin entre ce qui est et n'est pas encore, peut s'informer en un éclair, s'incarner dans le cours des choses, harnaché des formes les plus baroques et inattendues. Comme, en ses entrailles, le silence recèle tous les sons et les mots de toutes les langues, le ciel de l'Inde enferme en lui, mêlés aux figures des nuages, tous les imprévus, toutes les péripéties, et surtout, le tonnerre de tous les coups de théâtre.

Jean Biès

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     Jean Biès, écrivain, poète, en perpétuelle quête de sens, a écrit un ouvrage sur l'Inde vraiment exceptionnel que je vous propose de découvrir à travers ces deux passages, "Carrefour", et "Santal". Vous trouverez ensuite une recension du livre et une notice bio-bibliographique.
 

Les chemins de la ferveur
Jean Biès, © Editions Terre du Ciel - Tous droits réservés.

Carrefour

« I'm sorry, sir. »
     Celui auquel je m'adresse de guerre lasse m'inspire pleine confiance. Je lui demande par où passer pour me rendre à l'âshram de Swâmi Nampillaï. J'ai ce nom en poche depuis plusieurs semaines ; mais c'est le seul renseignement précis qu'on m'ait donné.
     L'homme, peut-être un mendiant, à coup sûr, un grand couturier, s'arrête, me dévisage, me fait répéter la question. Mais qui regarde le plus l'autre ?... Sa coiffe et son vêtement sont faits d'une infinité de petits morceaux d'étoffes multicolores, cousus ensemble sans aucun ordre. Mains et figures surgissent seuls de ce patch-work du meilleur effet, où s'entremêlent fibres de laine, brins de soie, touffes de coton - tout un ensemble effiloché de carrés, triangles, losanges de tissus rayés, ramagés, unis ou cotelés, tout un damier bariolé comme une plaine vue d'avion. Il serait facile de rire de cet homme en lambeaux, qui porte sur lui la carte du monde, des éclats d'arcs-en-ciel, des prélèvements géologiques, des nuages taillés au ciseau, des échantillons de feuilles d'automne, des bouquets interrompus : toute la palette d'un peintre dont le pinceau serait une aiguille !... Pourtant, on s'émerveille sans rire, quand on s'avise que le mot « habit » est le même que le mot « avoir », et qu'une fois encore, c'est à la pulvérisation de l'« avoir » qu'on assiste.
     Arlequin étend son bras, ébauche quelque chose vers l'est. Qu'est-ce à dire ?... Il se jette alors dans une tirade interminable, mêlée d'anglais, de hindi, de tamoul et de quelques autres idiomes, une tirade embrouillée, accélérée, qu'il postillonne, et dont je ne retire que les noms propres.
     « Vous suivez Munishalaï Road, Sahib, vous arrivez devant Balakrishna Mill, une usine de textiles... Vous traversez Panayur Channel, vous remontez Ramnad Road... Quand vous arrivez au Mariamman Tappakulam Tank, vous voyez un lac au milieu, une île au milieu du lac, un temple au milieu de l'île.
      Munishalaï Road... »
     Je l'interromps, lui fais répéter, inscris sous sa dictée l'itinéraire à suivre.
     Il reprend :
     « Alors, vous arrivez à Thiagarajar College, Sahib...
      Thiagarajar College... Ensuite ?... »
     Il hésite un peu, cherche dans sa mémoire, s'enchevêtre dans les ruelles, bouscule les étalages, n'y comprend rien :
     « Non, Sahib, par là, vous n'arriverez jamais à Nampillaï Ashram. »
     Il se retourne, réfléchit, scrute les lointains. Son maigre bras se lève à nouveau, cette fois en direction du sud.
     « Il vaut mieux prendre par Villaputam Road, Sahib. Vers l'aéroport... Vous coupez Dindigul Road, Sahib, vous longez la grande mosquée jusqu'au poste de police, Sahib, vous traversez la voie ferrée... »
     J'ai peine à écrire. Il s'exalte, il s'excite ; la répétition de Sahib rythme et relance la phrase, a sur lui un effet magique. Mais visiblement, telle n'est pas la direction. Le long bras, tout déçu, renonce à sa fonction de poteau indicateur, redescend lentement à la verticale... Brusquement :
     « Sahib !... »
     Il dit Sahib ! comme il aurait dit Eurêka !... Le bras se relève, toutes veines saillantes, désigne l'ouest ; je crois le voir s'allonger jusqu'à l'horizon, fouiller les catalpas, au fond de l'avenue.
     « Vous remontez Townhall, Sahib, vous arrivez à Westveli Street, vous tombez sur le Municipal Tourist Bungalow, près du Bus Stand. Beaucoup d'emporiums, Sahib... »
     Il bafouille, se reprend :
     « Ensuite, trop compliqué pour vous, Sahib... »
     Ou pour lui ?... Je pense que dans sa tête, le plan de la ville est aussi bouleversé que s'il y avait eu séisme de première grandeur. Pourtant, spécialiste des rapiéçages, il raccommode tout ce qu'il peut, tente une dernière sortie, vers le nord.
     « Vous remontez North Masi Street, Sahib, vous traversez la rivière Vaïyaï, vous voyez la poste à gauche, vous laissez Tallakulam à droite, et vous arrivez au Government Industrial Estate... Beaucoup de banques, Sahib... »
     Je ne l'écoute plus guère... Les centaines de bouts d'étoffes frémissent comme des pétales autour de cet homme-rose des vents. Sa dernière phrase brise ma rêverie :
     « D'ici, pas possible d'aller à Nampillaï Ashram, Sahib. »
     Savait-il seulement où se trouvait Nampillaï ?... C'est tout de même lui qui avait raison : inutile de chercher un âshram à la périphérie ; un âshram est toujours au centre.

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Santal

Sortez délicatement une baguette de santal, allumez-la de la main droite, éteignez-en la flamme non en soufflant dessus, mais en secouant doucement la baguette, piquez-la dans sa coupelle, asseyez-vous, faites silence. Elle est là, tremblotante, toujours près de se briser, grosse en sa gracilité de tous les miracles qu'elle va dérouler devant vous. Toute émue au seuil de l'offrande.
     Légère, une fumée bleutée commence à s'élever dans l'air. Elle forme de lentes volutes qui s'embrassent, se déprennent, de capricieuses arabesques, des cortèges de profils changeants, des noeuds qui se dénouent d'eux-mêmes.
     La baguette de santal a pour page l'espace. Alors que jamais ne bouge sa plume de lumière, la phrase qu'elle trace n'est jamais la même. Vous regardez monter ces arborescences maniérées qui semblent enserrer d'invisibles colonnes d'air, ou comme les fins rinceaux de cornaline escaladent de leurs courses les neiges du Tâj-Mahal. Vous suivez l'évolution de ces flexibles déploiements, de ces subtils ballets de symboles. Et vous vous demandez quels peuvent être ces débris d'un mystère incohérent, dont vous ne saisissez pas l'évasive identité.
     A peine une respiration plus forte, et toute l'architecture s'effare, se cabre, s'effondre, court se recomposer ailleurs. Vous regardez errer le rêve.
     Vous découvrez bientôt que cette danse insaisissable, toujours renouvelée, cette danse est un parfum. Vous devinez que toutes ces formes reproduisent les lettres de l'alphabet sanskrit, et sans doute de beaucoup d'autres il suffit d'être assez vif pour savoir les lire au vol , les centaines d'attitudes du corps humain durant l'amour, le jeu chorégraphique, la gymnastique sacrée, toutes les espèces de feuilles, toutes les corolles de la grande forêt, toutes sortes d'animaux, et tous les ornements des chapiteaux des temples.
     Pour peu que vous observiez encore, vous vous direz que tous ces gracieux accidents de fumée miment et dansent les pensées, les songeries de l'esprit, que la tige odoriférante ressemble à un stylet tranquille ciselant le vide déroulé devant lui, dessinant dans leurs plus précis frémissements les rivages découpés, les méandres de l'imaginaire ; mais qu'elle décrit aussi les fines métamorphoses du devenir humain, et que, s'attardant en nostalgies, passant par des phases d'exaltation et d'abattement, c'est votre vie qu'elle vous raconte.
     Mais telle est bien aussi l'image du devenir universel. Car, tandis qu'elle se consume lentement, vous verrez la baguette inscrire les cycles de l'éternité, qui se développent, s'harmonisent, se défont aux angles du destin, se réinventent sans cesse sous l'immobile bourrasque de l'Esprit, renaissent de leur propre évanouissement.
     Jusqu'au moment où, dans l'obscurité tombée, ne brille plus devant vous qu'une goutte de lumière imperceptible comme le trou d'une serrure donnant sur l'autre monde. Le dernier soupir du santal trace un point d'interrogation au-dessus d'une traînée de cendre, et la baguette s'éteint au même instant que s'achève la dissolution cosmique.
     Il suffit d'en cueillir une autre pour y allumer un nouvel univers.
 

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Source :
 "Les Chemins de la Ferveur" de Jean Biès -1995 © Editions Terre du Ciel.
 

Recension du livre :
Par Alain Joly

   "Des oriflammes, des multitudes, des musiques dans les arbres : on nous attend là depuis trois mille ans." D'emblée, et dès la première ligne, le livre "Les Chemins de la Ferveur" nous touche, car il se place dans la situation du voyage en Inde, de cette expérience que tout visiteur occidental aura à vivre quand il se confronte à l'Orient en général et à l'Inde en particulier. Jean Biès, en choisissant l'angle de l'initiation, nous fait voir l'essentiel, une Inde qui peut nous révéler à nous-même, être notre propre guru. Encore faut-il que nous posions sur elle un regard juste, et ayons envers elle la bonne attitude, car l'Inde ne nous facilitera pas le travail et présentera devant nos yeux en premier lieu tout ce que nous n'avions jamais voulu venir y chercher : le bruit, la pollution... des chaos de situations, des enchevêtrements d'occurences inextricables. Chaque chapitre du livre peut se lire indépendamment, constituant tour à tour et tout à la fois une formidable leçon de philosophie, une histoire, un dialogue, un essai... autant de morceaux épars et variés dont l'ensemble constitue un puzzle des plus achevés. Au gré des nombreuses et lumineuses réflexions sur les différents aspects de la culture indienne, du salut au prosternement, de la musique à l'érotique sacrée, on fait des rencontres vraiment surprenantes, comme celle de cet homme de trois fois cent printemps qui réside dans l'anfractuosité d'un arbre pour le moins aussi jeune que lui, ou de cet anachorète qui pour sauver les vaches de l'abattage, rompit soixante-dix ans de jeûne vocal pour haranguer la foule. L'écriture est brillante, toujours empreinte de la plus grande poésie, et parsemée d'un humour qui sied si bien à l'Inde. L'impression qui nous est laissée est que rien n'y manque, et que s'il devait y manquer quelque chose, cela participerait de la part de mystère que l'Inde recèle et recèlera toujours. Car si l'on peut lever quelques voiles, il serait bien impudent, voire imprudent de les lever tous. "Existe encore en Inde ce qui assure la durée des civilisations, et dont l'oubli précipite leur fin : le sens du mystère et du sacré, dont nous nous sommes affranchis".
   Je citerais pour conclure ce passage d'un article de Jean Biès paru dans le magazine Terre du Ciel. Je crois qu'il exprime bien l'esprit du livre et la raison pour laquelle il nous est si personnel et attachant. "Sous son ciel déchiré de vautours et caressé de cerfs-volants, l'indiscrétion touristique peu à peu s'abolit, se convertit en esprit de pèlerinage, qui, de chacun de nous, fait ce "mendiant d'amour" chanté par Tagore, et, au lieu de nous faire nous distraire quelques semaines en Inde, nous la fait vivre pour toujours".(1)

Note :
(1) "La Patrie du Primordial - naissance à l'Inde" - Article par Jean Biès, 1995 - Terre du Ciel n°32.
 

Notice bio-bibliographique :
Né à Bordeaux en 1933, Jean Biès fait ses études de Lettres Classiques aux Facultés d'Alger, puis de Paris. L'Algérie, où il passe sa jeunesse, lui est une première révélation de l'Orient à travers le Soufisme. Il découvre en 1951 l'oeuvre déterminante de René Guénon, séjourne au Mont Athos en 1958, parcourt l'Inde en 1973, rencontre entre temps plusieurs représentants des sagesses traditionnelles, dont Frithjof Schuon. Dès ses premiers essais poétiques, il reçoit les vifs encouragements de Jean Cocteau et de Pierre Emmanuel. Il sera couronné en 1970 du Grand Prix de la Société des Poètes Français pour son recueil Connaissance de l'Amour. Jean Biès soutient en 1965 une thèse de troisième cycle consacrée à René Daumal et, en 1975, sa thèse de Doctorat d'Etat Littérature française et Pensée hindoue (C. Klinckieck, Prix de l'Asie, de l'Académie des Sciences d'Outre-mer). Parallèlement à son professorat, il exerce une activité littéraire. Son oeuvre, qui se réfère essentiellement aux enseignements initiatiques de l'Orient et de l'Occident, se propose, à travers des styles et des genres différents privilégiant toujours la formulation poétique, de rendre une âme à un monde qui l'a perdue et de travailler à l'urgente préparation de l'avenir.

Citons, parmi une trentaine d'ouvrages :
"Littérature française et pensée hindoue des origines à 1950" (Librairie C. Klincksieck)
"Passeports pour des temps nouveaux" et "Retour à l'Essentiel" (Dervy-Livres)
"Art, Gnose et Alchimie" (Le Courrier du Livre)
"L'Initiatrice" (Editions Jacqueline Renard)
"Miroir de Poésie" (Groupe de Recherches Polypoétiques)
"Les Chemins de la ferveur" et "Paroles d'urgence" (Terre du Ciel )
"Athos, la montagne transfigurée" ; "Sagesses de la Terre" et "Par les Chemins de vie et d'oeuvre" (Les Deux Océans)
"Voies de Sages", "Les Grands Initiés du XXe siècle", et "Les Alchimistes" (Philippe Lebaud).
Membre du C.I.R.E.T., Jean Biès collabore à diverses publications, dont Les Cahiers de l'Herne, les Dossiers H. (L'Âge d'Homme), Connaissance des Religions, Terre du Ciel, Phréatique, Saraswati.

Source :
La notice bio-bibliographique est empruntée au site de Silvaine Arabo : Poésie d'Hier et d'Aujourd'hui

 

Pour mieux connaître la poésie de Jean Biès :
     Jean Biès : reconstitution métrique du Soi

Pour lire un passage consacré à la relation Inde-Occident (extrait du livre-thèse de Jean Biès) :
     
Inde et Occident

 
 

Merci à Jean Biès et aux Editions Terre du Ciel

 


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