LE
RETOUR
A
SANCHI

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de Stanislas Ostrorog

 
     Stanislas Ostrorog fut l'ambassadeur de France en Inde et au Népal de 1951 à sa mort, en 1960. Né en 1897 à Constantinople, où il retourna sa vie durant, il était imprégné des deux cultures occidentale et orientale. Après deux guerres et des postes diplomatiques divers, notamment à Dublin et à Moscou, il fut envoyé à New-Delhi où il eut à négocier le difficile dossier du retour à l'Inde des cinq comptoirs français. ll aimait profondément le peuple de l'Inde et acquit rapidement une connaissance réelle et intuitive de ce pays mystérieux, vaste comme un continent. Cela lui valut d'être apprécié et reconnu de tous, y compris du premier ministre indien Nehru qui le tenait en très haute estime et amitié. Il était en outre un artiste et un écrivain de grand talent, et ses dépêches étaient goûtées et admirées dans toutes les ambassades. Le diplomate Armand Bérard écrit à ce sujet : "On les cherchait dans la masse des communications de chaque valise. On les dépouillait en premier. Elles vous apportaient la révélation de la pensée indienne et asiatique. Elles vous faisaient partager la vie de cet immense pays où poussent avec une égale abondance les fleurs, les arbres, les hommes et les civilisations." Certaines de ces dépêches étaient en fait de véritables et admirables nouvelles, comme c'est le cas pour "Retour à Sanchi", que je suis heureux de vous faire découvrir.

 

Les années qui suivirent la fin de la Première Guerre furent pour l'Occident une période de triomphe. Plus que tous les autres vainqueurs, les Anglais se trouvèrent au faîte de la puissance. Si la victoire sur Napoléon leur assura en 1815 un siècle de domination, après l'écroulement de l'Allemagne, n'étaient-ils pas maîtres du monde ? Pour retrouver aussi grand appareil de gloire et de magnificence, c'est aux plus hauts sommets de l'Empire romain qu'il faudrait revenir. Mais la majesté de Trajan ou de Marc-Aurèle ne dépassait pas le monde connu des Anciens. Depuis, les mers s'étaient ouvertes, les frontières s'étaient étendues, avec, à l'Ouest, un continent nouveau surgi de l'Océan. A l'Est, sur les terres mystérieuses d'où viennent les épices, les perles, les gemmes, l'ivoire et la soie, la paix britannique avait étendu son ombre, couvrant ainsi le plus grand Empire que le monde ait jamais connu. En 1911, dans un durbar tenu aux portes de Delhi, le petit-fils de la reine Victoria reçut l'hommage des princes et des peuples de l'Inde.
     C'est dans pareilles conditions politiques que les Anglais vécurent après la victoire. Etonnant privilège pour les jeunes générations de ce temps ! Si les avantages de la naissance et de la fortune s'y ajoutaient, rien ne manquait à leur destin.
     Il en fut ainsi pour Helen. Sa vie commençant avec le siècle, elle fut d'âge à comprendre l'importance de la guerre, à partager les inquiétudes de ses parents, à sentir avec eux le prix de la victoire. Lorsqu'un cousin de son père fut nommé vice-roi des Indes, ce fut un nouveau bonheur d'apprendre que ses parents iraient lui rendre visite et qu'elle serait du voyage. On s'embarqua sur un bateau à destination de Bombay. Outre l'arrière-plan le la victoire, avec la naissance et la fortune, Helen était belle, ce qui, pour une fille de vingt ans, vaut mieux que tout.
     L'Inde est un monde nouveau. Helen devenue Lady Helen, selon le titre que le protocole britannique attribue aux filles de seigneurs en sentit l'éblouissement, puis bientôt l'attrait. Car, outre l'éclat du ciel, des arbres et des fleurs, la beauté des monuments, la magnificence des soldats montant la garde aux portes des palais superbe déploiement de force sous une discipline étrangère, puissance comme d'un fauve cédant à la loi il y avait autre chose, une sorte de douceur dans l'élément humain qui s'ajuste au rythme du coeur.
     Les hôtes habituels du vice-roi étaient de hauts fonctionnaires de la couronne, des visiteurs de marque, quelques voyageurs étrangers. Peu ou point d'Indiens. A de rares occasions, quelques princes étaient invités. Le chef du protocole donnait alors leur signalement pour éviter tout impair, car les princes, entre eux, se distinguent non seulement par la religion, mais la hauteur du lignage, l'antiquité du trône, l'étendue des territoires, l'importance des populations, leur valeur guerrière, leur richesse. L'Inde compte plus de cinq cents familles princières avec des Etats allant de vingt millions d'habitants jusqu'à quelques milliers d'âmes. Ce n'est pas une petite affaire de les mettre à leur rang.
     Helen, d'abord, ne connut d'Indiens que les serviteurs. Ils étaient en grand nombre, hindous, musulmans, chrétiens, ceux qui s'occupaient de sa chambre, ceux qui la balayaient, d'autres pour ranger ses vêtements, les
dobis pour blanchir et repasser le linge, les mâlis qui chaque matin apportaient du jardin des brassées de fleurs fraîches dans son appartement, variant à plaisir la forme et la couleur des bouquets, d'autres gens affectés au service de la table, d'autres à la cuisine et les seïss pour donner les soins aux chevaux. Helen ne sut pas au début que même chez les serviteurs subsiste le régime des castes avec ce qu'elles comportent de différences dans la hiérarchie et l'attribution des tâches à remplir. Ces serviteurs étaient de toute sorte et de tout âge, depuis les vieux avec, sous le turban, des barbes blanches et des cicatrices au visage, soldats retraités achevant leurs jours au palais, jusqu'aux derniers venus sortant à peine de l'adolescence.
      Mais dans la modestie de leurs conditions, jeunes ou vieux, avenants ou malgracieux, les Indiens du peuple ont une expression de dignité qui touche l'étranger de passage. L'Oriental, à défaut de raisonnement pour comprendre, perçoit par intuition. S'il sent, chez l'Occidental, quelque sympathie, son coeur s'ouvre, et quand le maître ne l'intimide plus, l'ombre d'un sourire apparaît sur son visage. La glace est rompue, une secrète entente s'établit.
     Il y avait quelques secrétaires travaillant dans les services. Helen avait à leur égard une certaine curiosité non sans quelque mélancolie, comme ce qu'inspire dans les jardins zoologiques le spectacle des fauves que l'homme garde captifs pour son plaisir.
     Elle interrogeait le chef du protocole, les aides de camp, quelques femmes anglaises fixées aux Indes depuis longtemps. Leurs réponses laissaient entendre que le monde de l'Inde reste à part, sans mélange ni rapprochement possibles, avec seulement des formes extérieures de contact.
     Il y eut un bal où certains princes furent conviés, ceux notamment dont les états se trouvaient sur l'itinéraire d'un prochain voyage. Helen reçut des indications sur leur compte, car ils seraient présentés à la nièce du vice-roi. Certains amèneraient leurs fils, maharajpramukhs, héritiers du trône, gagnés aux moeurs de l'Occident par leurs expériences d'Oxford ou de Cambridge, initiés même à la vie sociale de Londres et des châteaux anglais.
     Cette soirée fut éblouissante. L'image qu'Helen en garda prit la figure d'une physionomie masculine. Ce jeune Indien cérémonieux dans son comportement, assez distant, presque hautain, le reverrait-elle ? Il avait parlé de contes hindous traduits par un savant anglais. Elle reçut le lendemain une suite de petits volumes portant des noms de féérie, Les Descentes du Soleil, Dans le bleu, Le Doigt de la Lune, récits où la mythologie s'associe à l'amour. Aux incarnations divines descendant du ciel sur la terre, à tous les princes séducteurs, elle attribuait le même visage.
     Elle écrivit pour remercier. Une correspondance s'établit. Le jeune homne s'offrit comme guide pour montrer les environs de Delhi. Son père régnait sur un des Etats les plus importants de l'Inde centrale. On avait pour lui des égards.
     Helen montait à cheval le matin. Elle le dit à son compagnon qui prit l'habitude de venir. Il lui tenait le pied pour l'aider à monter sur sa selle d'amazone puis sautait lui-même à cheval.
      Où irons-nous aujourd'hui ? demandait-elle au départ.
     Dans cette campagne indienne autour de Delhi, où plus de dix cités mortes laissent leurs vestiges, il n'avait pas de peine à varier les itinéraires.
      Voulez-vous voir un petit palais construit par Shah Jahan dans un jardin planté d'arbres fruitiers ?
      Shah jahan, lequel était-ce ? fit-elle. Je suis ignorante.
      Le fils de Djihangir, le petit-fils d'Akbar. N'avez-vous pas visité Agra ?
      Non, pas encore, répliqua-t-elle.
      Je voudrais vous y conduire un jour, dit le jeune homme. Pour la femme qu'il avait aimée, Shah Jahan fit construire un tombeau, le plus beau du monde.
     Suivis par un garde à cheval, ils cheminaient côte à côte au pas allongé des chevaux. Lui restait sur le ton de réserve qui marque les rapports des Indiens avec les étrangers venus d'Occident. Elle en sentait parfois quelque surprise mais sans rien montrer.
     Après la traversée d'un village, les chevaux pénétrèrent sous les ombrages d'un verger ayant allure de parc. Des manguiers centenaires mêlaient leur sombre feuillage aux palmes des néfliers du Japon couverts de fruits d'or. Des rosiers revenus à l'état sauvage bordaient les allées régulières ; les paons poussaient leurs cris aigus, et parfois un mâle, passant à travers une clairière, balayait l'herbe de sa traîne royale. Le dessin d'un jardin mogol subsistait, avec les restes d'un canal pour alimenter des bassins au pied d'une terrasse où s'érige un pavillon bâti de pierres rouges ornées de stucs et d'arabesques.
      Voulez-vous voir le pavillon ? demanda le jeune homme.
     Helen acquiesça. Ils mirent pied à terre. Le seiss prit les chevaux en mains. Helen et son compagnon côtoyèrent les bords du canal, puis gravirent les marches disjointes menant à la terrasse. Au centre, une véranda séparait les deux ailes du pavillon. Les murs et la toiture tenaient encore, mais des arbrisseaux poussaient entre les pierres, témoignage de total abandon. Ils poursuivirent la visite, le jeune homme passant le premier pour s'assurer de l'état des lieux.
      Quel était l'usage de ce pavillon ? demanda Helen.
      Shah Jahan y venait parfois pour fuir le tumulte de la cour. Votre oncle, à certains jours, n'a-t-il pas le désir de quitter Delhi et d'aller à la campagne ?
     La jeune fille s'était assise sur un fût de colonne. Des enfants approchèrent, torse nu, jambes nues, avec un pagne autour des reins. Leurs petites mains tenaient des fleurs offertes en hommage. L'un d'eux présenta un panier rempli de nèfles frais-cueillies, mûres à point, chauffées par le soleil, avec la forme et la couleur d'abricots. La jeune fille choisit les plus belles puis en donna à son voisin assis auprès d'elle. Et le temps coulait sans qu'ils en prissent conscience, sans qu'ils eussent conscience de l'accord au rythme de leur coeur.
     Entre Indiens et Occidentaux, l'attirance est manifeste. Peut-être la différence physique et ce magnétisme qui rapproche les contraires en sont-ils cause. Un homme grand, aux yeux bleus, au teint clair, le fauve blond des sagas nordiques, s'accorde superbement avec la peau brune, le regard liquide, la chevelure noire et lustrée des Indiennes qui se rencontrent sur la côte du Malabar. Dans la ligne de ces corps pareils à des statues de bronze, dans cette chair dorée par le soleil, il y a comme l'attrait d'un fruit défendu, d'un jardin clos où les épices gonflent leurs cosses, où les plantes répandent leurs parfums d'aromates. La réciproque doit être vraie...  Pour les peuples brûlés de soleil, échauffés par l'ardeur des sables, enivrés de parfums trop lourds et de drogues, c'est la fraîcheur du printemps et le bruit des eaux courantes qui présentent l'image du paradis, avec la blancheur blancheur de l'aube, blancheur de la neige dérobée aux pics des montagnes pour apaiser les fièvres, blancheur des fleurs émaillant les prairies, blancheur lactée de visions célestes montrant à l'homme noirci par les feux de la terre le nimbe d'une chevelure d'or, la caresse des doigts de rose, la démarche légère de pieds pareils à la fleur du lotus.
     Les guerriers arrivant d'Europe, les fonctionnaires et les marchands qui depuis plusieurs siècles parcourent les provinces de l'Inde ont subi cet attrait des contraires. Dans ces pays d'Asie où les hommes étaient maîtres, ils ont pu parfois suivre leurs fantaisies. Quand les femmes aussi sont venues d'Occident, elles se trouvèrent recluses et gardées par une règle aussi stricte que celle du harem musulman, du purda des Indiennes. Pour des raisons où l'orgueil s'associe à la politique, il fallait, dans ce système de castes immuables, que les Blancs prissent forme de caste à part et supérieure, couronnement de la pyramide.
     Mais ces barrières extérieures, si fermement qu'elles soient maintenues, ont-elles le pouvoir d'arrêter les mouvements du coeur ? Helen ne se posait pas de questions. Elle avait vingt ans. L'aube de sa vie restait claire comme un matin d'avril.
     Le vice-roi décida de faire un tour dans l'Inde centrale. Comme l'itinéraire aboutissait à Sanchi, le jeune prince fut associé au voyage pour mener les voyageurs jusqu'à l'Etat où régnait son père.
     Ils visitèrent Agra et Fatehpur Sikri, ville morte qui fut la capitale du grand Akbar, Gwalior dont les hauts murs subsistent autour d'une acropole qui subit tant d'assauts, les temples de Khajuraho envahis par la jungle, enfin Sanchi où deux disciples du Bouddha s'établirent, il y a deux mille cinq cents ans, pour ouvrir aux hommes le chemin de la délivrance.
     Le maharajah accueillit ses hôtes avec magnificence. Un Hindou ne peut recevoir à demeure, mais au voisinage du palais une maison d'hôtes est mise à la disposition des voyageurs de marque avec toute la splendeur de l'hospitalité orientale. Le jeune prince en faisait les honneurs. Il y eut trois jours de réjouissance, une chasse au tigre, un durbar. La veille du départ, il vint à l'aube avec des chevaux, comme à Delhi, pour une dernière promenade. Dans la forêt voisine, à l'ombre de la haute futaie, elle et lui cheminaient en silence, sans pousser leurs chevaux, sachant qu'entre eux une intimité s'était faite et qu'elle allait finir, sans que rien n'en restât puisqu'une barrière les séparait plus infranchissable que les montagnes, les déserts et les océans placés par la nature entre l'Inde et l'Occident. L'un et l'autre savaient aussi que les plaintes sont vaines, les explications inutiles. Il n'y eut rien de pareil au moment du départ, mais leurs yeux se rencontrèrent, les yeux de la fille anglaise, bleus comme il convient à ceux de sa race, et les yeux du prince rajput avec le sombre éclat de l'Orient.

 

     Pour l'Angleterre comme pour le reste des pays libres d'Europe, la période d'enthousiasme qui suivit la Première Guerre dura peu. Le ciel éclatant de la victoire perdit bientôt sa lumière et les lettres fatales tracées par le destin apparurent au mur de l'horizon. Mais la vie poursuivait son cours. Helen, à son retour des Indes, s'était remise au rythme de l'existence anglaise. Ainsi vint pour elle le mariage, la vie conjugale, l'éducation des enfants. Ils étaient déjà grands quand la Seconde Guerre éclata ouvrant pour le monde une nouvelle période d'épreuves. Helen en eut sa part. Son fils aîné mourut dans les combats d'Afrique. Elle en reçut la nouvelle à la campagne, dans le château converti en hôpital. Rien ne fut changé au train de la vie quotidienne pour que sa douleur n'ajoutât pas aux souffrances de soldats qui recevaient ses soins.
     La guerre prit fin ; pour Helen, tout s'était écroulé, son fils tué, son mari mort. L'âge était venu. Une fois ses filles établies, la demeure historique cédée à l'Etat, elle eut le désir de voyager pour voir d'autres aspects du monde. L'Inde lui revint en mémoire. Là aussi, un ordre nouveau s'appliquait. Des images aperçues naguère et retenues, que susbistait-il ? Elle y retourna cependant comme un pèlerin qui se prépare au sacrifice du soir.
     Un Indien, président de l'Inde, occupait le palais des vice-rois. Elle y fut reçue en amie, et quand un matin, à l'entrée de son appartement, elle vit un jardinier le mali, choisissant et répartissant avec soin des fleurs multicolores pour garnir les vases elle sentit renaître cette émotion que lui inspirait à son premier séjour le spectacle des humbles dans l'expression de leurs sentiments.
     Elle voulut revoir les lieux familiers, ceux qu'elle visitait sous la conduite du guide rencontré par hasard. Rien n'avait changé : les eaux de la Jumna coulent toujours entre les rives mouvantes du fleuve, les dômes des tombeaux musulmans se profilent sur le ciel illuminé par les feux du couchant. Aux jardins de Lodi, les floraisons pourpres de bougainvilliers, les grappes jaunes des bégonias couvrent les murs des terrasses, et les jeux des petits enfants animent les pelouses. Des vieillards à barbe blanche, vêtus de blanc, assis sur des bancs de pierre, attendent la chute du jour, puis, lentement, cheminent à travers le jardin dans l'atmosphère adoucie par la fraîcheur du soir et les oiseaux du ciel se rassemblent à grands cris autour des arbres qui leur servent de gîtes nocturnes.
     Lady Helen retrouvait le passé. Des images peuplaient son rêve. Elle voulut aussi découvrir l'esprit des temps nouveaux, comprendre l'effort de ce grand peuple sous la conduite d'un grand homme. Avec l'indépendance acquise, les Indiens maintenant sans doute occupent les postes de commandement. C'est eux qui gouvernent. Mais de ceux qu'elle avait connus jadis, que subsiste-t-il ? Des ombres qui n'ont plus consistance et disparaissent à l'horizon comme ont disparu tant de choses chez tous les peuples de la terre !
     A Sanchi, haut lieu du bouddhisme, un retour des cendres allait s'accomplir. Certaines reliques provenant de la stupa érigée en mémoire des premiers apôtres du bouddhisme, revenaient à leur lieu d'origine, rendues par le British Museum ; et les peuples bouddhistes de tous les continents du monde qui comptent trois cents millions d'individus envoyaient des représentants pour assister aux cérémonies organisées par l'Inde. A plus de trente ans de distance, Helen évoqua les souvenirs de son tour dans ces Etats du centre, les étapes de l'itinéraire, l'arrivée à Sanchi, l'hospitalité du maharajah, la fin du voyage, les adieux.
     Vieillie par l'âge et les épreuves, cette femme à cheveux blancs sentit son coeur tressaillir. Le coeur ne porte pas de rides. Il continue de battre tout au long du chemin, jusqu'au bout.
     Elle obtint aisément une invitation pour la fête. Un train l'amena en une nuit à destination.
     Sanchi, jadis, fut un lieu de pèlerinage. Sur cette colline qui domine un vaste paysage, Sariputta et Mogallana, disciples bien-aimés du Bouddha enseignèrent longtemps la parole du Maître. L'un d'eux porta témoignage en faveur de la foi nouvelle et mourut martyr de la main des brahmines. Trois siècles après, lorsque l'empereur Ashoka se convertit, des monuments furent élevés à la mémoire de ces premiers apôtres.
     Les stupas bouddhiques ont l'apparence d'un grand tumulus qui serait recouvert de pierres, entouré d'une galerie et fermé par une palissade. Celles de Sanchi, qui datent du IIème siècle avant notre ère, reproduisent en pierre la forme de monuments de bois, prouvant ainsi que l'usage tout récent de la pierre surprenait encore les fidèles et qu'il fallait maintenir l'aspect familier du bois pour répondre à leur attente. Aux quatre points cardinaux, des portiques légers s'élèvent qui plus tard inspirèrent les
païlons de l'architecture chinoise. Sur les hauts montants de schiste rose et sur les trois barres transversales à leur sommet, des sculptures en bas-relief reproduisent les scènes de l'iconographie bouddhiste. Au seuil du plus grand monument, les débris d'une haute colonne jonchent le sol. C'était un de ces piliers gravés d'inscriptions que l'empereur Ashoka planta sur tout le territoire de l'Inde pour donner à ses peuples l'enseignement moral et le respect des lois. Le texte inscrit sur la colonne a été déchiffré. Ce noble trophée était encore debout au dernier siècle. Un propriétaire des environs le fit jeter bas pour utiliser les fûts de pierre dans un pressoir de cannes à sucre. D'autres monuments s'élèvent encore alentour, le portique d'une salle de réunion, un petit temple de ce style hellénistique qui apparut à la période gupta, les restes d'un grand monastère. Pendant plus de mille ans, ces ruines restèrent dans l'oubli. Il fallut pour les découvrir la curiosité d'un fonctionnaire britannique. Elles firent ensuite l'objet de fouilles et de restauration. Les quatre portiques relevés et mis en place offrent l'image de ce qu'était la vie quotidienne en Inde au temps d'Ashoka.
     La colline de Sanchi se dresse dans une campagne déserte. Or bien que depuis dix siècles le bouddhisme ait disparu de l'Inde, étouffé par l'arbre plus puissant du vieil hindouisme, des fidèles en grand nombre avaient répondu de tous les continents à l'appel du gouvernement indien. Pour accueillir cette foule pendant quelques jours, point n'était question de bâtir. Un vaste camp fut organisé dans la plaine avec des tentes de toutes tailles, depuis celles dont le vaste appareil abritait les sultans et les princes, jusqu'à l'humble abri fait d'une toile roulée que le pèlerin porte avec son bagage sur les routes de l'Inde.
     Lady Helen fut logée selon son rang. Au milieu du camp, dans une tente d'aparat, le gouverneur de l'Etat recevait les hôtes de marque à l'heure des repas. Il accueillit Lady Helen et lui fit les honneurs.
      Voulez-vous me permettre de vous présenter Monsieur Gopal Paï, Premier Ministre du gouvernement local.
     L'homme était de taille moyenne, assez gros, vêtu à l'indienne, les sandales aux pieds. Il leva ses deux mains jointes vers l'étrangère. D'autres fonctionnaires suivirent qui firent leur compliment. La conversation s'engagea.
      Nous sommes heureux, dit le ministre en s'adressant à l'étrangère, de cette occasion exceptionnelle qui vous a donné l'idée de venir jusqu'ici. Peu de voyageurs visitent Sanchi.
      Et pourtant, dit Lady Helen, j'y suis déjà venue au cours d'un voyage fait avec des amis. Il y a trente ans !
      Trente ans ! s'exclama le ministre. Mais les travaux du service archéologique n'étaient pas encore terminés !
      C'est vrai, fit Lady Helen. Je me rappelle, que le directeur des travaux nous guida à travers les ruines. Il nous expliquait le sens des scènes sculptées sur les monuments.
      A l'époque, la visite de Sanchi était une véritable expédition, dit le ministre. Qu'est-ce qui vous donna l'idée d'aller à Sanchi ?
      Mon oncle entreprit le voyage pour raisons de service.
      Etait-il établi aux Indes ?
      Oui, fit Lady Helen, il s'y trouvait en poste.
     Le gouverneur se pencha vers le ministre et lui donna des explications en hindi.
     D'autres visiteurs, entrant dans la tente, venaient jusqu'à lui. Il les nommait à Lady Helen : hommes politiques, députés, professeurs, journalistes, ils étaient tous vêtus de cotonnades blanches avec un petit bonnet sur la tête et des sandales sur leurs pieds nus.
     
L'Indien de la bourgeoisie ne souffre pas, comme l'homme des campagnes, d'un régime alimentaire insuffisant. Il mange à sa faim et passe souvent la mesure. Les résultats s'en font bientôt sentir. A partir de la trentaine, le bourgeois cossu prend de la corpulence, le visage s'épaissit, les membres s'alourdissent, le ventre ballonne. Cet excessif amas de chair sous une peau sombre chargée de poils donne à ces hommes l'aspect d'animaux repus.
     Helen les regardait à peine. Elle était loin en arrière, dans la fraîcheur du jour commençant avant que la vie l'eût atteinte. Ceux qui furent du premier voyage formaient à nouveau le cercle. Leurs visages sortaient de l'ombre avec les défuntes années. Elle sentit qu'un regard pesait sur elle et leva les yeux. Un homme de haute taille lui faisait face. Sa veste noire fermée jusqu'au col par des boutons de pierreries s'ajustait comme un vêtement militaire. Les cheveux gris, abondants et lissés sur les tempes, couronnaient le visage d'un casque aux reflets métalliques. Sous l'arc des sourcils noirs, les yeux brillaient comme s'éclairent la nuit, dans la jungle, les prunelles des fauves.
     C'était lui. Le gouverneur présenta Son Altesse le maharajah de Sanchi, qui prêtait son concours et ses tentes pour l'organisation de cette cérémonie. Helen tendit la main. Il s'inclina, en baissant les yeux vers la terre, puis releva la tête et fixa du regard ce visage que les ans avaient couvert de leur masque. Helen subit l'épreuve sans fléchir.
      J'ai voulu revoir l'Inde, dit-elle enfin. A mon âge, on vit de souvenirs.
      je suis du même âge que vous, Lady Helen, répliqua-t-il.
      Vous voilà devenu chef d'Etat, fit-elle.
      De quel Etat ? Que voulez-vous dire ? Ne savez-vous pas que les Etats princiers ont disparu ? Je suis simple citoyen indien.
     Lady Helen se ressaisit.
      Occupez-vous toujours le palais où votre père nous avait reçus ?
      Non. C'est une trop grande demeure. Les pouvoirs publics ont bien voulu la prendre en charge. Mais qu'importent ces questions matérielles. Vous êtes, dans ces lieux, quel qu'en soit le régime, la bienvenue comme autrefois. Voulez-vous me permettre de vous conduire au buffet ?
     Bien qu'en hommage aux traditions bouddhistes le menu fût végétarien, il y avait abondance et variété de plats, légumes verts et légumes secs, riz blanc cuit à la vapeur, riz parfumé de safran, pâtes frites et beignets soufflés, épices, sauces et condiments divers, sucreries de toutes sortes, fruits secs, fruits confits, fruits frais.
     Helen se laissa servir. Les saveurs comme les parfums ont la vertu d'évoquer des images. Elles surgirent à ce goût d'épices, comme si les portes closes sur elles depuis trente ans se fussent brusquement ouvertes. Sur un côté de la tente, le panneau de toile était suspendu au linteau. Par cette large ouverture, la vue portait sur l'étendue du camp dans la clarté nocturne.
     Lady Helen déposa son assiette et marcha vers l'entrée.
      Le ciel était clair comme ce soir lors de notre première visite, dit-elle.
      Oui, répondit l'homme aux cheveux gris. Les dispositions avaient été prises pour voir Sanchi au clair de lune, comme ce soir.
      Pourrions-nous aller jusqu'à la stupa par le chemin des pèlerins ?
      La course n'est pas longue. Permettez-moi de vous servir de guide, comme autrefois.
     Partant de la plaine, la route montait doucement au flanc de la colline. Des blocs de pierre rouge en formaient le dallage, mais depuis deux mille ans l'ardeur du soleil, les torrents de la mousson, le passage des cortèges avaient fait leur oeuvre. Les blocs étaient disjoints avec des failles profondes et de brusques redents. Lady Helen trébucha. Son compagnon vint à l'aide comme fait un guide de montagne en tendant l'avant-bras, Elle y posa la main. En silence, ils gravirent ainsi la route, avec le sentiment de se trouver unis dans un commun pèlerinage. Les cheveux blanchissent, le visage se flétrit, l'esprit s'émousse et cependant le coeur continue de battre d'un même mouvement.
     La lune était à son quatorzième soir. Ils arrivèrent au sommet de la colline, marchant à travers les décombres sans rien rencontrer qui pût rompre la solitude et le silence. Puis, franchissant la palissade de pierre et montant l'escalier, ils accédèrent à la galerie. Là, devant une statue du Bouddha éclairée par la flamme des veilleuses, deux bonzes en robe jaune étaient accroupis. Ils psalmodiaient des prières. Leur litanie dura longtemps. Elle les ramenait en arrière, aux temps où les édits d'Ashoka constituaient la loi de l'Empire, où, pour des millions d'Indiens, l'enseignement du Bouddha avait prévalu sur toute autre doctrine. Les veilleuses enfin s'éteignirent et les deux visages s'inclinèrent, saisis par le sommeil ou plongés dans la méditation.
      Ne les réveillons pas, dit Helen, à voix basse.
      Vous avez raison. Respectons leur sommeil. Ils appartiennent au passé.
     Le couple s'éloigna sans bruit, descendit les marches de pierre et franchit le seuil du portique que les danseuses divines soutiennent de leur vol.
      Et nous donc, fit Lady Helen, ne restons-nous pas liés au passé ?
      De ce passé, que reste-t-il ? répondit l'Indien. Vous et moi, nous étions dénoncés comme détenteurs de privilèges. Ces privilèges ont disparu, tout a croulé, notre jeunesse est morte. Nous avons tout perdu. Qu'importe ! Un monde nouveau se prépare, une autre jeunesse entre dans l'arène, et si mon fils rencontrait par hasard votre fille, Helen, mon fils à votre fille pourrait maintenant ouvrir son coeur.


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Source :

"
COURRIER D'ORIENT" (Dépêches Diplomatiques) - Stanislas Ostrorog - Presses Universitaires de Nancy, 1991. (Epuisé)

 


Merci à la famille de l'auteur pour son aimable autorisation.

 


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