Tracas et Fracas
Par Alain Joly

 

        Il enjamba à sa sortie de l'hôtel la tranchée fraîchement creusée au milieu du trottoir. L'Inde des villes lui était souvent apparue comme un vaste chantier jamais fini, et aucune rue, aucun trottoir de cette ville où il venait d'arriver ne semblaient être épargnés par l'assaut des coups de pioches et des marteaux-piqueurs. L'hôtel était complet. Pour la énième fois, il était refoulé sur la chaussée boueuse, les pluies récemment tombées de la mousson d'hiver ayant fait leur affaire de la poussière et de la terre remuée.

        Rien ne semblait aller tout à fait comme il l'espérait, l'air était poisseux, les hôtels complets, les bus bondés. Chaque personne qu'il rencontrait lui semblait hostile, chaque renseignement demandé l'était en vain, et nulle gentillesse, nulle politesse, ne pouvait calmer l'ardeur des habitants à lui mettre les bâtons dans les roues.

        C'était ainsi, parfois... Pierre l'avait remarqué. L'Inde, peut-être plus que tout autre pays, a cette faculté pour le voyageur de transformer soudain une ville en un enchantement, avec des rues plus magnifiques les unes que les autres, des arbres bienveillants, une lumière dorée, le lieu secret du paradis sur terre. Et parfois, sans qu'on ne sache pourquoi, une autre ville vous fait vivre l'enfer, s'acharnant à vous rendre impatient, irritable, transformant toutes vos démarches en d'interminables impasses. Partout la poussière, les camions, la chaleur, l'horreur, et vous, l'erreur en ce lieu même. Pour Pierre, Madras était bien de cet acabit là en ce jour de décembre 1987, et ce n'était pas les affiches immenses, gaies et colorées, des héros de films du cinéma indien qui pouvaient renverser son impression. Mais il n'en gardait pas rancune. Madras aurait pu, en d'autre temps, il le savait, être son paradis... les rouages de ce pays commençaient à lui être familier.

        Finalement, une rue à l'écart le mena dans un hôtel sans charme, réservé aux hommes, fruit d'une vieille institution britannique désuète que les Indiens avaient conservée. Là, un employé à l'allure sombre le guida vers une chambre spartiate où, exténué, il s'installa pour la nuit.

        Le lendemain matin, Pierre était bien décidé à retrouver une ville davantage bienveillante à son égard. D'une nature ouverte, il était prêt à l'accueillir alors qu'il empruntait la petite rue adjacente à son hôtel, et passait devant un petit vendeur et sa carriole dont il se demanda d'ailleurs pourquoi il était venu se placer dans une rue aussi peu passante. Alors qu'il se dirigeait vers la grande avenue, il s'attendait, comme toujours en Inde, à devoir slalomer entre les passants et les chalands, à entendre la cacophonie des klaxons, les mugissements des vieux bus fatigués, toujours prêts à rugir, et les vrombissements désordonnés des rickshaws jaunes et noirs, telles des abeilles folles à la recherche d'une ruche hypothétique. Il n'en fut rien. La rue était étonnamment silencieuse. Quelques rickshaws étaient arrêtés ci et là. Presqu'aucune circulation n'existait dans la rue, si bien que les piétons l'avaient largement investie. Aucun bus ne se faisait entendre, aucun klaxon non plus. Il restait interloqué, interrogeant le paysage, et s'interrogeant par là même. Aujourd'hui était-il un jour férié indien dont il n'avait pas connaissance, ou avait-il oublié de reculer sa montre pour le changement d'heure, ou bien venait-il de s'égarer dans une de ces failles spatio-temporelles dont l'Inde a le secret et qu'elle réserve aux voyageurs par trop aventureux.

        Il marchait au milieu de la rue et cherchait une réponse du regard. Il remarqua que de petits groupes s'étaient formés ci et là, par exemple autour d'un chauffeur de taxi où quelques hommes discutaient d'une manière qui n'était pas habituelle. Qu'est-ce que cette ville était en train de comploter aujourd'hui ? Surpris et un peu hagard, il avançait au hasard. Derrière la nonchalance qui préexiste à tout en Inde, et par-delà l'affalement général de la rue, Pierre avait l'impression que des faisceaux de tension parcouraient l'air en tout sens. Mais peut-être n'était-ce là encore que le fruit de son imagination. Que les choses allaient redevenir ce qu'elles avaient toujours été. Perdu dans ses pensées, il s'écarta pour laisser passer quatre jeunes hommes qui marchaient dans sa direction. Subitement, l'un d'eux vint sciemment le bousculer de son épaule, un geste très inhabituel en Inde qui donna à Pierre, plus que toute autre événement, la certitude qu'il se passait quelque chose de grave. Cette fois-ci, le doute n'était plus permis, il était arrivé quelque chose à l'Inde.

        Il remarqua un peu plus loin un groupe de personnes qui semblaient réunies devant un objet particulier qu'il ne pouvait pas encore apercevoir. S'approchant, il put voir que c'était le portrait d'un homme que l'on avait installé sur une table. Devant, des batons d'encens fumaient, et quelques guirlandes de fleurs avaient été disposées tout autour. Il se dégageait une ambiance pesante.
        Il était manifeste que quelqu'un d'important venait de mourir. Avec une certaine inquiétude, il interrogea un homme qui se tenait non loin de là :
         Excusez-moi monsieur, mais que se passe-t-il ? Qui est cet homme sur la photo ?
         C'est le ministre en chef du Tamil Nadu, notre Etat. Il est mort ce matin.
        Puis, un peu gêné par le caractère déplacé de sa question, Pierre osa :
         Ne reste-t-il pas quelques restaurants ouverts ?
         Non monsieur, tout est fermé, personne ne travaille. L'Etat a décrété une semaine de deuil.
        Pierre remercia la personne et s'éloigna, un peu soucieux. Après avoir vérifié qu'il ne restait vraiment plus un endroit ouvert dans la rue, il décida qu'il ne pouvait rester bloqué dans cette ville encore une semaine et qu'il lui fallait partir aussi vite que possible. Il se dirigea donc rapidement vers la gare qui était toute proche. A un guichet, il demanda à quelle heure partait le premier train pour Bangalore.
         Pas de train monsieur. Il n'y a plus de trains. Tout est fermé, répondit l'employé d'un ton inutilement cassant.
        Un vent de panique lui parcoura l'échine. Il sortit de la gare et se mit à marcher en pensant fiévreusement qu'il devait bien exister un moyen de quitter cette ville où il n'avait décidément maintenant plus aucune envie de rester. L'Inde, qui offre à profusion trains, bus, taxis de toutes sortes jusqu'aux coins les plus reculés, cette Inde-là ne saurait-elle plus lui faire parcourir la courte distance qui sépare deux de ses plus grandes métropoles. Il ne pouvait le croire, et refusait de devoir patienter ici encore plusieurs jours. Son attitude était maintenant celle d'un animal que l'on venait d'enfermer en cage et qui, dans un dernier sursaut d'espoir, donnait ses dernières ruades contre les barreaux avant de lentement céder devant le caractère irrévocable de la situation. A ce moment, du promontoire où il se trouvait, il apercevait une rue sur laquelle circulait une file ininterrompue de camions dont les bennes étaient remplies d'hommes munis de bâtons et de drapeaux à l'effigie du défunt. Il lui sembla que la ville entière était en train de basculer dans la folie. Il se rendit à cette situation et pensa que son hôtel était maintenant la seule alternative et le seul refuge. Les choses finiraient bien par s'arranger.

        Il lui fallait maintenant trouver à manger. Il se rappela alors du petit vendeur ambulant qu'il avait croisé en quittant l'hôtel ce matin. Par bonheur, il était toujours là, dernier rempart dérisoire contre la faim qui commençait à le tenailler. Pierre acheta quelques paquets de biscuits et des bananes avant de retourner dans sa chambre d'hôtel. Il commanda une tasse de thé chaud et éprouva alors une certaine satisfaction en se découvrant dans une situation d'assiégé somme toute assez confortable. Il n'avait qu'à attendre maintenant...

~~ o ~~

        Quand Pierre descendit de sa chambre le lendemain matin, il espérait bien pouvoir recueillir de plus amples informations sur ce qui se passait ainsi que sur les curieux événements dont il avait été le témoin hier. Il n'eut pas à chercher longtemps. Il les trouva en gros caractères noirs à la réception de l'hôtel, sous la forme d'un titre énigmatique qui barrait la une du journal : « MGR est mort ! »

        Malgré son anglais moyen, il entreprit de lire quelques articles du quotidien. Il comprit que les trois initiales MGR étaient le diminutif de Marudur Gopalamenon Ramachandran, et signaient l'identité du Ministre en Chef du Tamil Nadu dans l'Inde entière. Il apprit que MGR, né d'une famille pauvre, fut acteur très jeune et fit une grande carrière cinématographique. Privilégiant les rôles de gens modestes comme des paysans ou des chauffeurs de taxi qui s'illustraient par des actes de bravoure ou de générosité, MGR fut très vite perçu auprès des masses comme le défenseur des opprimés et des basses castes. C'est ainsi, expliquait le journal, qu'il devint une superstar dans son Etat, acquérant une popularité qui confinait souvent à la vénération.

        Madras était, Pierre le savait, la deuxième industrie cinématographique en Inde, juste derrière Bombay, et était de fait la capitale du cinéma tamoul. Autant dire que le septième art n'était pas ici petite affaire. MGR tira donc profit de sa stature d'acteur pour entrer en politique, et fut élu et réélu pour trois mandats consécutifs à la tête du Tamil Nadu. Il était également adulé pour la générosité de son action politique, notamment grâce à des initiatives comme l'instauration d'un déjeuner gratuit pour tous les enfants pauvres de l'Etat. Malgré tout, il resta peu populaire parmi les médias et les classes moyennes qui ne voyaient en lui qu'un populiste et un autocrate. Mais de cela, le petit peuple n'en avait cure...

        Pierre considéra une photo récente de MGR. Il y apparaissait avec une sorte de bonnet de laine et de grosses lunettes noires, ses signes distinctifs en toute occasion. Il y a trois ans, MGR avait eu un grave problème de santé et dut partir d'urgence se faire soigner aux Etats-Unis, ce qui provoqua des troubles importants dans tout l'Etat. Une centaine de ses admirateurs tentèrent de s'immoler par le feu. Sa guérison partielle et son retour aux affaires l'éleva, s'il en avait encore besoin, au rang d'un demi-dieu. Ces derniers mois encore, alors que sa santé se détériorait inexorablement, une vingtaine de fans se suicidèrent dans l'espoir que leur geste lui apporterait la guérison. Ces quelques derniers détails n'étaient pas faits pour rassurer Pierre et promettaient des heures bien chaudes encore dans la capitale, d'autant qu'un encart signalait la tenue de ses funérailles cet après-midi même. Des heurts avaient déjà eu lieu dans la journée d'hier. Il en savait assez maintenant et referma le journal. Son regard se porta sur la date du jour. Déjà bien distendue par les vicissitudes du voyage, sa notion du temps s'était trouvée éclipsée par les événements de ces derniers jours. Nous étions le vingt-cinq décembre. Noël !

        Pierre sortit de l'hôtel. Toujours mû par son envie de partir, il avait décidé de se rendre chaque matin à la gare pour se renseigner sur ses chances. Malheureusement, les quais ne montraient aucune activité particulière et on l'informa, comme il pouvait se douter, qu'aucun train ne partirait aujourd'hui. C'est alors qu'une évidence se fit jour dans son esprit. Il demanda s'il n'y avait pas ici moyen de manger quelque chose, puis, suivant les indications de l'employé, se dirigea vers le restaurant situé au premier étage. Il y avait une assez longue file d'attente. On offrait là chaque matin, pour quelques roupies, des idlis avec une sauce aux légumes. Comment n'y avait-il pas pensé plus tôt. Pierre le savait pourtant, le train et la gare se révélaient souvent en Inde le lieu où s'exerçaient toutes les activités et tous les possibles. Il se rappela d'une des premières fois où il en prit conscience. Il était alors près de midi et son train était à l'arrêt dans une gare. Un employé s'approcha pour demander si quelqu'un voulait manger. Plaisamment surpris, Pierre fit signe que oui et vit l'homme s'éloigner en griffonnant dans un petit carnet. Quand le train repartit un instant après, il avait souri, pensant que cet oubli était encore une de ces adorables excentricités indiennes. Il ignorait alors que les Indiens étaient des organisateurs hors pair et qu'il verrait débarquer dans son compartiment, trois quarts d'heure plus tard, à la gare suivante, un autre employé avec le plateau-repas qu'il avait commandé.

        Ces quelques beignets de riz avaient été une bénédiction et venaient à point nommé après plus d'une journée passée à ne manger que des biscuits et des bananes. Maintenant rempli de la délicieuse chaleur d'un vrai repas indien, Pierre s'en retourna à son hôtel. Il n'oublia cependant pas de s'approvisionner à nouveau auprès du petit vendeur ambulant. Celui-ci était fidèle à son poste, îlot débonnaire et imperturbable, sûr de son devoir au milieu de cette ville qui grondait de toute part.

        Il passa comme hier l'après-midi à lire un vieil exemplaire écorné de "Crime et châtiment", échangé dans un petit hôtel de passage. L'ouvrage avait dû passer dans des dizaines mains, et sa couverture avait revêtu une patine rassurante. A intervalles réguliers, il levait la tête et imaginait qu'en ce moment même, à une distance de quelques pâtés de maisons d'ici, les funérailles de MGR battaient leur plein. Lire Dostoïevski en anglais était pour lui une gageure, mais à côté des tracas et des complexités du voyage, cela lui était apparu comme une difficulté mineure. Au début, il devait consulter dix fois, vingt fois par page, son petit dictionnaire, étonné qu'il puisse exister autant de mots différents pour exprimer chaque nuance possible. Mais petit à petit, et depuis quelque temps déjà, il n'y avait plus recours. Non que son anglais fut rendu meilleur, mais il avait développé une lecture plus intuitive, plus profonde, et se plaisait à croire qu'il vivait ainsi l'histoire plus intensément que s'il l'avait lue dans sa propre langue. Cette manière de lire pouvait aussi se voir comme une métaphore du voyage en Inde. Au début, nous ne sommes que des touristes indiscrets, curieux de tout, qui voulons comprendre, comparer, juger. Puis lentement, l'épreuve du voyage nous rend à davantage d'humilité et de recul, et permet un autre regard. Grâce à cet angle nouveau, fait de lenteur et de contemplation, nous pouvons ressentir de ce pays et de son âme certaines choses que les habitants eux-mêmes, trop absorbés par leur vie quotidienne et leurs problèmes, n'ont peut-être pas la possibilité de percevoir. Il pensa alors que peut-être lui-même ne connaissait rien d'essentiel ni d'important de son pays...

        Vers la tombée de la nuit, il rejoignit la réception. La télévision était allumée et l'on y diffusait des nouvelles en tamoul. Quelques Indiens écoutaient attentivement et Pierre vint s'asseoir à côté de l'un d'eux. On pouvait voir quelques images de la foule suivant la dépouille du ministre, d'autres semblaient indiquer qu'il y avait eu des heurts. Au moment où il lui sembla le plus opportun, il se décida à interroger son voisin :
         Excusez-moi monsieur, mais comment se sont passées les funérailles ?
        L'homme possédait un anglais approximatif, mais Pierre pouvait maintenant discerner les mots derrière les plus forts accents indiens.
         Oh, elles ont été très importantes. Il y a eu beaucoup de monde, et beaucoup de tristesse aussi. Mais de nombreuses personnes ont été violentes. Ce n'est pas bon.
        Il prononça cette dernière phrase sur un ton appuyé. Ayant remarqué leur conversation, deux autres personnes vinrent y prendre part spontanément, une chose habituelle en Inde, essayant d'éclairer Pierre du mieux qu'ils pouvaient. Telle une lame de fond, la mort de MGR avait libéré une immense et intarissable émotion. Quelque deux millions de personnes avaient été présentes aux funérailles, et des milliers s'étaient rasés le crâne, ce qui est un signe de deuil très fort, un geste que l'on réserve habituellement pour la mort d'un membre de la famille proche. Malheureusement, la journée avait aussi connu des affrontements violents, avec leur lot de pillages et de destructions. Ivres de douleur, des hommes devenus soudain fanatiques s'en sont pris à tout ce qu'ils voyaient, saccageant bus, voitures, magasins, ou salles de cinéma. Des dizaines de personnes sont mortes, certaines se sont suicidées. Un des Indiens précisa que ces débordements n'avaient pas seulement lieu à Madras, mais dans tout l'Etat du Tamil Nadu, et prédit de surcroît que cela pouvait encore durer longtemps. Pierre resta silencieux un instant, un peu interloqué. Il se demandait s'il n'allait pas devoir rester bloqué ici plus longtemps que prévu. Devant sa mine déconfite, l'homme ajouta d'un air désolé et fataliste : « C'est l'Inde ». C'était une expression souvent entendue, adressée aux voyageurs pour leur faire peur et les dissuader de se rendre quelque part, pour appuyer un sujet d'étonnement ou d'émerveillement, ou encore, en l'occurrence, comme objet d'excuse. En effet, l'Inde était dangereuse, belle, et imprévisible. Mais Pierre savait cela. Il remercia le groupe et rejoignit sa chambre.

        Assis sur son lit, il ne pouvait arrêter le flot de ses pensées. Il se demandait comment des gens, parmi les plus pauvres de ce pays, habitués à côtoyer la mort dans leur vie quotidienne, pouvaient être aussi cruellement affectés. Mais la mort de MGR revêtait un caractère tout particulier. Il était pour ces masses illettrées davantage qu'une personne faite de chair et de sang, mais une image, une icône construite par les films et la télévision, une sorte d'archétype qui représentait pour eux protection et exemple. Avec sa disparition, ce sont leurs rêves mêmes qui s'en trouvaient désincarnés, désenchantés, et leurs rites funéraires villageois ne les avaient pas préparés à affronter pareil deuil. Ils étaient dépourvus et désemparés. En conséquence, vandaliser et casser étaient peut-être l'unique moyen dont ils disposaient de faire savoir à tous combien ils avaient aimé MGR, et combien, dans le secret des salles obscures, il avait compté dans leur vie. Ces violences étaient aussi, pour eux dont la parole était inaudible, l'expression d'un dernier hommage puissant et médiatique. Elles étaient leur chagrin, leur colère, et leur offrande.

~~ o ~~

        Le matin suivant, Pierre s'engagea une nouvelle fois sur le chemin qui menait à la gare. Il ne se faisait guère d'illusions mais au moins pourrait-il savourer un autre petit déjeuner. Arrivé devant le sempiternel guichet, l'employé ne lui laissa pas le temps de poser sa question, déclarant avec une fierté non dissimulée :
         Il y a un train ce matin pour Bangalore, monsieur. Il part à dix heures trente.
        Dans son excitation à relayer une information aussi importante et inattendue, il ajouta même, comme s'il y voyait là une valeur incitative : « C'est le premier train à quitter Madras. »
        « Dix heures trente... dix heures trente... » marmonna Pierre en lui-même, comme pour se donner le temps d'évacuer la pression nouvelle qu'impliquait ce brusque changement de programme. Il était neuf heures, et il n'y avait donc pas de temps à perdre. Juste ce qu'il lui fallait pour acheter son billet, retourner à l'hôtel et prévenir de son départ, boucler son sac, payer et revenir ici illico. Ce qui fut fait.

        Nerveux, Pierre arpentait maintenant le quai avec son sac à dos en guettant l'arrivée du train. Quelques rares familles étaient assises ci et là, à même le sol, entourées de leur monceau de bagages, petits bosquets de quiétude et d'indifférence. Il régnait ici un calme étrange sinon douteux. Quitter Madras au milieu de tels événements pouvait-il se révéler être un pareil jeu d'enfant ? Il était perplexe. Tout cela ne ressemblait en rien à ce qu'il avait pu connaître des gares indiennes. Imperceptiblement, il entendit un bruit familier qui se rapprochait. Lentement, le train s'avançait pour venir se ranger le long du quai. Quand il vit défiler les premiers wagons, Pierre comprit qu'il allait devoir payer cher l'audace de ce départ anticipé. La gare étant un terminus, il s'était imaginé que le train partirait d'ici à vide, mais c'était un train déjà bondé qui se présentait à lui. Il était stupéfait, hésitant maintenant sur ce qu'il devait faire. Comment avait-il été assez naïf pour penser que les gens attendraient sagement le train depuis le quai. Combien de fois n'avait-il pas vécu ces scènes ahurissantes où des voyageurs indiens, munis de billets numérotés leur garantissant une place assise, prenaient littéralement d'assaut le bus avant même que celui-ci ne soit arrêté, n'hésitant pas à grimper par les fenêtres ouvertes comme si leur vie même en dépendait. Combien plus encore chercheraient-ils ici, dans des circonstances autrement plus sévères, à s'installer dans le train le plus tôt possible à la source.
        Un temps précieux s'était écoulé par le trou béant de ses hésitations. Déjà s'étaient formés, venus d'on ne sait où, des petits attroupements devant les portes de chaque wagon. Il est des moments où l'information dédaigne ses canaux de diffusion habituels pour se répandre plus efficacement par le bouche à oreille. Pierre cherchait une réponse du regard et vit non loin de là une de ces familles assises sur le quai. Elle ne semblait en rien troublée ou concernée par l'arrivée du train. Décidant de s'en remettre à une opinion neutre et avisée, il s'approcha du père de famille qui semblait digne de confiance et lui demanda sans réfléchir :
         Excusez-moi monsieur, pensez-vous qu'il soit possible pour moi de prendre ce train ?
        Son interlocuteur le dévisagea pendant une seconde et, prenant cet air doux et affecté que l'on réserve habituellement aux enfants, eut cette réponse cinglante et inoubliable :
         Pas pour un gentleman comme vous monsieur.
        Pierre s'éloigna, rendu encore plus confus par les mots qu'il venait d'entendre. Un gentleman. Était-il un gentleman ? Il ne comprenait rien à cette situation. Finalement, prenant tout son courage, il décida d'aller se placer en bout de file pour entrer dans un des wagons. Déjà, d'autres personnes arrivaient derrière lui, fermant toute porte de sortie. La providence seule lui dicterait s'il pourrait ou non accéder au train.

        Les minutes s'écoulaient. Au coeur de cette file maintenant devenue dense, chaque pas, chaque avancée était pour Pierre une victoire. Il n'osait imaginer les conditions dans lesquelles il allait devoir effectuer ce voyage. Quand il arriva enfin devant l'entrée du wagon, il attrapa les poignées latérales et grimpa les deux marches qui permettaient d'accéder au train. Cette fois-ci, il en était sûr, il serait ce soir à Bangalore. Mais ce n'était là qu'un soulagement relatif, car la comédie continuait de plus belle, pas après pas, minute après minute. Il imaginait les voyageurs à l'intérieur des compartiments, les efforts auxquels ils étaient soumis pour dénicher la plus petite place non occupée, et permettre ainsi à d'autres personnes de monter à bord du train. Finalement, au bout d'un moment, tout s'arrêta. Pierre ne voyait rien tant il était serré, bloqué quelque part au niveau du couloir. Il entendit alors une agitation coutumière à l'extérieur, le bruit des portes qui se ferment, les coups de sifflet, tous les signaux d'un départ enfin imminent. Le train avançait maintenant, timidement, par à-coups. Puis il prit une petite vitesse de croisière, avec ce bruit intermittent et familier que font les roues en passant entre deux rails. Un nouveau voyage commençait.

        Au bout de quelques minutes, l'étreinte entre les voyageurs s'étaient desserrée. A la gauche de Pierre se trouvaient les compartiments, et sur sa droite des banquettes simples le long des fenêtres. C'était un voyage de moins de huit heures, autrement dit une vétille pour lui qui était habitué à des trajets autrement plus longs, jusqu'à plus de quarante heures parfois. Mais il y avait là d'autres périls, notamment un confort plus proche de celui d'un métro aux heures de pointe que d'un train à grandes lignes. A deux pas de lui, quelqu'un se mit à parler en tamoul à un homme assis en bout de banquette. On sentait chez lui une certaine autorité, qu'il tirait probablement de son statut social. L'autre homme semblait contrarié, sur la défensive, et était manifestement d'un rang social inférieur. Après un court échange, il se leva, visiblement à contre-coeur. Au même moment, l'homme qui l'avait apostrophé ainsi se tourna vers Pierre et, montrant la place laissée vacante, lui dit en anglais avec une autorité désarmante : « Vous pouvez vous asseoir monsieur. » Embarrassé, Pierre esquissa un vague refus. En voyant son hésitation, l'homme s'adressa de nouveau à lui sur un ton à la fois doux et définitif : « Asseyez-vous s'il vous plaît. » C'était une manifestation de l'hospitalité indienne que Pierre aurait préféré ne jamais recevoir, mais la place laissée vide lui tendait les bras et refuser aurait été outrancier. Il se résolut donc à s'asseoir, tout à la fois gêné et soulagé de trouver un peu de confort. Son regard se porta vers l'homme qu'il avait dépossédé de son siège. Celui-ci avait l'air indigné et lançait en sa direction des regards en coin où se mêlaient fatalisme et reproche.

        Au début du voyage, le train faisait de fréquents arrêts. De temps en temps, Pierre entendait des bruits insolites autour du wagon. Il se demanda, mais sans pouvoir le vérifier, si des personnes ne s'étaient pas installées sur le toit, comme il arrive parfois en Inde. Un peu plus tard, alors que le train s'était immobilisé en rase campagne, il vit un policier marcher le long du wagon, puis s'arrêter un peu plus loin. Visiblement, il réprimandait quelqu'un en agitant son bâton. Un homme finit par descendre sur le ballast et fut contraint de s'éloigner sous la pression du policier. On expliqua à Pierre que l'homme voyageait entre deux wagons et que c'était très dangereux. Pierre acquiesça, puis le train se remit en route. Il ne put néanmoins s'empêcher de penser à cet homme que l'on avait débarqué là en pleine campagne, peut-être à des dizaines de kilomètres de chez lui. Il se demanda comment il allait retrouver son village et sa famille, s'il avait participé aux émeutes qui ont entouré la mort de MGR. Pierre était certain qu'une fois l'émotion et les phénomènes de foule retombés, les casseurs et toute leur furie auraient disparu et laissé place à des hommes soucieux de leur famille, d'ordre social et de respectabilité. La plupart des Indiens savent parfaitement gérer ce genre de contradictions, aidés en cela par leur grande flexibilité d'esprit, une qualité qui trouve son origine dans la nature même de la société, complexe et compartimentée à l'extrême, conglomérat inouï de religions, de castes, de traditions, mais aussi de passions, de douleurs, et de révoltes. Car contrairement à nous Occidentaux, les Indiens n'essaient pas de faire de leur société un ensemble homogène et rationnel, mais s'emploient plutôt à faire vivre ensemble et pleinement chaque particularisme, aussi dissonant et original soit-il. C'était d'ailleurs pour Pierre un objet constant d'admiration et d'interrogation de voir que le chaos ambiant n'est ici jamais antinomique aux qualités de stabilité et d'harmonie qui sont aussi la marque de l'Inde. On dirait qu'ils sont comme main dans la main.

        A mi-parcours, le train n'effectuait plus que de très rares arrêts. De nombreuses personnes étaient déjà descendues, si bien que tout le monde était maintenant confortablement assis. Pierre aperçut l'homme qui avait dû lui céder la place au début du voyage. Celui-ci était également bien installé et il en éprouva un vif soulagement. Certains voyageurs dormaient profondément. C'était avec un étonnement toujours renouvelé qu'il remarquait l'aisance avec laquelle les Indiens pouvaient dormir dans les situations et les positions les plus invraisemblables, dans les bus sur les routes cahoteuses de l'Inde, ou en équilibre précaire sur les vélos-rickshaws. Pour Pierre, le voyage s'avérait plus facile qu'il ne l'avait craint. Son esprit se vidait au fur et à mesure que s'éloignaient les soucis et les tensions qui l'avaient habité ces derniers jours. Un grand calme enveloppait le wagon et le temps semblait suspendu. Le train filait maintenant comme une flèche vers sa destination.

        A son arrivée à Bangalore, Pierre se rendit dans un petit hôtel qu'il connaissait, situé dans une rue calme. Tout paraissait normal ici. Nous étions dans l'Etat du Karnâtaka, et l'engouement pour MGR n'y avait pas la même force qu'en pays tamoul. Une fois réglées les formalités pour la chambre, Pierre pensa qu'il était temps d'aller se rassasier un peu. Il traversa la rue pour rejoindre la ribambelle de petits commerces en face de l'hôtel. Les dernières teintes rose et pourpre du jour finissant allaient bientôt laisser la place à la nuit tropicale. Il entra dans un restaurant aux lumières déjà clinquantes. Il était l'unique client. Aux petits soins, les deux serveurs lui apportèrent du riz, des plats de légumes et de lentilles, et des chapatis bien chauds. Pierre commença à manger sous les oeillades amusées du patron qui trônait derrière le comptoir, près de la caisse. Pouvait-il exister de mets plus succulents, plus délicieux, pensa Pierre, que ces quelques plats simples dans cette gargote indienne. Il eut comme un frisson de plénitude. Quand il eut terminé, il sortit et s'arrêta un instant sur le pas de la porte pour humer les mille odeurs vagabondes dont l'air était chargé. La nuit était de velours et il opta pour une promenade vespérale. Les échoppes jetaient leurs lumières chamarrées sur le trottoir où quelques marchands exposaient encore des vêtements ou des objets divers. Il régnait ici une paix si grande qu'il ne put dire si elle était réelle ou le fruit du décalage avec le fracas de Madras. La sonnette d'une bicyclette rompit la nuit d'un son pur et cristallin, presque nonchalant, auquel lui répondit le "tut-tut" joyeux, plus volontaire, d'un rickshaw. Toute l'Inde était là. Ce soir, dans ce quartier de Bangalore, il avait trouvé son paradis. Il marchait, rempli de la plus douce et merveilleuse sérénité, et se sentait le plus parfait des gentlemen.

 

2007 © Alain Joly

 

       
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