A Bénarès, il est une rue qui descend doucement en serpentant,
Une artère où se répète chaque jour un événement extraordinaire.
Le soir venu, à l'heure où la nuit se pose, où la lumière des échoppes
Fait briller bracelets, pans de soie, et ustensiles variés,
Les habitants de la cité rentrent chez eux, empruntant
Les nombreux rickshaws qui descendent le long de cette avenue.
Les vélo-rickshaws de Bénarès ont une particularité étonnante,
Une sonnette placée sur la roue qui, par l'effet des rayons venant la frapper,
Produit quand on l'active une sonnerie continue et harmonieuse.
Du flot incessant des conducteurs de rickshaws avertissant de leur présence
Se répandait alors un carillon qui inondait la nuit de sa pureté,
Et remplissait la rue d'une atmosphère sonore féerique à nulle autre pareille.
Là, dans cette rue tout près du Gange sacré,
Des hommes simples, parmi les plus pauvres,
Nous offraient par le simple fait de pédaler
Une nuée de sons, cascades et tintinnabulements,
Composant une symphonie
Dont la splendeur ravive encore aujourd'hui ma mémoire endormie.
La musique céleste des rickshaws-wallahs de Bénarès. 

                                                                                   Alain Joly

 

 

     Tous ceux qui ont eu la chance de visiter l'Inde connaissent bien les rickshaws, ces tricycles dotés à l'arrière d'une banquette et d'un petit toit décapotable. Les conducteurs de rickshaws, appelés en Inde rickshaw-wallahs, sont présents partout, transportant les personnes et parfois même les marchandises. Jean-Louis s'est passionné pour ces hommes courageux, leur consacrant un blog complet, d'une grande sensibilité, dans lequel il décrit minutieusement toutes les facettes de ce métier en Inde et au Bangladesh. Le blog, "Carnet rickshaw", a également pour fonction de relayer un projet de voyage Dhaka-Bombay qui sera effectué par Jean-Louis en rickshaw, entre septembre 2008 et mai 2009. Son périple a pour but d'aller au contact des rickshaw-wallahs et d'attirer l'attention sur un des métiers les plus difficiles qui soient : « Je ne prétends pas vouloir changer le sort de tous ces gens en pédalant de Dhaka à Bombay. Je ne prétends pas même vouloir me confronter à la pénibilité de leur travail. Je n’ai aucune de ces ambitions. Je prétends seulement vouloir sensibiliser à la cause de ces hommes, en invitant celles et ceux qui auront écho de ce projet à venir consulter ce blog. » Quiconque a déjà eu recours aux rickshaw-wallahs ne peut qu'avoir été touché par leur courage et leur abnégation. Le texte ci-après est un hommage rendu à ces hommes. Je vous propose de le découvrir... 

 

Un autre regard
Par Jean-Louis - Tous droits réservés

 
« Delhi, septembre 2005,

     Me voilà donc arrivé à Pahar Ganj. Cinq cents mètres ? Mille mètres peut-être parcourus ? Je ne sais pas. J’ai du mal à apprécier les distances au milieu de cette circulation si dense.
     Je sors mon porte-monnaie et cherche mon billet de cinq roupies. Cinq roupies ! Pas même dix centimes d’euro ! No comment. Et dire que je paie là peut-être deux fois le prix que le rickshaw-wallah fait payer à ses concitoyens. Je suis touriste. C’est peut-être deux fois le prix mais tout ça reste à 5 roupies, et le mot « marchandage » devient alors indécent.

     Dommage. Dommage de ne pas parler hindi quand même. J’aurais demandé au rickshaw-wallah s’il était natif de Delhi. Il m’aurait probablement répondu que non, qu’il est originaire d’un de ces villages pauvres de l’Inde. Je ne sais pas. J’imagine juste.
     Comme beaucoup, j’imagine qu’il a dû venir lui aussi ici à la Capitale, avec plein d’espoirs, plein de rêves et d’illusions pour une vie meilleure. On le sait bien, la Capitale, ça ne peut offrir que le Bonheur. Sûr de ça, lui, nous, d’autres encore. Comme beaucoup.
     Comme beaucoup, il a dû se trouver bien seul en descendant du bus ou du train, au milieu de ces hurlements, de ce vacarme assourdissant, de cette circulation effrayante, de cette foule effarante. L’Inde, Delhi entre autre, ça « secoue » dit-on souvent. Pour nous autres touristes qui y débarquons pour la première fois. Mais sans doute plus encore pour un paysan indien qui arrive à Delhi depuis son village, un village de quelques âmes seulement bien souvent, dont la journée s'organise au rythme du bétail qu’il faut conduire au champ ou du blé qu’il faut aller faner. Ici à Delhi, rien de tout ça, rien de semblable. Explosée en plein vol la nature qui rythme la journée, anéanti l’espace-temps volé au soleil, au vent et à la pluie. Les éléments se désintègrent ici dans une pollution urbaine sonore et olfactive anéantissante.
     Alors comme beaucoup aussi, il a dû déchanter. Combien de temps se raccrochera-t-il, ou s’est-il raccroché, à ses illusions pour lesquelles il a sans doute tout quitté, son village, sa femme, ses enfants, ses parents. Je lui aurais demandé tout ça.

     Je ne sais pas. J’imagine juste. Au gré de ce que j’ai pu lire et avoir appris sur le sort de ces rickshaw-wallahs.
     Il parle hindi, il ne parle pas anglais. A quoi bon l’anglais dans de telles circonstances.
     Je ne parle pas hindi.
     Dommage. C’est bien dommage.
     Je lui aurais demandé s’il est marié, s’il a des enfants.
     Je lui aurais demandé depuis combien de temps il fait ce travail.
     Je lui aurais demandé combien de kilomètres il fait chaque jour.
     Je lui aurais demandé s’il est propriétaire de son rickshaw ou bien s’il le loue comme bon nombre de ses compagnons.
     Je lui aurais demandé si c’était lui qui avait réalisé ces peintures flamboyantes sur les garde-boues de son rickshaw. Elles sont très « indiennes » j’allais dire. Je les trouve belles.
     Je lui aurais aussi demandé où il va dormir ce soir, ce qu’il va manger. Peut-être du reste que ce soir, il ne mangera pas. Quelques coupe-faims tout au long de la journée, et ça fera bien l’affaire. Quant à dormir, il ira peut-être garer son rickshaw sur un trottoir quelconque de Delhi et s’assoupira quelques heures, allongé en équilibre. On en voit beaucoup ainsi. Peut-on seulement parler de dormir dans des circonstances pareilles. Sans toit, sans abri, sans nulle part où aller. Sans nulle part où aller pour prendre cinq minutes avec soi-même. Sans chez-soi.
     Ou bien peut-être a-t-il au moins la chance, lui, de trouver refuge auprès de ces baraquements mis parfois à disposition des rickshaw-wallahs par les propriétaires de rickshaws. Je ne sais pas. Y trouve-t-on pour autant le sommeil profond quand toute la journée on a pédalé dans une circulation effrénée, jusqu’à l’épuisement parfois, par 40°, dans une atmosphère polluée et irritante.
     Demain, il repartira sans doute pour ses tournées, transportera peut-être encore d’autres touristes, comme moi. Peut-être qu'eux, au moins, ils bafouilleront quelques mots hindi. Peut-être qu'eux, ils lui demanderont tout ce que je n’ai pas pu lui demander, ils s’intéresseront à lui, à sa vie.
     En attendant, on va toujours aller boire un chaï ensemble. S’il le veut. Ok, ça ne changera rien à son sort. Mais je peux croire que ce sera peut-être pour lui toujours ça de pris.
     Ça de pris.
     Et quoiqu’il en soit, par des sourires, des regards, des « gesticulations » aussi, on finira bien par échanger, par nous comprendre.
     Pas assez sans doute pour que j’apprenne de lui comment il me perçoit. Dommage. Ça aurait été là une autre histoire, bien enrichissante pour moi. »


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Source :
- "Un autre regard", texte emprunté au blog "Carnet Rickshaw" de Jean-Louis, que je vous invite à découvrir en cliquant ci-dessous :
- Photos en couleur de Jean-Louis.


Carnet Rickshaw

 

Tous mes remerciements à Jean-Louis

 


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